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— Sasha, il est l’heure de rentrer !

Sous le grand chêne, la fillette plaçait galets et branchages. La pointe de sa langue coincée à la commissure de ses lèvres, les sourcils froncés, elle se concentrait comme seuls les enfants pouvaient le faire. Ses petites mains s’appliquaient à ériger la cabane d’Hortense, sa poupée favorite.

Sasha suspendit son geste :

— J’ai pas finiiiii !

— Il va bientôt faire nuit, tu continueras demain. Allez !

Sasha soupira, posa le caillou sur la petite pile à côté d’elle et se releva. Elle jeta un œil satisfait sur son œuvre. Bien qu’inachevée, elle en était très fière. Sa poupée aurait bientôt un chez-soi à la hauteur des aventures qu’elle lui préparait.

Les genoux écorchés, les brindilles d’herbe coincées dans les sandales et la robe tachée de boue ne faisaient aucune ombre à l’éclatant sourire qui illuminait le visage hâlé de la petite fille. Elle ramassa prestement sa poupée et trottina gaiement pour rejoindre sa mère, la tête déjà emplie de mille idées pour le lendemain.

Le Domaine du Fil-d’Eau était vaste et luxuriant. Il appartenait à sa famille depuis toujours. Son arrière-arrière-grand-père avait acheté la terre à son arrivée et y avait construit la maison de ses propres mains. Il avait cultivé la terre, exploité la forêt, dans le respect des traditions de son pays natal. À force de labeur et d’amour, les récoltes furent abondantes et, rapidement, ses produits furent reconnus et prisés, même au-delà des frontières. Malgré les années sombres, sa famille avait prospéré, la maison s’était vue agrandie et modernisée au fil des générations, et le domaine s’était largement étendu.

Sasha, du haut de ses huit ans, connaissait chaque recoin de ce qu’elle considérait comme son royaume. Du bosquet vert jusqu’à la mare d’argent, en suivant le Filoré, ce ruisseau qui traversait tout le domaine du nord au sud. Elle l’avait remonté jusqu’à sa source, au pied de la colline Sussiane, en imaginant comment les fées ondines se glissaient dans les petits remous translucides entre les pierres.

Cet été, elle avait été autorisée à pousser jusqu’à la forêt nord. Sans pouvoir y pénétrer, cependant, en raison de son exploitation qui aurait pu présenter un danger pour une fillette en vadrouille. Perchée sur un vélo un peu trop grand, elle mettait toute son énergie à en atteindre la lisière, pour aller cueillir ces merveilleuses framboises sauvages. Peut-être même restait-il quelques fraises des bois.

L’été promettait d’être fabuleux !

Le ciel était bas sur une Sussiane immaculée. Le vent sifflait aux oreilles rougies de Sasha, des volutes de buée s’échappant de sa bouche. L’adolescente était tout sourire alors qu’elle tirait sa luge en compagnie de Thomas, Alex, Iris et Gil. Les gamins du coin venaient souvent demander à faire des descentes sur la colline : c’était toujours ici qu’il y avait la plus belle neige, selon eux. Les parents de Sasha ouvraient leur domaine à tout enfant qui voulait profiter des joies de la neige et ils étaient parfois plus d’une trentaine à rire tout le long de la pente transformée en véritable piste de vitesse.

Ce jour-là, pourtant, ils n’étaient qu’eux seuls. Inséparables depuis leur entrée à l’école secondaire. La Bande qui S’AGITe, comme on les appelait.

Du haut de la pente, Sasha observait Gil et Alex manœuvrer durant la descente pour éviter les bosses et les creux et, chacun, tenter d’arriver le premier.

Installée sur sa luge et prête à dévaler la colline, Iris la questionna, une étincelle malicieuse dans le regard :

— Alors, lequel des deux ?

Sasha rougit et reporta ses yeux sur les deux garçons qui bravaient l’hiver pour démontrer leur adresse.

— Oh, m’embête pas avec ça. Je les aime bien tous les deux. Comme vous. On est une bande.

Thomas s’immisça dans la conversation sans vergogne. Soufflant sur ses doigts gelés, il insista :

— Et tu y crois ? Tu sais, on a bien vu leur manège. Ils sont en compétition depuis la rentrée et franchement, ça devient lourd. Va falloir que tu fasses quelque chose. Même si tu dois les envoyer balader tous les deux !

