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D'AMOUR ET DE GRIFFES

Une page de l'univers 'Esoteriam'

Note de Grimm : Ne pas hésiter à lire la nouvelle "Miss Tique" avant de lire ce bout de texte.

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Je ne suis pas un shat.

Quiconque osera prétendre le contraire devra subir ma colère bien féline, mes coups de griffes et mes feulements. Oh ! Non ! Même en agissant ainsi, je ne suis pas un shat : je suis une ancienne pirate-sorcière dont l’âme a été piégée dans le corps d’un shat. Voilà toute la différence.

On m’appelle Miss Tique. Petite transformation de Mystique. Mais paraît que je suis une miss à tiques… Alors va pour « Miss Tique ». J’ai parfois le droit à des « Titique », ou des « Mimiss ». Les trucs bien stupido-ridicules mais c’est ainsi : quand on est une sorcière-pirate dans un corps de shat, qui va aux toilettes comme une humaine – mais chut, j’utilise quand même les litières – on apprend à faire avec et à accepter.

Qu’est-ce que j’aimais caresser les poils soyeux des shats ! Sentir l’odeur de ce pelage luisant et parfaitement lustré grâce à quelques coups de langues ! Qu’est-ce que j’aimais leur compagnie durant ma période humaine. Et quel ne fut pas mon désarroi en constatant mon transfuge dans le corps d’un shat… Sans poils.

Moi ! Dans ce corps rose, tâché de gris, avec de superbes yeux bleus. Mais sans poils. SANS… POILS…

Oh. Vous rigolez, vous rigolez. Moi je ne suis guère ravie : ma collaboratrice – car oui, je vis avec une collaboratrice et non une maîtresse comme certains aiment à le penser – m’affuble de quelques tenues des plus loufoques.

Un petit manteau pour l’hiver.

Un petit pyjama pour la nuit… alors, le pyjama, j’ai bien insisté pour qu’il y ait de la couleur dessus car au début, Georges souhaitait m’offrir une sorte de bout de tissu noir bien trop hideux pour être porté. (Georges, c’est ma mait.. ma collaboratrice…).

Vous comprendrez donc que…

Un. Je préfèrerai avoir des poils pour éviter les tenues peu à mon goût.

Deux. Ma collaboratrice n’a aucun goût.

Trois. Je me suis rendu moi-même en boutique pour choisir mes « outfits » du moment.

Cela étant dit : revenons-en à ma mait… ma collaboratrice.

Sachez que Georges est un squelette. Plus précisément une « Squelettière » : un squelette qui effectue des tâches domestiques pour le compte de riches clients humains. MAIS ! Georges a mené une petite révolution dans le monde des Squelettières et, depuis, a gagné son indépendance. Donc notre Georges la Squelettière est devenue une détective hors pair pour résoudre mystères et autres affaires ésotériques. Et moi, Miss Tique, j’en suis sa fière assistante. A quatre pattes certes mais fière tout de même !

Georges n’est pas son vrai prénom. Mais c’est ainsi qu’elle s’appelle désormais en tant que squelette. Et c’est plus facile que de l’appeler Catherine de Maraldecis, contesse Ystalienne devenue reine de Valmer, sorcière émérite, militante pour le droit des elfes et des opprimés. Trop pompeux. Georges, c’est très bien donc.

Donc cette fameuse Georges, après sa petite révolution – ce qui nécessitera une autre histoire à raconter, croyez-moi – est devenue détective et… moi, je suis l’élément indispensable de notre équipe. Celle qui juge d’un regard, qui fait peur au mécréant si je montre les crocs, qui n’hésite pas à afficher mon dédain et qui arbore une parfaite « miaoucure » pour menacer les plus récalcitrants.

Jusqu’à présent, tout allait bien dans notre monde : un appartement relativement bien décoré, un canapé douillet, des croquettes à volonté, une place à la fenêtre pour observer la rue et surtout pour admirer les passants se faire asperger de fientes de pijoons. C’est d’un drôle. (Retenez bien cette information, elle est importante pour la suite)

De mon observatoire, je peux voir le café du coin. Une petite boutique plutôt attrayante, aux odeurs alléchantes. Et c’est tout. C’est tout car je déteste littéralement cet endroit. Ce lieu qui a bouleversé mon quotidien de shat. Je vous vois faire les gros yeux mais j’ai une vie parfaitement réglée : croquettes ou pâtés à heures précises, séance de sieste après les « Flammes de l’amour », le feuilleton préféré de Georges. Enfin… « de Georges ». C’était notre petit rituel, notre moment à nous, cet instant où je faisais semblant de dormir, prête à voir Kimerly se faire plaque par Brandon. Sans oublier mon petit quart d’heure de folie après un passage à la liti… aux toilettes. Et tout ceci a été chamboulé à cause de… Lukas avec un K.

