Dorétoile courut aussi vite qu’il put, le parchemin froissé serré entre ses doigts. Il avala quatre à quatre les marches du château, jusqu’à surgir, complètement essoufflé, dans la grande salle.
Les soldats ne firent pas un geste, coutumiers des courses énergiques du jeune garçon.
Celui-ci effectua une longue glissade sonore sur le marbre bleu, pour atterrir au pied des deux trônes étincelants. Une voix fluette, mais franche, le gronda sans ménagement :
— Dorétoile ! Tu pourrais mieux te tenir, ici !
La petite voix qui réagissait ainsi, c’était Lysoria, sa sœur. Elle n’appréciait pas toujours quand son frère s’agitait ainsi. Même si elle profitait souvent aussi des joies procurées par ses multiples idées de jeux amusants. Sans oublier ses innombrables trouvailles qui leur permettaient à tous deux de protéger efficacement le Royaume d’Enchanteria.
Sur les trônes, bien sûr, les deux souverains du royaume. Pahapi et Ma-Mye régnaient sur Enchanteria avec sagesse et intelligence et connaissaient depuis longtemps la vitalité de la magicienne et du sorcier. Il s’agissait même pour eux d’une agréable compagnie, et ils ne refusaient jamais un séjour des deux enfants dans leur château.
Dorétoile, les mains sur les genoux, soufflait comme un dragon.
— Ahumpf… Huf-huf.
— Mais qu’est-ce que tu as à courir comme ça ? Tu as encore chipé des pommes à Mme Brisbane ?
Pahapi réagit et énonça sérieusement :
— Voyons, j’espère bien qu’il ne s’agit pas de cela ! Je ne tolère pas ce genre de comportement sur mes terres, même venant de vous ! Est-ce bien clair ?
Le jeune garçon cherchait toujours péniblement à retrouver son souffle et ne répondit pas. Il secoua néanmoins la tête, indiquant qu’il ne s’agissait pas de cela.
L’un des soldats, plus observateur ou plus attentionné, approcha un tabouret et invita Dorétoile à s’asseoir. Le geste fut remercié et le soldat s’en retourna à son poste, un beau sourire sur le visage.
Lysoria s’approcha de son frère et posa une main sur son dos :
— Respire, ça va aller. Alors, qu’est-ce qui se passe ? Ce n’est quand même pas à nouveau un tristenoir ?
Le sorcier, qui avait enfin retrouvé une respiration plus calme, répondit enfin :
— Non, rien ne menace la Cité Arc-en-Ciel, ni Cristallune. Mais regarde.
Il tendit le morceau de papier de lin qu’il avait gardé serré dans sa main. Ma-Mye était descendue de son trône et observait la scène avec curiosité :
— Qu’est-ce donc ?
À demi déchiré, ce qui semblait être une lettre restait lisible, malgré les grosses taches qui recouvraient une grande partie de la feuille.
Ma-Mye tendit la main :
— Puis-je ?
— Oui. C’est pour Lys et moi, mais ça pourrait concerner tout le royaume.
Ajustant ses lunettes sur son nez, la reine déchiffra les runes dessinées sur le papier : “Très estimés Dorétoile le Sorcier et Lysoria la Magicienne. Je fais appel à votre courage et à votre sagacité pour découvrir ce qui fait fuir mes gens depuis deux lunes. Plusieurs familles ont déjà quitté leurs fermes, et je n’en ai aucune explication.
S’il vous plait, aidez-moi”
Pahapi ricana :
— Bah, n’importe qui peut crier au loup, ça ne signifie pas qu’il existe un danger !
Dorétoile l’invita à lire la signature et le cachet de cire au bas du message : “Caelum, Seigneur des Cieux”.
Un silence assourdissant se répandit dans toute la salle. Caelum n’était pas un nom que l’on traitait à la légère. Caelum le Grand, le Vaillant, le Merveilleux. Il était connu sous une centaine d’autres noms, et aucun n’arrivait à le décrire comme il était en réalité. Le Maître des Aurores, dont les oiseaux chantaient les exploits dans tout le royaume. Le conquérant de la Lumière du Sud, vainqueur face aux monstres de cendres du Volcan Noir.
— Mais… commença Lysoria… Il est si puissant, pourquoi a-t-il besoin de nous ?
— Je ne sais pas. Mais le messager est arrivé presque à quatre pattes. Il a même dormi sur son cheval pour nous trouver au plus vite. La situation doit être grave.
Dorétoile jeta un regard à sa sœur, qui hocha simplement la tête : leur décision était déjà prise.
Ma-Mye parla avec douceur :
— Je vois. Nous allons faire préparer vos dragonnets et quelques affaires pour votre voyage.
Une semaine plus tard, les deux enfants avaient déjà parcouru plusieurs centaines de lieues en direction du Mont Wohlwollen, qui était à la frontière du Domaine des Cieux. La montagne était si haute qu’elle était visible de chaque ville ou village d’Enchanteria. Son sommet se cachait dans une bande de nuages roses, le coiffant comme une couronne éternelle.
Leur chemin était facile à suivre. Il suffisait de se diriger vers ce gigantesque pic. Mais y arriver… C’était vraiment très, très loin… Ils commençaient tout juste à s’en approcher.
