— Peut-être devrais-je me trouver une femme ?
— Non.
Cha’ la Gueuse ramait.
Enfin… Elle agitait ses doigts pour laisser sa magie faire le reste. Ebert, le pirate dit Baron Collectionneur, s’occupait de lui indiquer le chemin. L'air sentait la vase et quelque chose d’autre… Les déjections ? Oui, ça lui rappelait les dortoirs de son équipage.
Il pointa du doigt l’espace entre deux arbres tordus et couverts de mousse, pour faire genre. En réalité, il était bien incapable de s’orienter et la forêt des marais formait une voûte si dense que la lumière n'y entrait qu'en minces lames grises : impossible de distinguer quoi que ce soit donc. La Gueuse avait bien dû étudier la carte avant leur départ, du moins l’espérait-il.
— Un homme alors ?
— Non plus.
— Et pourquoi donc ?
Elle fronça les sourcils et se contenta de pincer ses lèvres pendant un petit moment. Ebert soupira et reporta son attention sur les nombreuses racines tortueuses que la barque évitait avec grâce. Les nombreux croassements, hululements et autres cris en « ment » l’ennuyaient ; il en soupira de plus belle et pianota le bastingage de ses doigts. Les marais ne se donnaient même pas la peine d'être inquiétants : juste mornes, à l’image de la Gueuse.
— Oserais-je me répéter ? insista-t-il alors.
— Faites.
— Et pourquoi donc ne pourrais-je pas me mettre en couple ?
— Capitaine. Vous n’êtes pas fait pour une vie conjugale. Vous avez besoin de… tremper dans toutes les eaux que vous pouvez. Votre moitié n’accepterait pas cela, déclara-t-elle d’un souffle monotone.
L’inexpressivité qui caractérisait la Gueuse accentua son sentiment d’oisiveté ; Ebert s’avachit sur le rebord de la carlingue et trempa sa main droite dans l’eau verdâtre.
La petite embarcation caressait l’eau sans un bruit. Leur destination était proche mais le trajet lui paraissait si long qu’il en exprima toute sa frustration dans un énième soupir.
— Pourquoi cet intérêt soudain pour la vie conjugale ? demanda la Gueuse, alors qu’il s’amusait à faire des bruits de bouche pour passer le temps.
— Voyons, pour transmettre quelque chose ? Avoir une descendance et, je sais pas, lui procurer cet héritage corporel, dit-il en désignant quelques composantes de son anatomie. Vous ne pouvez pas nier que j’ai un beau corps !
— Mais encore ?
— Une belle dentition ?
— Si vous le dites.
— Et des yeux qui feraient tomber n’importe quelle catin de la taverne. Avouez-le, je suis un bon parti. Même vous, vous vous laisseriez tenter !
— Je ne crois pas non…
Il secoua le menton, yeux écarquillés.
— Pardon ? Vous dites ça pour me taquiner…
— Non. Je n’aime pas votre service trois pièces !
— Mon service trois… Hein ?
Le regard impassible de Cha’ la Gueuse restait ancré au lointain. Il tentait, tant bien que mal, d’attirer son attention mais rien n’y faisait : elle restait imperturbable.
— Qu’entendez-vous par là ? Il n’est pas assez gros ?
— Je n’ai rien dit de tel !
— Et comment pourriez-vous le savoir ?
— Capitaine. Vous vous baladez nu dès que vous le pouvez sur le navire. Difficile de passer à côté de votre…
— Votre ?
— Nous allons bientôt arriver !
— Votre ? Vous n’avez pas terminé votre phrase. La Gueuse, je vous ordonne de finir cette conversation ou bien…
— Ou bien ?
— Eh bien... Vous verrez... Puisque nous arrivons, c’est l’heure !
D’un claquement de doigt, Cha’ la Gueuse fit cesser toute magie ; la chaloupe cessa d’avancer et Ebert, alors en train de quitter son séant, manqua de trébucher et tomber dans l’eau croupie des marais. Il marmonna quelques malédictions à l’attention de sa seconde, se contorsionna pour récupérer son matériel entreposé entre ses jambes et dégainer l’arme ultime de son aventure du moment : la …
— Une canne à pêche ?
La question, qui était bien une question dans la bouche de la Gueuse, ressemblait plus à un souffle blasé qu’une réelle envie d’exprimer son étonnement. Ebert ne s’en offusqua guère, pivota vers elle et la brandit avec fierté.