Les deux compétiteurs remontaient déjà la colline et Sasha ne savait pas quoi penser de tout ça. Pourquoi les choses devaient-elles changer ? Elle les aimait tous les quatre de la même façon, n’est-ce pas ?

Alex ne la quittait pas des yeux alors qu’il devançait un Gil tout essoufflé peinant à garder le même rythme. Il jubila :

— Eh eh, j’ai encore gagné ! À qui le tour ?

Iris s’élança sur leur piste en riant :

— J’y vais ! La compet', très peu pour moi !

Thomas, traître parmi les traîtres, la suivit à peine une seconde plus tard, laissant Sasha seule avec les deux garçons. Ceux-ci patientaient, reprenant leur souffle. Qu’attendaient-ils d’elle ? Ce jeu-là ne l’intéressait pas. Pas encore. Elle refusait ce que cela impliquait, refusait de risquer cette si belle harmonie.

Depuis ce point de vue, le plus haut de Fil-d’Eau, elle pouvait voir tous les endroits où ils avaient pique-niqué, pêché, grimpé aux arbres, chassé les elfes et les papillons ou débattu sur leurs superhéros favoris… Son cœur se gonflait de tous ces souvenirs, ces joies et ces peines. Non, cela n’en valait pas la peine. Elle poussa un grand soupir, résolue.

Les deux autres n’avaient toujours pas bougé. Elle repositionna prestement sa luge en face de la pente et annonça dans un rire qui se perdit presque dans son élan :

— Je parie que je vous bats tous les deux, traînards que vous êtes.

Gil et Alex se regardèrent, surpris, et lui emboîtèrent le pas aussi vite qu’ils le purent.

Toute la bande se retrouva au pied de la colline, avant de remonter et recommencer, pour la gloire ou simplement le plaisir de partager un moment de pure joie ensemble.

Les feuilles rougissaient sur le chêne, mais les températures étaient encore douces et Sasha profitait du salon d’été. Malgré la distance, elle revenait chaque week-end au domaine. Loin d’ici, elle avait beau s’épanouir dans sa nouvelle vie d’étudiante, il lui manquait quelque chose. Elle avait besoin de sentir cette terre, entendre le Filoré, contempler Sussiane dans le soleil couchant. Comme si son cœur y puisait l’énergie pour battre chaque jour.

La table disparaissait littéralement sous une tonne de livres, manuels, classeurs et autres instruments de torture. Elle ne comprenait rien à la chimie physique et désespérait d’arriver à terminer son devoir.

À l’autre bout de la table, Gil rassemblait ses notes. Fidèle comme toujours, il avait accepté de venir l’aider à comprendre son cours. Ses lunettes lui donnaient un air sérieux qu’elle ne se lassait pas d’observer.

Gil releva la tête et croisa son regard — qu’elle s’empressa de reporter sur son classeur, le souffle coupé et le cœur battant à cent à l’heure.

— Par quoi veux-tu commencer ? On revoit la classification de Mendeleïev, ou tu préfères qu’on se concentre sur les structures moléculaires ?

— Ah, euh… On peut revoir la classification ? Je crois que j’ai besoin de reprendre les bases.

Un sourire bienveillant s’afficha sur le visage en face d’elle. La vague de chaleur qui la parcourut n’avait rien à voir avec les rayons du soleil d’automne perché dans le ciel délavé.

Le vent chargé de pluie frappait la véranda depuis des heures, lui semblait-il. Le comptable lui présentait courbes après graphiques, mais son esprit était ailleurs. En charge du domaine depuis que ses parents s’étaient installés au bord de mer, Sasha n’arrivait pas à se concentrer. Pas ce soir. Elle referma les registres et soupira.

— C’est peine perdue, Spencer, je n’y arriverai pas. Reviens demain, tu veux bien ?

— Il me semblait bien. Rien de grave ?

Sasha hésita, mais l’ami de son père méritait d’être informé :

— Non... Je sais pas... C’est… C’est juste que je me suis méchamment disputée avec Gil. Il est parti hier et je n’ai pas de nouvelles.

— D’accord, j’ai compris. À ta place, je ne m’en ferais pas trop : comme disent les jeunes, ce gars t’a dans la peau. Il ne va pas t’oublier en une nuit.

— Hihi, les jeunes, comme tu dis, ne parlent plus comme ça ! Mais… merci. Je vais attendre qu’il m’appelle. On se voit demain.

Installée avec un bol de salade sur le divan contre la vitre, Sasha regardait les gouttes de pluie glisser lentement sur son reflet. Elle picorait plus qu’elle ne mangeait, l’estomac noué.