Ce soir-là, après avoir nourri leurs dragonnets, Lysoria trébucha sur une petite brise. Soufflant au ras du sol, l’air tremblait douloureusement autour de la petite créature de vent blessée. Le cœur serré, elle la ramassa délicatement. Elle avertit Dorétoile de sa découverte.
— Elle est mal en point, dis donc.
— Je vais essayer de la soigner avec un peu de poudre de fée.
Elle déposa le petit souffle vivant sur la couverture, juste à côté du feu allumé pour la nuit. Puis elle retira le capuchon de sa petite fiole et saupoudra quelques paillettes. Les yeux brillants de curiosité, Dorétoile se pencha au-dessus du petit vent : il adorait voir les effets de la poudre de fée de sa sœur.
D’abord, rien ne changea.
Ensuite, les paillettes se mirent à briller, passant d’un doré terne à un azur lumineux. On entendit un petit sifflement. Doux comme une caresse à l’oreille, chantant comme un matin de printemps. Le sifflement s’éleva entre les deux enfants. Quelques paillettes commencèrent à voleter, dans un mignon petit tourbillon, avant qu’un éternuement tonitruant ne se fasse entendre.
— Atchoum !
Un reniflement plus tard, une voix aérienne se fit entendre. On pouvait deviner, en tendant l’oreille, qu’elle venait de ce flou mouvant qui faisait vibrer l’air devant les yeux de Lysoria. La petite voix était agacée :
— C’est quoi ce truc ? Ça me chatouille le nez, c’est pas agréa… ah… atchoum !
— Oh, c’est de la poudre de fée.
— Il n’a pas un grimoire, lui ? J’aurais préféré un sort.
Lysoria, vexée, répondit sèchement :
— Eh bien, la poudre féérique, c’est le plus efficace pour les vents vivants, voilà ! Un merci serait bienvenu.
— Grmpf… Hum. Merci. Mais j’aurais pu m’en sortir seul.
Dorétoile décida d’intervenir, avant que les deux commencent à se disputer :
— Comment tu t’appelles ? Et qu’est-ce qui t’est arrivé ? Tu n’étais quand même pas en forme quand on t’a trouvé…
— Je suis Anemos, arrière-arrière-(douze fois)-petit fils de Zéphyr. Je me rendais à Wohlwollen, mais un battement d’ailes de chimère m’a envoyé valser entre les branches d’un cerisier, et ça m’a épuisé.
— Tu as eu de la chance qu’on passe par là : on va aussi vers cette montagne.
L’air se tordit et la créature de vent fut visible. Comme si l’air était un peu moins transparent, en forme de petit bonhomme. Les deux enfants sentirent qu’Anemos les contournait dans un vif tourbillon qui soulevait quelques feuilles. Est-ce qu’il réfléchissait ?
Après quelques minutes de ce drôle de manège, Anemos déclara :
— C’est d’accord. Vous pouvez m’accompagner.
Ce fut Dorétoile, cette fois, qui se fâcha presque :
— Comment ça ? Mais on n’a rien décidé, nous ! Tu n’as pas le droit de choisir à notre place !
Anemos fit un drôle de bruit, comme un volet qui claque pendant une tempête.
— Pfff. Ça ne va pas être drôle, de voyager avec vous, on dirait. Mais je vous promets qu’ensemble on ira plus vite.
Lysoria questionna :
— Pourquoi tu vas là-bas, toi ?
— Curieuse, hein ? Mais bon, c’est pas un secret. Je dois monter au sommet pour apprendre à souffler les nuages.
L’air remua très vite, ébouriffant les cheveux clairs de la jeune magicienne.
— Je veux devenir aussi fort qu’une tornade ! Allez, dites oui, on voyage ensemble ? Je pourrais être votre éclaireur ! Bien plus efficace que vos bébés dragons tout juste sortis de l’œuf, en tout cas !
— Eh, ce n’est pas gentil pour eux : ils sont jeunes, mais ils sont forts !
— Ils n’ont pas encore les ailes assez solides pour voler, contrairement à moi ! Allez, dis oui !
Remettant ses cheveux en place, Lysoria interrogea son frère du regard. Dorétoile la connaissait assez pour savoir qu’elle voulait continuer à veiller sur Anemos. Même s’il était plutôt agaçant ! Il hocha la tête. Devant cette réponse, avec un grand sourire, Lysoria répondit :
— D’accord, ça pourrait être une bonne idée. Ensemble, on sera plus fort s’il se passe quelque chose.
— Chic ! Au fait, tu sais pourquoi les dragonnets n’aiment pas les devinettes ?
Lysoria haussa les épaules avant de répondre :
— Euh… Non ?
— Parce qu’ils crament la solution ! HA HA HA.
Stupéfaite, Lysoria regarda son frère, bouche bée. Mais qu’est-ce qu’il venait de se passer ? Anemos continuait de rire, l’air autour de lui tonnant en rythme.
Dorétoile soupira :
— Oh pauvres de nous… On est tombé sur un vent farceur…
Le lendemain après-midi, la petite troupe s’arrêta devant un écriteau de bois sombre :
Château Aurula, Mont Wohlwollen →
Anemos tourbillonna tout autour joyeusement :
— On arrive, on arrive ! Lysoria, tu vas sûrement pouvoir me répondre, d’ailleurs.
Intriguée, la petite fille fronça les sourcils, déjà concentrée :
— Oui ?
— Dis-moi, quel est le pain préféré des magiciens ?