Vous ne voyez pas le problème ? Lukas avec un K, attention à bien le prononcer « Louka » en insistant sur le K, parfaite Squelettière en poste dans ce même café du coin, dandy squelettique à la petite moustache peinte sur sa face de craie. Vous ne voyez toujours pas le problème ?

Deux squelettières qui se rencontrent, un Lukas bien trop dragueur, une Georges amourachée et vous avez le combo explosif. Fini les « Flammes de l’amour ». Fini les repas à heures fixes. Georges applaudissait de ses mains osseuses après chacune de mes frasques. « Clic, clic, clic », que ça faisait. Ridicule. J'adorais.

Résumons.

Lukas avec un K a volé le cœur de ma Georges.

Oho ! Je l’avais prévenue d’ailleurs. Je lui avais bien dit qu’un squelette de son genre n’était bon qu’à se vanter… Elle ne m’a pas cru.

« Qu’est-ce que t’y connais, tu n’es qu’un shat ! »

Infamie. Me traiter comme un vulgaire shat alors que je suis une ancienne pirate-sorcière sanguinaire. De mon époque, elle aurait mérité la pendaison. Mmh. Pas certaine que ça ait un effet particulier sur une Squelettière mais l’idée est séduisante.

Elle ne m’a donc pas cru et Georges a commencé à sortir de plus en plus. De plus en plus tard. Elle changeait et ça me dérangeait. Tenez… elle mettait du parfum.

Georges. Mettre du parfum !

Elle se maquillait les orbites.

Georges. Se maquiller !

Et le comble… LE COMBLE. Elle a voulu s’acheter une perruque car Lukas aimait les blondes. Cette idée saugrenue aurait dû lui mettre la puce à l’oreille…

Et moi, j’étais là, j’attendais, pauvre petite minette affamée qui miaoutait quand sa maîtresse… Hum. Collaboratrice, revenait.

Je ne le sentais pas ce Lukas, avec sa moustache et ses faux airs de gentle-squelette. Et j’avais raison ! A ce stade, je suppose que toute personne ayant un minimum de jugeotte voit où je veux en venir ? Croyez-moi, ce genre de salopards, j’en ai connu. Je ne fus donc pas surprise de voir cette pauvre Georges, prête à lui jurer fidélité, tomber de haut quand elle a découvert que ce « brave » Lukas n’était qu’une enflure sans peau.

Ce qui me rassure, c’est que ses instincts de détectives ont repris le dessus, lui permettant de découvrir que Lukas préférait les êtres incarnés… Hommes, femmes, Orcs et autres créatures... Georges n’était qu’un trophée de plus sur son tableau de chasse bien garni. Une friandise entre deux êtres de chairs et de peaux. Il était donc temps qu’elle s’en rende compte. Certes, trop tard pour empêcher son cœur invisible de se fracasser au sol et d’être piétiné par l’amour. Mais il était temps.

Pauvre amie… (je soupire mentalement). Cela dit, je l’avais prévenue.

Et bon débarras.

Sauf que. Sauf que ! Moi, j’imaginais un retour à mon quotidien de shat d’appartement.

Que nenni ! Savez-vous ce que c’est que de vivre avec une squelette en mal d’amour, avachie sur le fauteuil près de la fenêtre, à se morfondre dès qu’elle voit le responsable de ses souffrances badiner devant le café ? Vous ne savez vraiment pas ? Eh bien je vous souhaite de ne jamais le savoir.

Parce que j’avais beau miauler, grogner, m’exciter, m’acharner sur ses tibias non poncés depuis quelques jours : rien n’y faisait. Elle continuait de rester prostrée dans sa robe de chambre à fleurs, mâchoire posée dans le creux de ses paumes.

Il me fallait agir. Ne m’en voulez pas des quelques lignes qui suivront. J’espère que vous comprendrez ma démarche et mon langage. La vengeance, ça me connaît. En tant qu’ancienne pirate-sorcière, j’ai plus d’un tour dans mon sac. Alors oui, ce n’est pas facile quand on est coincée dans le corps d’un shat sans poils. Mais depuis des siècles que je suis dans cette condition, on finit par s’y faire.