Une larme coula.

Un coup résonna sur la vitre.

Une silhouette détrempée, aux cheveux collés sur les yeux, au sourire penaud, cognait contre le carreau.

Sasha cligna des yeux, éberluée. Ses mains laissèrent tomber le bol sur le divan. En un clin d’œil, elle était dehors, sous la pluie, se jetant sur cet homme arrivé à l’improviste.

— Gil !

Elle le serra si fort qu’il en eut le souffle coupé.

— Ouf. Dis, on peut rentrer, je me gèle un peu. À pied, c’est long jusqu’ici.

Les deux amants s’installèrent sur le canapé du salon, en face de la cheminée. Sasha empoignait la main de Gil comme s’il risquait de disparaître à nouveau si elle le lâchait.

— Qu’est-ce que tu fais là ? Tu devais partir ce matin.

— Je… Tu sais, je pensais vraiment ce que j’ai dit hier. Ce boulot aurait pu être une formidable opportunité pour commencer notre vie. Tu pouvais gérer de loin avec Spencer et nous aurions voyagé. Mais…

— Qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis ?

— Dans le train, j’ai repensé à tous ces moments, quand on était gamins. Et à tous ceux qu’on a partagés tous les deux. Les meilleurs ont toujours été ici. Les seuls qui comptent, en fait, sont ici. Je… je crois que j’ai compris quelque chose. Moi aussi, au fond de moi, je veux rester.

Le cœur de Sasha fit une embardée.

— Et ton boulot ?

— C’est réglé. Ce sera moins glorieux et moins bien payé, mais ils ont un poste à une vingtaine de kilomètres d’ici. Alors… si tu veux toujours de moi…

— Vive les mariés !

Les pétales des cerisiers en fleur se mêlaient aux confettis et gerbes de riz pleuvant sur le jeune couple. Sasha rayonnait au bras de Gil. Alex et Iris, leurs témoins, les mitraillaient de leurs appareils, immortalisant ce moment de bonheur sans nuage. Thomas n’avait pas pu être présent, malgré ses efforts pour repousser son départ en voyage de recherche. Il avait promis de passer les voir dès son retour, et cela lui suffisait. Qu’importe qu’ils se voient moins tous les cinq, du moment qu’ils se retrouvaient de temps à autre à Fil-d’Eau. Sasha était heureuse de voir sa bande épanouie, autant qu’elle l’était de sa vie avec Gil.

Sa robe en dentelle frôlait l’herbe humide de rosée, et elle entendait les invités rire et danser sous le chapiteau. La nuit couvrait la fête de sa tiède pénombre étoilée, comme pour tourner la page de cette journée dans la plus extrême douceur.

Sasha se tint sur le petit pont enjambant le Filoré : l’une des dernières réalisations de son père, qui aimait tant aménager les abords de la maison. Elle respirait l’air chargé des parfums des fleurs. Les clapotis du ruisseau tintaient à ses oreilles telle une berceuse réconfortante et elle serra les bras autour d’elle, comme pour enlacer ce moment à tout jamais.

Elle n’entendit pas Gil, dont elle ne perçut la présence que lorsqu’il posa son bras sur ses épaules.

— Tu vas bien ? Pourquoi es-tu seule, si loin de la fête ?

Sasha posa la tête sur l’épaule de son époux, s’appuyant sur lui.

— Tu n’as jamais remarqué comme le domaine est paisible ? Il se passe tant de choses partout, loin dans le monde, mais aussi plus près, mais ici… La vie est si douce.

— Hmm. Je pense que c’est aussi parce que ta famille y insuffle sa passion de la terre. Votre dévotion à ce domaine est remarquable. Simple et sincère, comme la nature.

Il se plaça devant elle et l’embrassa tendrement :

— Et ça, c’est l’une des choses qui me plaît chez toi.

Ils restèrent encore enlacés quelques minutes, puis Sasha se décida :

— Viens, retrouvons les autres.

Les deux bambins s’esclaffaient dans le petit bassin, éclaboussant tout autour d’eux. À quelques pas, Sasha souriait, tout en aidant son fils aîné à réciter sa leçon. Il peinait à se concentrer, trop impatient de retourner courir et jouer sous le chêne.

Elle se remémorait tous ces jeux, quand elle-même était enfant, entre les racines de l’arbre centenaire, et ne comprenait son fils que trop bien. Mais… les leçons d’abord !