— Quoi ? Mais…
— La baguette, bien sûr ! HA HA HA HA !
Lysoria pinça les lèvres, vexée. Sans un mot, elle s’engagea sur le sentier qui montait devant elle, avec son dragonnet blanc trottinant à ses côtés.
Dorétoile réagit :
— T’en as pas assez ? Ça fait des jours que tu nous remplis les oreilles avec tes blagues.
— Oh, t’es pas un ballon, toi, je peux continuer.
— Comment ?
— Tu ne risques pas d’éclater de rire ! HA HA HA !
Et Anemos disparut dans les airs en riant toujours, filant comme le vent le long du chemin.
Dorétoile secoua la tête et rejoignit sa sœur en courant.
Ils n’étaient jamais venus aussi loin au sud, cette région leur était totalement inconnue.
Au-delà du sentier, le terrain en pente douce était recouvert d’une végétation fascinante. Des arbustes aux branches entortillées, avec des rayures orange et bleues, poussaient au milieu de tapis de fleurs mauves. Les papillons qui butinaient de-ci de-là avaient de grandes ailes transparentes, comme de l’eau. Si l’on faisait vraiment attention, on entendait une note de musique à chaque battement d’ailes.
Parfois, sur certaines branches, on pouvait apercevoir des oiseaux. Ils étaient tous d’une couleur différente, mais toujours un peu irisée, comme de la soie. Lysoria les aimait bien, car ils la faisaient penser au tissu de sa robe. Avec une longue queue fragile comme de la dentelle, ils laissaient derrière eux une traînée arc-en-ciel quand ils prenaient leur envol.
Un peu plus loin, Dorétoile fronça les sourcils. Une fumée noire montait du sol, derrière une bosse dans le paysage. Ils se trouvaient maintenant sur un chemin qui grimpait vraiment et avaient repris place sur les dragonnets pour avancer plus vite. La fumée devenait plus noire au fur et à mesure qu’ils approchaient.
Anemos n’était toujours pas revenu vers eux.
Prudent, le jeune sorcier saisit son grimoire et son sceptre. Sa sœur repéra son geste et lui demanda :
— Tu crois que c’est dangereux ?
— Une fumée aussi noire ? C’est pas très joyeux, en tout cas. Je préfère être prêt.
À son tour, Lysoria prit sa baguette.
Une violente bourrasque faillit les renverser de leurs montures. Anemos criait :
— Elle arriiiiiive ! Attention !
Ils étaient presque arrivés sur le sommet de la butte qui leur cachait la vue jusque-là. La fumée s’épaississait encore, obscurcissant une partie du ciel devant eux.
Ils purent enfin voir ce qui provoquait cette fumée. Un dragon de cristal. Un dragon emmêlé dans un filet de fer, capturé par un piège de braconniers. Paniqué, il battait des ailes contre le métal et provoquait des étincelles qui lui arrachaient des cris de douleur. Une dragonne aux écailles de braise survolait la zone en crachant du feu. C’est elle qu’Anemos avait vue. Elle avait embrasé une partie du terrain, ce qui produisait cette épaisse fumée.
Quand elle les aperçut, la dragonne replia ses ailes et fonça dans leur direction, crachant une gerbe écarlate et brûlante.
Dorétoile n’hésita pas une seconde et récita un sort de bouclier. Les flammes s’écrasèrent sur le bouclier, protégeant les deux enfants.
La magicienne bondit de son dragonnet et courut vers le dragon de cristal.
— Lys, qu’est-ce que tu fais ? Tu es folle ?
— C’est un couple ! Elle ne fait que protéger son compagnon prisonnier !
Effrayé par ce que faisait sa sœur, Dorétoile faillit en oublier de relancer le bouclier, alors que la dragonne refaisait un vol au-dessus de lui. Pointant alors son sceptre en direction de Lysoria, il poussa son bouclier pour la protéger elle aussi.
La magicienne ne ralentit pas une seule seconde jusqu’à ce qu’elle soit assez proche du filet. Elle devait faire attention aux mouvements du dragon qui continuait de battre des ailes. Anemos se retrouva à côté d’elle, tremblotant, mais souhaitant la soutenir.
Lysoria fit le tour du piège, cherchant à comprendre son fonctionnement. Elle ne voyait rien qui puisse libérer le dragon.
— Attention !
Dorétoile venait de hurler. Elle releva la tête juste à temps pour voir la dragonne se précipiter sur elle, les pattes en avant. Anemos la bouscula violemment et elle tomba au sol, évitant de justesse les serres pointues de la créature en colère.
— Saperlipopette ! C’est pas passé loin !
Toujours couchée à plat ventre, Lysoria vit, juste sous son nez, un petit bout de fil de troll dépasser du sol. Un grand sourire éclaira son visage.
Elle tourna la tête, cherchant son frère des yeux. Elle ne le vit pas tout de suite, car la dragonne tournait maintenant au-dessus de lui et des dragonnets. Elle cria aussi fort qu’elle put :
— J’ai trouvé ! Mais il va me falloir du temps !
Tout occupé à ne pas se faire rôtir par la dragonne, Dorétoile ne prit pas le temps de lui répondre. Il demanda aux dragonnets de reculer et de souffler. Le sorcier lança un sort avec son sceptre. Avec les haleines gelées de ses deux amis, il réussit à fabriquer un mur de glace qui entoura la dragonne. La créature cogna fort ses ailes sur le mur et tomba au sol. Dorétoile espéra qu’elle ne s’était pas blessée.
