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Tome 1, Chapitre 15 « Lincoln » Tome 1, Chapitre 15
-C’était une hallucination due à un empoisonnement alimentaire. Sans doute du homard frelaté. Depuis l’épidémie, certains se rabattent parfois sur des importations de qualité douteuse et on a eu quelques soucis de ce genre, affirmait Mr Teagues d’un air sévère.
    
    Lincoln sourit intérieurement. Il y avait quelque chose qui forçait l’admiration dans la manière dont les habitants de cette ville se serraient les coudes pour mentir à la Division. La veille au soir, un bateau qui rentrait au port de Haven s’était volatilisé subitement devant des passants médusés, pour reparaitre quelques minutes plus tard de façon tout aussi mystérieuse. Les marins à son bord, paniqués, avaient déclaré avoir percuté un bateau identique au leur, pendant les minutes où ils avaient disparu. Mais ce matin, le discours avait déjà changé. Toute l’affaire n’était qu’un gigantesque malentendu, affirmaient en cœur les témoins de l’incident. Et la presse locale, en la personne de son unique représentant, Vince Teagues, n’allait pas dire le contraire.
    
    -Bien, fit Olivia en regardant pensivement le vieil homme. Nous n’allons pas vous embêter plus longtemps et vous laisser retourner couvrir les événements.
    
    Si l’ironie de cette dernière phrase n’échappa probablement pas à Mr Teagues, il n’en laissa néanmoins rien paraitre et les salua tous deux d’une poignée de main plutôt ferme pour un homme de cet âge.
    
    -Tu avais tort, Liv’, dit Lincoln à sa partenaire une fois qu’ils furent hors de portée de voix. Ils ne prétextent pas toujours des fuites de gaz.
    
    -J’avais fait remarquer au lieutenant Wuornos qu’ils pourraient changer de disque, sourit-elle en retour, ils m’ont pris au mot, on dirait.
    
    Si Lincoln et Olivia avaient une chose en commun, c’était de toujours prendre les choses avec autant d’optimisme et d’humour que possible. Mais la situation n’était en réalité pas drôle du tout. S’il leur arrivait régulièrement de recevoir des missions nébuleuses, des instructions à suivre sans en connaitre les tenants et les aboutissants, cette affaire-ci leur laissait une impression vraiment désagréable. La Division n’était pas souvent appréciée des simples citoyens, mais il était rare que Lincoln et Olivia aient autant ressenti cette sensation d’être vus comme les méchants de l’histoire.
    
    -Tu crois que c’est la police qui dit aux gens ce qu’ils doivent raconter comme bobards ? demanda-t-il plus sérieusement.
    
    -Aucune idée. En tous cas, il y a quelqu’un qui donne le ton. Voire même plusieurs personnes qui se concertent... Si ce n’est pas la police qui organise cela, elle est forcément impliquée.
    
    -Ca parait logique, soupira Lincoln. On devrait peut-être retourner voir les flics et leur tirer les vers du nez.
    
    -On va retourner les voir, confirma Olivia. Le lieutenant Wuornos m’a appelée un peu plus tôt. Il estime que ses services ont droit à des informations sur le suivi de l’affaire Archer, puisqu’ils ont coopéré avec nous pour sa capture. Mais je ne suis pas sûre que ça serve à quelque chose de l’interroger sur la façon dont cette ville cache les anomalies. On ne nous a d’ailleurs pas demandé de le faire.
    
    C’était exact. Depuis la capture d’Archer, ils avaient reçu comme instructions de superviser l’installation d’un laboratoire de la Division, et de faire rapport à leur supérieur sur la nature et la gravité des anomalies qui se multipliaient en ville ces derniers jours. Mais rien de plus. Il n’était en outre pas question d’interférer pour l’instant avec le travail de la police locale. La problématique des Fringe Events qui sévissaient ici serait réglée plus tard, leur avait dit le colonel Broyles.
    
    -C’est vrai, maugréa donc Lincoln tout en ouvrant la portière de leur SUV. On ne nous a pas demandé de le faire. Mais rien que par simple curiosité personnelle, j’aimerais vraiment avoir le fin mot de l’histoire.
    
    Olivia prit le volant et ils roulèrent en silence jusqu’au commissariat, où ils furent accueillis par un lieutenant Wuornos souriant mais qui avait l’air presque surpris de les voir.
    
    -Honnêtement, commença-t-il en leur faisant signe de prendre place devant lui, je ne me faisais pas d’illusions. Je pensais que vous alliez juste me faire savoir que cette affaire est classifiée et que vous ne pouvez rien me dire. Cela dit, peut-être que vous n’êtes venus que par politesse, me signifier ce refus de vive voix ?
    
    Lincoln coula un regard en biais vers Olivia qui sembla l’inviter à prendre la parole.
    