Sur le petit chemin de terre, au-delà du ruisseau, quelques ouvriers agricoles passèrent et saluèrent la petite famille.

Gil s’approcha, une liasse de documents à la main.

— Encore des demandes d’embauche.

Sasha ne comprenait pas cet engouement pour venir travailler sur son domaine. Certes, le salaire était correct, mais d’autres payaient bien plus. Elle n’avait presque jamais de poste à pourvoir, les gens restaient, fidèles et assidus.

Elle ne s’en plaignait pas, loin de là ! La gestion était grandement facilitée, avec du personnel compétent et sérieux ! De plus, les déboires climatiques les avaient moins touchés que d’autres exploitations, les ventes restaient stables et les ressources naturelles du domaine se régénéraient comme prévu.

Libérant son fils qui ne perdit pas une seconde pour détaler, elle rejoignit son mari, assis à côté du bassin.

Balayant le paysage, fière de cette terre où sa famille coulait des jours heureux, elle fut envahie d’une certitude. Son bonheur vivrait autant que le domaine.

Le soleil de printemps s’élevait lentement depuis l’horizon. La nature resplendissait, éclatante de vie après cet hiver rigoureux.

Dans son fauteuil, Sasha regardait sa terre avec tendresse. Sa vue était bien mauvaise, et elle n’arrivait plus à parcourir les allées et les champs depuis bien longtemps. Mais il lui restait les couleurs, les odeurs, les sons, qui ravivaient tant de souvenirs qu’elle pouvait bien se passer de ses yeux, à son âge.

Ses poumons sifflèrent péniblement et une quinte de toux la secoua.

Son arrière-petite-fille lui proposa un verre d’eau, qu’elle déclina.

Elle ne souhaitait rien d’autre que rester là, à contempler son bonheur.

An 2874.

Les écoliers se tenaient serrés dans leur bus aéroporté, en visite scolaire dans cette partie grise et morne du globe. Leur enseignante lisait à voix haute une partie du guide téléchargé sur sa tablette. « Le réchauffement climatique a engendré des bouleversements généralisés et toutes les productions de nourriture et matériaux issus de la terre sont aujourd’hui sous dômes. Ce dispositif permet de contrôler l’ensemble de la chaîne de production et de garantir les récoltes. Ce que nous traversons ici est la dernière exploitation à ciel ouvert, le Domaine du Fil-d’Eau. »

Devant leurs yeux ébahis, les élèves pouvaient découvrir des arbres plantés directement dans la terre, leurs feuilles vertes bruissant faiblement dans la brise parfumée. Leur véhicule longeait un petit ruisseau aux eaux limpides. Ses abords foisonnaient de fleurs aux couleurs variées, et les enfants apercevaient même quelques papillons. Un peu plus loin une colline surplombait des champs dorés où des ouvriers œuvraient avec d’antiques machines.

On aurait pu croire le temps suspendu, ce paysage représentait une fenêtre sur le passé. Une bulle d’insouciance dans un monde au bord du gouffre.

Certains élèves souriaient devant cette nature simple et authentique, les yeux émerveillés de tant d’harmonie. D’autres relisaient leur guide, cherchant où était l’astuce pour que ce lieu existe encore.

Fasciné, l’un des élèves prit la parole.

— Mais… pourquoi c’est différent ici ?

— Très bonne question. Plusieurs chercheurs se sont penchés sur ce mystère, mais aucune donnée n’a jamais pu expliquer ce phénomène. Et puis...

La voix se tut, hésitante. Elle reprit, dans une voix de confidence.

— J’ai entendu dire que cela ne toucherait pas que les récoltes. Tous ceux qui vivent ou travaillent sur cette terre seraient… comme préservés du malheur. La famille, toujours propriétaire du domaine, tout comme leurs employés.

— Mais ce n’est pas possible, ça ?

— Eh bien… Il est parfois raconté qu’à une époque lointaine, quand nos pays ne souffraient pas encore de ces soucis climatiques, une femme de cette famille aurait aimé cet endroit au-delà de ce que les mots peuvent exprimer. Elle aurait tellement aimé cette terre, d’un amour si profond, que celui-ci serait devenu immortel. Et qu’en retour, la terre prospérerait et protégerait !

— Mais… cela ne peut être qu’un conte, n’est-ce pas, madame ?


Texte publié par Hiraeth, 5 juillet 2026 à 22h20
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