Pendant ce temps, Lysoria avait demandé à Anemos de soulever le sable et la terre sur les côtés du filet de métal. Petit à petit le tourbillon de poussière dégageait le fil de troll : au bout de celui-ci, la magicienne espérait bien trouver le mécanisme qui tenait tout le filet.
Lysoria plissa les yeux et toussa, plusieurs fois. La poussière entrait dans sa bouche, beurk. Mais il fallait tenir bon et sauver le dragon.
Enfin, au bout du fil, elle vit un gros anneau plat. Le cœur du piège. Elle rampa jusqu’à lui. Elle colla sa baguette contre l’anneau et se concentra.
Un petit rond avec le poignet, une spirale à droite et un petit coup sur l’anneau. Hop. Le bout de la baguette émit un éclair blanc, et l’anneau se fissura. Tirant la langue sous l’effort, Lysoria donna encore un petit coup avec sa baguette. Re-hop. Et crac. L’anneau éclata.
— Ça y est !
Elle recula, abîmant sa robe sur la terre, pendant que le filet remontait. Un gros ziiiiip retentit et le piège se referma comme un parapluie, avant de retomber sur le côté.
Il ne fallut que deux secondes au dragon de cristal pour s’envoler dans un froissement de ses ailes émeraude et rejoindre sa compagne.
Dorétoile mit immédiatement fin au sort de glace. Les deux magnifiques créatures se retrouvèrent dans un ballet de battements d’ailes qui envoyait de grandes bourrasques autour d’eux. Dorétoile eut du mal à avancer jusqu’à sa sœur.
— C’était complètement fou ce que tu as fait.
Lysoria regarda avec tendresse le couple de dragons :
— Oui, mais regarde. Ça valait le coup, non ?
Anemos arriva à leur hauteur quelque temps après. Il avait eu la bonne idée d’étouffer les quelques petits foyers qui brûlaient encore de-ci de-là : l’endroit était sûr à présent.
— Mais c’est que vous vous savez vous débrouiller, les gamins ! Bravo !
Dorétoile lui jeta un regard noir - se faire traiter de gamin ! Il n’eut pas le temps de rabattre le caquet de ce tourbillon malpoli, car les deux dragons venaient vers eux. Leurs larges pattes battaient le sol avec puissance. Leurs ailes reposaient, repliées contre leur corps. À cette distance, leurs pupilles allongées étaient parfaitement visibles - tout comme leurs crocs.
Serrant baguette et sceptre dans leurs mains, le frère et la sœur se collèrent l’un à l’autre, prêts à se défendre.
Les dragonnets firent alors quelque chose d’inattendu.
Ils s’approchèrent des majestueuses créatures ailées, se plaçant entre eux et les enfants. En chœur, ils firent une révérence, une patte tendue devant eux, la tête baissée.
Lysoria et Dorétoile se regardèrent, surpris. Les dragonnets avaient déjà eu l’occasion de rencontrer des membres de leur race, mais c’était bien la première fois qu’ils avaient ce genre de comportement. Peut-être parce qu’il s’agissait, cette fois, de dragons sauvages ?
Le temps sembla suspendu, comme si l’instant était historique. Puis, lentement, le dragon de cristal imita la posture, bientôt suivi de sa compagne.
Une image des plus étonnantes : quatre dragons se montrant le plus absolu des respects.
C’était… magique.
D’un petit hochement de sa tête aux écailles rougeoyantes, la dragonne salua les enfants. Puis elle ouvrit ses larges ailes et prit son envol. Le dragon émeraude, avec sa peau de cristal étincelant dans les rayons du soleil, s’envola dans son sillage.
— Ah ben ça…
Dorétoile regarda les deux dragonnets, ne comprenant toujours pas ce qui s’était passé. Ceux-ci n’avaient pas bougé, les yeux toujours fixés sur les silhouettes qui disparaissaient bientôt dans les nuages.
Anemos tournoyait autour de ce petit monde en sifflant :
— Allez, on va pas en faire un fromage. La Dame des Rivages de Feu et son compagnon ont pu repartir, et nous, on va pouvoir continuer.
Lysoria ouvrit des yeux ronds comme des soucoupes et fixa les dragonnets, puis le ciel. Elle eut du mal à faire sortir les mots de sa gorge, tellement c’était incroyable :
— C’était… c’était la reine des dragons ? Non, tu nous fais marcher !
— Tu me prends pour une laitue ?
— Quoi ?
— Je ne raconte pas de salades ! Vos bébés lézards les ont reconnus d’instinct. Et les dragonsires vous ont remercié de votre aide.
Les deux enfants restèrent immobiles et muets encore un moment, réalisant la rencontre incroyable qu’ils venaient de faire.
Mais ils avaient aussi une mission à remplir : Caelum attendait toujours leur venue.
La tête encore pleine des images des splendides dragons, magicienne et sorcier rassemblèrent leurs affaires. Ils reprirent place sur leurs montures et continuèrent leur chemin.
Le paysage changea encore. La végétation laissa la place à des rochers gris et coupants. Le chemin devenait très étroit et Lysoria dut se mettre derrière Dorétoile. Ils ne pouvaient plus avancer l’un à côté de l’autre s’ils ne voulaient pas se blesser contre les bords des rochers.