— Quoi de mieux pour pêcher le grand Kelpie Algueux ? Celui que l’on ne trouve que dans les marais ? Celui qui me permettra de rajouter un titre à mes nombreux titres déjà enregistrés ? Imaginez, la Gueuse, imaginez…
— J’imagine…
— Maîtriser un Kelpie est une preuve de virilité, la Gueuse. Alors le Kelpie Algueux, c’est d’autant plus glorifieux !
— Glorifiant !
— Y voyez-vous quelque chose à redire ?
— Vous pensez vraiment le capturer avec… une canne à pêche ?
— N’est-elle pas à votre goût ?
— Toujours pas non. Et quand bien même, comment ferez-vous pour dompter une bestiole de cette taille sur votre petite barque ?
— La magie, la Gueuse, la magie !
— Je suis donc la pièce maîtresse de votre plan, j’imagine. Quel honneur…
— Cachez votre joie, surtout, rétorqua-t-il, prêt à dégainer son sabre pour exprimer ce mécontentement qui commençait à lui ronger les boyaux.
— D’accord, si vous le souhaitez !
Ebert se renfrogna. Il croisa les bras, jambes écartées pour garder l’équilibre sur la barque et fusilla la Gueuse du regard.
— Vous savez, nous ne pourrions pas être ensemble en fin de compte. Vous êtes laide.
— C’est cruel de s’attaquer au physique, Capitaine.
— Mais vous-même vous vous définissez comme laide !
— Cela vous laisse-t-il le droit de faire pareil ?
— N-Non… Ne retournez pas la situation contre moi. Vous étiez la première à m’attaquer sur mes attributs !
— C’est donc ça ?
— Ça quoi ?
— Vous êtes vexé, Capitaine. Je n’ai fait qu’émettre mes préférences, vous en avez déduit que je remettais en cause votre masculinité. Masculinité mal placée, si je puis me le permettre.
Il inspira, les joues en feu. Charlotte de Sartre, dite la Gueuse, prenait trop de liberté quant à la discussion actuelle. Il leva les yeux au ciel – tout du moins sur l’épaisse frondaison des arbres recouverts de mousses qui lui bloquait la vue sur un ciel qu’il s’imaginait gris – et expira pour expulser le trop plein de colère qui s’emparait de ses muscles.
— Bien. Si nous en avons fini, je m’en vais pêcher le Kelpie à la canne à pêche, comme le préconise le traité de la Créaturologie de sieur Grimmdalf le Beige ! Lui, au moins, sait reconnaître la virilité !
— Il a été prouvé que Grimmdalf était un charlatan, Capitaine…
— Je. Hum.
— Mais je suis certaine que vous savez ce que vous faites !
Mâchoire crispée, il prépara son hameçon – quelques vers luisants plantés sur la pointe métallique – et, toujours agrippé à cette vexation qui refusait de le laisser en paix, se tourna vers Charlotte, aussi placide que désintéressée.
— Selon le traité, il faut du sang de laide pour attirer la créature ! déclara-t-il de sa voix aussi vexée que victorieuse.
— Toujours la moquerie physique, mon Capitaine. Cela devient toxique. Mais faites, butez-moi, si vous pensez que c’est ce qu’il y a de mieux à faire !
— Et comment diable vais-je pour ferrer la bestiole ?
— Cela vous reviendra. Mais si vous avez toujours besoin d’une sorcière, d’une amie et d’une seconde, je suis votre femme !
— Je…
Les mots refusèrent de quitter sa bouche.
— Je quoi ? finit par demander la Gueuse, alors qu’il tentait de capter son regard, toujours inaccessible.
— Je. Suis… Hum. Pardonnez-moi, la Gueuse, je ne pensais pas ce que j’ai dit.
— Vous m’en voyez ravie, dit-elle d’un trait monotone. Cependant, j’ai toujours des doutes quant à la pêche au Kelpie Algueux. Une telle créature ne se laisserait pas berner par un simple hameçon, ne pensez-vous pas ?
— Le traité dit que…
— Le traité réclame-t-il vraiment du sang de laide ? Je peux vous le donner !
Touché.
Mais, presque pas coulé, Ebert se renfrogna, raffermit sa poigne sur la canne à pêche et jeta la ligne au milieu des feuilles mortes, des algues filandreuses et des nénuphars d’eau salée. Ainsi concentré sur son objectif, il put réfléchir aux énormités – pour ne pas appeler ça « maladresses » - de son comportement. S’il s’écoutait, il la poignarderait sur place, la laisserait couler, elle et son sang, dans cette espèce de marais bourbeux et s’en irait l’air de rien voguer vers d’autres horizons. S’il s’écoutait… Non, s’il écoutait le code des pirates, surtout !