    -C’est à peu près cela, confirma-t-il donc. Tout ce qu’on peut vous dire, c’est que la Division mène une opération scientifique sur le territoire de Haven, opération dans laquelle Mr Archer est impliqué.
    
    Le lieutenant se cala dans sa chaise et les considéra d’un regard franc et direct.
    
    -En clair, vous étudiez Rob Archer. Et vous ne pouvez pas m’éclairer sur ce qu’il a de si particulier, ni sur les éventuels dangers qu’il représente.
    
    -Non, fit simplement Olivia. Vous nous en voyez désolés.
    
    Et elle l’était réellement, pensa Lincoln. Ils l’étaient tous les deux. Non pas qu’ils soient enclins à divulguer des informations confidentielles, mais si la Division jouait avec la sécurité des habitants de cette ville, ils auraient au moins aimé que leurs supérieurs le leur disent clairement. Or ils n’avaient reçu aucune directive concrète sur le sujet.
    
    -Bien, soupira le lieutenant Wuornos en refermant le carnet de notes qu’il avait ouvert. J’aurai essayé, pas vrai ? Je suppose qu’il n’y a aucun moyen de vous faire changer d’avis ?
    
    Il adressait à Olivia une mimique faussement implorante qui la fit sourire. Mais elle agita néanmoins la tête négativement.
    
    - Maintenant que j’y pense, dit-elle, vous deviez par contre me briefer à propos de l’homme que nous avons trouvé avec Archer. Le fameux voleur présumé de boites à tartine dont je vous ai laissé vous charger ?
    
    Honnêtement, le lieutenant Wuornos aurait pu se vexer de devoir se plier aux demandes de la Division qui ne lui fournissait rien en retour. Mais il fit contre mauvaise fortune bon cœur et sourit même largement.
    
    -Le fameux voleur avéré de boites à tartine, répondit-il en agitant le doigt. Je lui ai demandé de passer au cas où vous voudriez lui poser quelques questions mais dans l’ensemble, je peux vous confirmer que c’était bien ce que je pensais : nous avions fait passer le mot chez nos indics à propos d’Archer et Mr Crocker l’a repéré, voilà tout. D’où son intérêt pour lui.
    
    -Il lui aurait suffi de contacter la police pour leur signaler où Archer se trouvait, objecta Lincoln, un peu perplexe. Il n’avait aucune raison d’essayer de l’approcher et de lui parler.
    
    Le lieutenant Wuornos se gratta le menton et haussa les épaules, visiblement ennuyé.
    
    -Disons qu’il n’y avait pas de récompense faramineuse à la clef pour ces informations. Et disons aussi que les Crocker font rarement quelque chose gratuitement…
    
    Lincoln fronça les sourcils mais finit par comprendre le sous-entendu .
    
    -Je vois. Il avait l’intention de tirer profit de la situation, dit-il pensivement.
    
    -Parler à Archer, l’avertir que la police était à ses trousses… L’aider à filer d’ici moyennant rétribution ? enchaina Olivia.
    
    -Quelque chose du genre, j’imagine, acquiesça le lieutenant.
    
    Olivia eut l’air réellement surprise.
    
    -Et j’avais cru comprendre que c’était l’un de vos amis proches ? Vous avez tout de même de drôles de fréquentations, pour un flic.
    
    Le visage de son vis-à-vis s’assombrit quelque peu.
    
    -J’étais surtout très proche de son demi-frère.
    
    Le ton amer ne laissait aucun doute sur les raisons de l’utilisation du passé dans la phrase du lieutenant. Lincoln allait demander ce qui était arrivé à cet homme, lorsque Liv’ reprit la parole.
    
    -Et son demi-frère fait partie des gens qui ont été victimes du Fringe Event dans cette maison de retraite il y a quelques mois , affirma-t-elle simplement.
    
    -Il fait partie des gens qui sont morts piégés dans l’ambre disséminée par la Division, la corrigea le lieutenant. Oui. Exactement. Comment le savez-vous ?
    
    -J’ai jeté un œil à ce dossier dans la mesure où, comme vous le savez, l’ambre et les personnes qui y étaient ensevelies ont mystérieusement disparu hier. Et en passant, je tiens à vous assurer que la Division n’aime pas particulièrement prendre ce genre de mesures. Nous n’avons pas le choix, voilà tout. Au cas où les collègues qui avaient mené cette mission ne l’auraient pas fait, je vous présente nos condoléances pour cette perte.
    
    Bien sûr. Lincoln avait lui aussi rapidement consulté cette affaire. Maintenant qu’Olivia le mentionnait, il réalisait que la ressemblance était frappante entre le type qu’ils avaient arrêté avec Archer, et l’une des victimes mentionnées dans le dossier. Le lieutenant détourna la tête, comme s’il ne voulait pas laisser entrevoir l’animosité qui devait poindre en lui à l’évocation de ces faits.
    
    -Si, ils avaient tout de même eu la décence de dire qu’ils étaient désolés, admit-il à contrecoeur.
    