Le soleil n’allait pas tarder à se coucher, loin là-bas derrière les collines. Il faisait plus frais ici que dans la plaine et Lysoria mit sa cape sur les épaules.
Le dragonnet noir de Dorétoile s’arrêta. Le chemin s’élargissait sur une petite place assez plate et assez grande pour s’installer pour la nuit.
— Bonne idée, on va se poser là pour ce soir.
Le camp pour la nuit fut vite installé. Une petite formule magique pour allumer un feu, et Dorétoile descendit les couchages du dos de son dragonnet. Il tapota sa tête avec tendresse. Il n’osait pas se l’avouer, mais Dorétoile avait vraiment hâte que son compagnon de voyage soit enfin assez grand pour déployer ses ailes. Qu’est-ce que ce serait de chevaucher le vent !
En parlant de vent… Le jeune garçon s’assit à côté de Lysoria, qui grignotait un biscuit d’avoine au chocolat.
— Dis, Anemos, tu es déjà venu par ici ? Qu’est-ce qui nous attend, après la crête ?
Le Zéphyr miniature interrompit un instant sa course infernale autour des flammes et se posa devant les enfants.
— Je ne connais pas plus ces lieux que vous. Mais j’ai entendu que les gens y vivent heureux. Caelum est très apprécié et respecté par tous.
— Tu ne saurais pas ce qui se passe ? Un cousin à toi qui aurait entendu quelque chose ?
— Tss tss, je ne fais pas dans le ragot, moi. Par contre, je sais qui nous devrons appeler si l’on est bloqué par la neige, sur le sommet.
Inquiète, Lysoria en oublia toute méfiance et demanda :
— Oh, tu crois qu’on aura des ennuis avec la météo ? Qui pourra nous aider, alors ?
— La reine, bien sûr, car la reine déneige !
Anemos filait déjà, dans un fou rire strident.
Dorétoile, visiblement agacé, s’adressa à sa sœur :
— Je ne sais pas pour toi, Lys, mais j’ai hâte qu’on arrive. Je n’en peux plus de ses blagues…
Lysoria prit une grande inspiration, et expira, fort :
— Je sais. Moi aussi.
Et elle se coucha dans ses couvertures, à la recherche de rêves où aucun petit vent facétieux ne venait l’embêter.
Le vent farceur n’avait pas exagéré, en parlant de neige. Au matin, les nuages lavande et orange foncé étaient lourds au-dessus du Mont Wohlwollen. Qu’il neige était tout à fait possible.
Les deux enfants gardaient leurs mains bien au chaud sous leur cape, la capuche sur la tête.
La poursuite de la montée fut difficile. De fortes bourrasques venaient les bousculer et les ralentir. Heureusement, Anemos, sans rire cette fois, parla avec les vents des sommets et ceux-ci les laissèrent tranquilles.
Vers midi, sans surprise, la neige se mit à tomber.
Entre le froid, les blagues complètement nulles de leur compagnon et cette route sans fin, c’était trop. Ils en avaient marre, fatigués de ce voyage.
Mais le plus difficile, ce fut quand ils sentirent des odeurs de menthe et de framboise. Comme un sorbet glacé qui recouvrait le paysage. C’était la neige. Cette odeur sucrée, douce comme les vacances, leur donna furieusement envie de rentrer !
Au moment où ils allaient faire demi-tour, Anemos se mit à chanter :
— Au Domaine des Cieux, nous voilà rendus !
Caelum le Géant nous a attendus !
Les dragonnets firent encore quelques pas, jusqu’au bord de la falaise. Ils avaient enfin atteint leur destination.
Devant eux, un gouffre empli de nuages rose bonbon et jaune pâle. Un pont de bois d’argent reliait le Mont Wohlwollen au Domaine des Cieux. Le pont flottait, immobile, sans se soucier des personnes, créatures et animaux qui le parcouraient d’un bout à l’autre.
— Enfin, s’écria Dorétoile ! J’ai cru qu’on n’y arriverait jamais !
— Ce n’est pas fini. Maintenant, il faut savoir pourquoi Caelum nous a demandé de venir…
Ils avancèrent sur le pont, en direction du mystère qui les avait amenés jusqu’ici.
La magicienne et le sorcier arrivèrent sur une place et descendirent de leurs dragonnets. Le sol était… bizarre ? Comme du coton, mais sans s’enfoncer dedans. Un tout jeune garçon vint proposer de conduire leurs montures jusqu’à l’étable, où ils pourraient se reposer. Les enfants acceptèrent et observèrent les maisons autour d’eux.
Elles n’étaient pas très grandes, mais semblaient confortables. La matière était inconnue, comme s’il existait du “bois de nuage” pour faire des murs et des toits. Des ballots de coton - non, en regardant de plus près, c’était des nuages - étaient stockés devant la plupart des maisons.
Caelum avait parlé de fermes. Des fermes de nuages ! Alors, c’était ici qu’ils étaient cultivés ! Avant de parcourir le monde et apporter pluie, neige et brouillard selon les saisons. Lysoria et Dorétoile en avaient les yeux qui brillaient d’émerveillement.
Après la place, un cheval immense s’approchait dans la rue, les sabots restant silencieux sur ce sol nuageux.
Sur le cheval, le plus grand des géants que les enfants n'aient jamais vu. Dans une armure étincelante, une large épée à la main, il avançait vers eux, la mine sombre et le regard sinistre.