J'ai donc pris place sur le rebord de la fenêtre (vous savez, mon observatoire… Ou mieux, mon poste de commandement) et j'ai réfléchi. Longtemps. Avec la minutie d’une pirate habituée à planifier des abordages et le sang-froid d'une sorcière. Ce que je suis toujours, précisons-le, même si personne ici ne semble disposé à me prendre au sérieux depuis… disons… quelques siècles…

La vengeance ne se précipite pas. Elle se prépare. Elle se savoure avant même d'être accomplie. J'ai observé Lukas pendant trois jours. Ses habitudes. Ses horaires. L'heure à laquelle il ouvrait le café, à laquelle il sortait fumer, à laquelle il laissait la porte grande ouverte parce que la chaleur de la cuisine le dérangeait. J'ai noté mentalement chaque détail.

J'ai également recensé mes atouts. Limités, certes… mais réels. Des griffes. Une discrétion toute féline. Et un système digestif dont je pouvais, à l'occasion, tirer le meilleur parti.

La météo a fait le reste.

Premièrement, j’ai parfait ma miaoucure. Des griffes acérées, luisantes, prêtes à taillader un os récalcitrant. Deuxièmement, je me suis volontairement retenue. J’ai mangé, j’ai bu. Et je n’ai pas fait mes besoins. Troisièmement, j’ai profité d’une fenêtre ouverte pour me faufiler vers l’extérieur, sauter sur les rebords de fenêtres, les blocs de climatisations, les bacs à fleurs et les poubelles pour vite traverser la route (non sans mal, imaginez la circulation en matinée, c’est une traversée des limbes…).

La météo étant clémente, Lukas a pour habitude de laisser la porte du café ouverte. Me voici donc dans la boutique, prête à expulser toute ma haine. Un petit butin sur le tapis de l’entrée. Vous saisissez l’image ? Oh, allez.

Bon, j’ai posé ma crotte. C’est mieux ainsi ? Et, pour sublimer mon œuvre, j’ai laissé une flaque juste après. Quand ENFIN ce serveur pathétique s’est rendu compte de mes méfaits, qu’il a gesticulé dans tous les sens pour tenter de me chasser, je me suis jetée sur lui pour lui refaire l’entièreté de sa face de craie. Ah ! Je m’y suis donnée à cœur joie. Et j’ai griffé, et j’ai lacéré. Paf, la moustache. Vlam, le sommet du crâne. Marqué à vie le pépère !

Mais le mieux !

Pendant que je m’enfuyais, queue entre les jambes, fière mais peu téméraire, Lukas a tenté de me courser. Je vous avais demandé de retenir une information plus tôt, en voici l’importance : ce blanc-bec a marché dans mon généreux cadeau, a glissé en sortant de la boutique, a trébuché et n’a pas réussi à me mettre les phalanges dessus.

Je me suis permis un coup d’œil en arrière et que vis-je ? QUE VIS-JE ? Lukas avec un K généreusement arrosé de fientes de pijoons. L’univers fait bien les choses, parfois.

Je suis donc rentrée, ravie de ma fourberie, pour tomber nez à nez - enfin, nez à trou dans le crâne - avec Georges. J’ai dégluti. J’ai analysé l’environnement. Avec un peu de souplesse, je pouvais échapper à la punition. C’est qu’elle n’était pas très commode, la Catherine de Maraldecis, contesse Ystalienne devenue reine de Valmer, sorcière émérite, militante pour le droit des elfes et des opprimés. Bras croisés, elle me fixait. In-sou-te-na-ble.

Elle avait vu toute la scène, j’en étais sûre… Aïe, aïe, aïe.

Et puis d’un coup, elle ouvrit ses bras, se pencha et m’accueillit avec toute la tendresse nécessaire à mes coussinets. Georges était redevenue Georges. En fait, j’aurais pu jouer les shats effarouchés, bien trop dédaigneux pour accepter les excuses si facilement… Mais il y a des genoux cagneux qui valent tous les navires du monde. Le tout devant « Les Flammes de l’amour ».

C’est donc ainsi que j’ai retrouvé mon quotidien de shat. Et c’est ainsi que je termine mon histoire : quiconque osera s’en prendre à ma Georges se verra griffé et lacéré. Compris ? Alors maintenant, laissez-moi ronronner en paix et profiter de ma vie féline.


Texte publié par Grimm, 5 juillet 2026 à 18h45
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