Être et paraître.
Dominer.
Montrer une quelconque supériorité inexistante pour le bien de son image sanguinaire.
Sauf que.
Sauf que… Il l’appréciait quand même un peu, cette Charlotte de Sartre.
Il mordit ses lèvres et retint un énième soupir.
— Non. J’ai menti pour vous atteindre !
— Ecoutez Capitaine, je me sais laide à vos yeux. Je le suis, c’est ainsi. Personnellement, je me trouve belle. Cela vous dérange ? Moi pas. Apprenez à vous détacher de ce que pensent les autres. Si vous le voulez bien, finissons-en avec cette histoire de Kelpie. J’ai quelques doutes quant à …
— Je crois que ça mord ! la coupa-t-il.
— Quoi ?
La stupeur maquillait sa voix ; pour une fois, la Gueuse jouait avec son intonation.
— Ça mord, la Gueuse, ça mord !
La surface de l'eau s’agita d’un coup. Tout autour, le silence s’installa : il n’y avait plus qu’eux, l’eau croupie et la créature en bout de fil. L’odeur s’intensifia et l’eau beugla. Elle beuglait, Ebert ne trouvait pas d’autres mots pour décrire ce qu’il ressentait à présent. Les éclaboussures, les jets d’algues et les tourbillons annonçaient quelque chose de gros. Très gros.
— Tirez, Capitaine. Vous faites preuve de mollesse !
— Est-ce tout… ce que… vous avez à dire… pour m’encourager ?
L’effort l’empêchait de parler plus. Ses mains peinaient à agripper la canne et, debout sans un appui efficace, la barque tanguait dangereusement. Il jouait avec le moulinet, donnant du mou quand la créature tirait d’un côté, remontant lorsqu’elle montrait des signes de fatigues, et ainsi de suite.
Chaque traction faisait grincer le bois de l’embarcation. La sueur perlait sur son front mais Ebert tenait bon, jambes écartées, prêt à faire appel à la magie de Cha’ la Gueuse lorsque le moment serait venu. Il osa un coup d’œil vers elle ; elle se tenait droite, sourcils arqués, un léger rictus moqueur en coin de lèvre. Avait-elle seulement cligné des yeux depuis le début de leur aventure ? Un coup vers l’avant le rappela à la réalité. Il raffermit sa prise sur la canne et tira en arrière, muscles congestionnés, douloureux.
Ce que le traité de Grimmdalf omettait de mentionner, c'était que la pêche au Kelpie sollicitait des muscles dont il ignorait jusqu'alors l'existence. Quelque chose entre les omoplates. Quelque chose aussi dans les avant-bras. Et peut-être bien dans le mollet gauche. Il grogna, déplaça son poids, sentit son pied glisser sur le fond humide de la barque et rattrapa sa dignité de justesse.
Il cria alors. Le Kelpie arrivait. Il approchait. Et enfin l’ouverture qu’il attendait.
— Maintenant !
La Gueuse tendit la main en direction du remous verdâtre et la magie opéra. La tension s’évapora d’un coup, à l’instant où le monstre des marais, la bête convoitée, la puissante créature émergeait de l’eau, telle…
Telle…
Bouche bée, les yeux rivés sur le bout de sa ligne, Ebert se laissa tomber en arrière. L’embarcation remua une dernière fois. Il battit des cils ; ce n’était peut-être qu’un problème de perception ? Mais non, malgré tous ses efforts, la créature hameçonnée n’avait rien d’un Kelpie.
— Quelle prise…
Ebert se mordit la langue et ravala sa fierté avec difficulté.
— Félicitations, continua la Gueuse sur sa lancée. Vous venez de découvrir l’hyppokampè des marais !
Ce minuscule cheval des eaux, à la peau bleuâtre, battait de sa queue pour tenter de s’échapper, sa petite trompe percée par la pointe métallique. La Gueuse ramena la ligne, libéra la pauvre bête et, de son pouvoir télékinétique, rassembla une boule d’eau dans laquelle elle englua l’hyppokampè.
— Voulez-vous le garder ?
— Je. Ne. Sais. Pas.
Eberlué, Ebert n’arrivait pas à détacher son regard de cette chose ridicule.
— Nous le gardons alors. Regardez-moi cette virilité ! Vous faites la paire !
— Je. Mais. Que vais-je dire à l’équipage ?
— Eh bien… Que ce n’est pas la taille qui compte ?

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