Anemos, qui s’était pourtant tenu à carreau jusque-là, ne put se retenir :
— Eh toi, sais-tu ce que fait une fraise sur un cheval ?
Aucun signe de sourire sur le visage du géant. Lysoria prit peur. Si ce colosse les attaquait en réponse à cette blague nullissime, ils ne seraient jamais assez forts. Parce que Caelum - oui, c’était bien lui - maniait la magie aussi bien que son épée et qu’il était très, très puissant.
Avant que quiconque ait pu lui dire de se taire, Anemos continua :
— Elle fait tagada, tagada ! AH AH AH !
Dorétoile avait sorti son grimoire, prêt à s’en servir. Il s’était déjà placé devant sa jeune sœur, tout en prenant sa main pour la rassurer.
Il n’y eut ni éclairs ni coup d’épée. Le cheval stoppa à quelques pas, et le géant descendit tranquillement de sa monture. Il rangea son épée dans son fourreau de selle.
Caelum ne souriait toujours pas. Il dit, avec une voix aussi grave que le grognement d’un ours qui se réveille :
— Très drôle, l’histoire de la fraise.
Le visage toujours triste, il leur souhaita la bienvenue :
— Je suis si heureux que vous ayez bien voulu venir. J’ai vraiment besoin d’aide.
Il se tourna et indiqua son château, au-delà de la place.
— C’est par ici.
Et, d’un pas lent qui ne faisait rien trembler, il se dirigea vers sa gigantesque demeure, le Château Aurula.
Lysoria serra très fort la main de son frère, mais lui fit aussi un sourire qui disait “on y va”.
Tout était grand, dans ce château de géant : les couloirs, les salles, les tapis, les tableaux. Même les chaises, les tables. Mais Caelum recevait beaucoup de visiteurs, et il disposait de meubles à toutes les tailles.
Dorétoile et Lysoria n’eurent aucun mal à trouver un fauteuil où s’asseoir. Anemos s’amusait au-dessus d’eux : on pouvait l’entendre rire quand il faisait tinter les perles des lustres.
— Je suis si heureux que vous soyez là, dit Caelum.
Dorétoile répondit :
— Euh… c’est que vous n’en avez pas l’air. Vous avez une tête de clown triste.
Le géant se racla la gorge et expliqua.
— Oui, vous avez raison. Depuis le départ du messager, j’ai réussi à comprendre. Le dernier fermier à quitter le domaine m’a dit qu’il s’en allait parce que je ne riais plus. Et que le domaine était trop triste.
— Mais… pourquoi ?
— Je… J’ai perdu mon porte-bonheur.
L’immense bonhomme regardait ses chaussures, presque honteux.
— Je suis descendu dans les caves, creusées dans les nuages. Je suis lourd, je risquais de passer au travers. Je n’aurais jamais dû y aller, mais je voulais un bocal de cerises au chocolat… Et j’ai perdu mon amulette de Pégase Hilarant.
Anemos, qui n’en avait pas perdu une miette, ricana :
— Voilà ce que c’est d’être trop gourmand !
Caelum le regarda, et ajouta :
— J’ai déjà fait des trous dans le sol la première fois, je ne peux pas y retourner !
Il fixa le sorcier droit dans les yeux :
— Vous êtes petits, légers et on m’a raconté combien vous êtes forts, tous les deux. Vous, vous pourrez retrouver mon Pégase !
Le frère et la sœur se regardèrent, ahuris. Caelum, Maître des Cieux, leur faisait suffisamment confiance pour leur demander quelque chose d’aussi important pour lui !
Seraient-ils à la hauteur ?
Une nuit de sommeil permit aux deux enfants de retrouver toute leur énergie et leur détermination.
Ils se tenaient devant l’escalier en colimaçon qui descendait vers les caves. Baguette et sceptre dans les mains, ils écoutaient les derniers conseils de Caelum.
— Et n’écoutez pas les souris rieuses, elles ne font que raconter des blagues pour vous perdre.
Lysoria fronça les sourcils vers Anemos :
— Les blagues, ça va, on connaît ! Ça en fera juste un peu plus…
La petite silhouette de vent tourbillonna autour de Caelum :
— Pas de risque, je reste là. Je suis venu pour souffler les nuages, pas pour entrer dedans !
Dans sa tête, Dorétoile souffla de soulagement : un problème en moins !
Le géant leur tendit une lanterne d’orage, la seule capable d’éclairer l’intérieur d’un nuage et leur souhaita bonne chance.
— Ne vous mettez pas inutilement en danger. Si… En fait, tant pis si vous ne la trouvez pas. Je ne veux pas que vous soyez blessés.
Le sorcier saisit la lanterne et hocha la tête.
Ils commencèrent leur descente.
Dorétoile comptait les marches : déjà 37 et ils n’étaient toujours pas dans les caves. La lumière passait à travers les parois, comme celle d’une bougie derrière un drap. Le nuage devait encore être fin à cet endroit. Au bout de 52 marches, ils arrivèrent enfin au niveau des salles de stockage. Il faisait plus sombre. La lanterne s’était illuminée d’elle-même et diffusait une belle lueur argentée.
Tout était doux et cotonneux autour d’eux. Les sons étaient comme avalés par les murs, et leurs pas ne produisaient aucun bruit.
Le jeune sorcier marchait devant la magicienne dont le flacon de poudre de fée luisait à sa ceinture. Ils durent faire attention, car de gros trous se trouvaient ici ou là dans le sol : ils devinèrent que c’étaient les traces du passage du géant.
Ils avaient déjà visité trois salles, sans rien trouver. Bien sûr, des boîtes de biscuits aux fleurs d’été, des bouteilles de sirop de guimauve, et même des tablettes de chocolat de Doubaille-la-Pistache. Mais aucune amulette.
Ils croisèrent deux souris vertes qui éclatèrent de rire en les voyant, et se sauvèrent aussi vite qu’elles purent entre des étagères de boîtes de sardines.
Plus loin, alors que Dorétoile allait ouvrir une nouvelle salle, un drôle de craquement se fit entendre. Comme si quelqu’un mâchouillait… une porte ?
Le sorcier baissa la lumière de la lanterne et s’avança tout doucement. Le couloir se divisait et deux directions étaient possibles. Le mâchouillage venait de la droite.
Évidemment, c’est la direction qu’il choisit.
Après quelques mètres, de petits morceaux de bois étaient éparpillés sur le sol. Et encore plus loin, une grosse boule de poils leur tournait le dos. C’était cette créature qui mâchouillait, avec de petits rires de joie. Apparemment, ce qu’elle mangeait lui plaisait beaucoup.
Dorétoile reconnut un grignotoir. Une vraie calamité, capable d’avaler tellement de choses qu’il faisait toujours beaucoup de dégâts.
Ce grignotoir faisait bien deux fois sa taille, recouvert de longs poils bouclés, noirs et jaunes. À ses pieds, tout un tas de restes d’une multitude d’objets : noyaux d’abricots, papiers de bonbons, poignée de porte, tube de pommade, ou encore semelles de chaussures.
Dans tout ce bazar, Dorétoile aperçut ce qu’ils étaient venus chercher. Il en fut bien triste : il manquait une patte au Pégase Hilarant, sans doute engloutie par le grignotoir.
Il devait pourtant récupérer ce qu’il en restait, pour le rendre à Caelum.
La créature ne les avait toujours pas vus.
Après quelques secondes de réflexion, Dorétoile se tourna vers Lysoria et chuchota :
— Donne-moi ton flacon.
Sa sœur ouvrit de grands yeux, ne comprenant pas ce qu’il comptait en faire, mais lui tendit sa fiole.
Le sorcier ouvrit son grimoire, relut la formule magique, pour être certain de ne pas se tromper. Puis, avec précaution, il ouvrit le flacon et versa quelques grains de poudre de fée sur son sceptre. La poudre vint scintiller sur le sceptre qui vibra d’une énergie nouvelle, augmentant sa puissance. Il récita encore une fois le sort dans sa tête, puis s’approcha de la boule de poils rayée.
— Hum hum, dit-il en se raclant la gorge.
Le grignotoir se retourna lentement. Très lentement. Très très lentement.
Apparemment, ce n’était pas une créature très pressée.
Quand il se retrouva enfin les yeux en face des enfants, il les ouvrit en grand, surpris. Dans sa bouche, on pouvait encore voir un bout de planche qu’il continuait à mâcher, tranquille.
— Grumpf ?
— Je ne te veux aucun mal, mais je veux récupérer un objet, là.
Dorétoile pointa son sceptre vers la grosse boule de poils qui mâchouillait toujours. Le jeune garçon était prêt à prononcer sa formule magique.
Le grignotoir fronça ses sourcils jaunes et pencha la tête sur le côté, comme s’il réfléchissait.
Il regarda le sorcier. Son sceptre. La poudre de fée qui brillait. Le sol. Puis le sorcier.
Apparemment, ce n’était pas une créature très futée.
Le jeune sorcier hésita. Pouvait-il se passer du sort d’immobilisation ? Il prit alors une décision rapide.
— Lys, prépare-toi à courir.
— Quoi ?
Et Dorétoile se précipita vers le sol, juste devant la grosse boule de poils qui mâchouillait toujours tranquillement. D’un geste vif, il attrapa l’amulette. Puis il se jeta en arrière sur ses fesses, frappant des pieds sur le sol pour reculer au plus vite et s’éloigner du grignotoir. Il était déjà debout, à côté de sa sœur, que la créature n’avait même pas encore relevé la tête.
Apparemment, ce n’était vraiment pas une créature très rapide.
Il n’y aurait même pas besoin de courir, finalement.
— Allez, viens, ne traînons pas. Caelum nous attend.
Lysoria ralluma la lanterne et ils firent demi-tour.
En chemin, Lysoria interrogea son frère :
— Alors, tu as l’amulette ?
— Oui, mais elle est abîmée.
— Oh non… Elle a perdu sa magie, alors ?
— Sûrement. Je ne sais pas comment on va pouvoir rendre le sourire à Caelum.
Ils étaient montés de 25 marches quand ils sentirent les murs nuageux trembler. C’était puissant, et ils faillirent tomber. Curieusement, ce n’était pas angoissant. C’était même… joyeux ?
Mais c’était trop bizarre pour qu’ils ne se dépêchent pas pour voir ce qui se passait. Ils se mirent à courir dans l’escalier.
Un nouveau tremblement, encore plus fort, les accueillit au moment où ils passaient la porte vers le couloir du château. Lysoria en perdit l’équilibre et se retrouva à quatre pattes. Dorétoile pesta en lui tendant la main pour l’aider à se relever :
— Crotte de dragon, c’est quoi ça encore ?
Un tonnerre retentit à nouveau. Cela venait de la grande salle. Ils se précipitèrent le plus rapidement possible.
Ils s’arrêtèrent, figés comme des statues devant ce qu’ils voyaient.
— … qui pleure quand on lui tourne la tête ?
Anemos continuait à balancer ses blagues stupides.
En face de lui, un géant tombé à côté de sa chaise, se tenant les côtes et les larmes aux yeux.
Le tonnerre reprit : c’était le rire de Caelum.
— AH AH, je ne sais pas… AH AH !
— Un robinet, voyons !
Caelum se tordit de rire, s’esclaffant si fort que les murs tremblaient.
— En… encore !
— Que dit un troll quand il danse ?
Et le Seigneur des Cieux, le Vaillant, le Merveilleux, d’attendre, impatient, la réponse idiote à une question bête.
— Je fais mon roc-n-roll !
Le géant en tomba à la renverse, couché sur le dos, tordu de rire.
– AH AH AH... AH AH AH !
Et ce rire, si fort qu’il faisait danser les murs, le sol et le toit du château, se répandit jusqu’aux enfants. Lysoria plaqua les mains sur sa bouche, essayant de retenir son rire. Dorétoile, les yeux ronds, ne put se retenir et éclata de rire.
— Qu’est-ce qu’un bonbon avec une béquille ?
Anemos, dont la silhouette vibrait dans l’air en tournoyant autour du géant plié de rire, donna la réponse en riant lui aussi :
— Une sucette !
Malgré des murs qui menaçaient de s’écrouler, des habitants arrivaient dans la salle.
L’arrière-arrière-(douze fois)-petit fils de Zéphyr prit enfin la mesure de ce qui se passait et se tût.
Petit à petit, Caelum se calma et, les yeux encore humides, réussit à se redresser. Toujours assis au sol, il regarda autour de lui.
Toutes les personnes dans la pièce étaient souriantes. Cette joie partagée diffusait une aura de bonheur simple dans tout le domaine.
Doucement, le géant posa une main sur le sol et releva son énorme carcasse. Il s’essuya encore une fois les yeux, un gigantesque sourire illuminant son visage.
— Par les cieux, que c’est bon de rire !
L’un des fermiers s’approcha, souriant lui aussi :
— Caelum, que c’est bon de vous retrouver ! Ce n’était plus vivable, mais vous semblez être redevenu vous-même.
Le géant balaya la salle des yeux et répondit :
— Oui, je crois que tout va bien.
Il leva la tête vers le tourbillon qui dansait autour des lustres :
— Merci Anemos. J’ai compris que la joie n’est pas attachée à un objet, aussi précieux soit-il. Elle se trouve partout, et même dans des blagues à deux sous.
Il se tourna vers Lysoria, qui pouffait toujours, et Dorétoile qui se tenait encore le ventre.
— Merci aussi à vous.
Fidèle à lui-même, Anemos ouvrit encore une fois la bouche :
— Comment appelle-t-on une vieille barbe-à-papa ?
Toute l’assemblée se regarda, pour hausser les épaules en chœur.
— Une barbe-à-papi !
Quelques jours plus tard, les deux enfants se rendirent avec Caelum sur le versant est du domaine des Cieux.
Le soleil envoyait ses doux rayons caresser les nuages. Au milieu d’eux, un petit tourbillon s’appliquait à souffler, souffler encore. Anemos, sérieux comme jamais, apprenait comment souffler les nuages.
Il dut les apercevoir, car la brise s’approcha et les entoura tendrement :
— Coucou !
Lysoria le félicita :
— Tu te débrouilles bien !
Dorétoile questionna :
— Alors, tu restes ici ?
— Oui. Caelum est d’accord et le puissant vent du nord, la Bise, accepte d’être mon professeur.
— Passe nous voir à la Cité Arc-en-Ciel, quand ton prof sera d’accord.
— Promis. D’ailleurs, quel est le point commun entre un professeur et un thermomètre ?
Le jeune sorcier soupira en levant les yeux au ciel :
— Je ne sais pas. Mais vas-y, une dernière avant qu’on parte…
— On tremble quand ils marquent zéro ! Ah ah, À bientôt !
Le vent farceur retourna en riant au centre des nuages, où il poursuivit sa leçon.
Caelum les accompagna ensuite jusqu’à l’étable où les dragonnets les attendaient.
— Encore merci. Vous serez toujours les bienvenus ici.
Lysoria monta sur la selle et s’installa au mieux pour la longue route qui l’attendait :
— Oh oui, on reviendra ! À bientôt !
Son frère préféra, pour ce départ, rester à côté de son dragonnet, dont il tenait la bride.
— Au revoir, Caelum !
Les deux enfants reprirent le chemin du retour, impatients de retrouver Cristallune où les attendaient Ma-Mye et Pahapi.
Le frère et la sœur, sceptre et baguette cachés au fond des sacs à dos, rentraient de leur aventure au bout du ... jardin.
— Mamie, s’écria Matthieu, on est rentrés !
Éléna se précipita dans les bras de papi :
— Dis, tu nous racontes encore des blagues Carambars ?

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