    Le silence tomba quelques instants.
    
    -J’imagine que vous enquêtez sur cette disparition aussi ? finit par reprendre Olivia. Vous avez trouvé quelque chose ?
    
    Le lieutenant haussa les épaules d’un air dégagé.
    
    -Non. Mais les gens de Haven ont quelques théories là-dessus, il faut bien le dire.
    
    Ils n’étaient pas les seuls à avoir des théories, car Lincoln et Olivia aussi avaient leur hypothèse sur ces faits, encore que Liv’ ne soit pas totalement convaincue. Ce fut donc Lincoln qui prit la parole.
    
    -Il n’est pas rare que des proches de personnes ayant été victimes de l’ambre tentent de récupérer les corps des défunts pour leur donner une sépulture plus décente, expliqua-t-il. La Division ne peut pas le permettre car, comme vous le savez sans doute, c’est la présence de l’ambre qui stabilise les zones d’anomalies.
    
    -La question que nous nous posons, intervint Olivia, c’est comment les gens de cette ville auraient pu récupérer leurs défunts au nez et à la barbe des systèmes qui sécurisent le site.
    
    Le lieutenant se redressa et la regarda droit dans les yeux.
    
    -C’est drôle que vous disiez cela. Les gens d’ici se demandent plutôt comment la Division a récupéré aussi discrètement leurs proches qui étaient ambrés.
    
    Lincoln haussa un sourcil stupéfait.
    
    -Qu’est-ce que vous entendez par là ?
    
    -Tout le monde sait que vous cachez énormément de chose à propos des Fringe Events à la population. Pour de bonnes ou de mauvaises raisons selon les versions. Ca alimente un tas de rumeurs. Vous ne savez donc pas ce qui se raconte sur vos méthodes ?
    
    Le lieutenant se montrait depuis quelques instants plus sec qu’auparavant. Toujours pas vraiment hostile, mais plus factuel , plus froid, plus distant. Encore une fois, Lincoln eut cette désagréable impression de ne pas jouer dans la bonne équipe. Et oui, il connaissait des rumeurs à propos de la Division. Il n’avait simplement pas encore réalisé à quel point elles pouvaient sembler fondées ici . Il en resta quelques instants stupéfait.
    
    -D’après pas mal de gens, reprit le lieutenant, vous récupérez parfois les personnes enfermées dans l’ambre et vous expérimentez sur elles. Alors je vous laisse imaginer : vous êtes arrivés en ville tous deux hier matin, les cadavres ont disparu hier soir… et vous montez un laboratoire dans la foulée. Je dois continuer ?
    
    -Vous y croyez réellement vous-même? , demanda Olivia, une lueur de véritable curiosité dans les yeux.
    
    Le lieutenant eut un sourire malicieux tout en haussant les épaules.
    
    -Moi je pense que vous avez capturé Rob Archer et que vous l’étudiez dans ce labo, rappelez-vous. Mais vous ne me le confirmez pas et j’ignore si Archer est votre seul cobaye. Il ne tient qu’à vous de me convaincre de votre bonne foi en me donnant plus d’informations.
    
    Olivia le regarda un moment sans mot dire. On avait bouclé la boucle. Le lieutenant les avait invités à venir pour parler d’Archer, et le sujet revenait sur le tapis. Et ils ne pouvaient vraiment rien laisser filtrer non seulement parce que l’affaire était classifiée, mais tout simplement parce que leurs supérieurs les laissaient dans l’ignorance des véritables enjeux de cette histoire.
    
    -Nous ne sommes pour rien dans ces disparitions, soupira Olivia. Et j’ai l’impression que nous ne ferons que tourner en rond si nous continuons cette conversation.
    
    A nouveau, le lieutenant se montra étonnamment bon perdant.
    
    -Vous avez raison, admit-il. Cela dit, j’avais convoqué Mr Crocker qui est en retard comme à son habitude, je suppose que je peux le prévenir que finalement vous n’avez pas besoin de le voir ?
    
    Ils confirmèrent qu’ils s’en passeraient et prirent congé. Cependant, au moment de passer la porte du commissariat, Lincoln percuta de plein fouet un individu qui entrait en coup de vent.
    
    -Ho mince ! Vous partez ? s’exclama celui-ci en les voyant.
    
    C’était le fameux Mr Crocker. Guère mieux attifé que la première fois qu’ils l’avaient vu, il posa une main sur le cœur en signe de bonne foi et jeta un regard implorant à Olivia.
    
    -Nathan vous a tout raconté ? J’ai rien à me reprocher dans cette histoire, maintenant vous le savez, pas vrai ?
    
    -Oui, confirma Olivia, il nous a expliqué. Vous n’êtes peut-être pas blanc comme neige mais je ne vois pas de raison de vous faire d’avantage d’ennuis.
    
    Cette affirmation lui valut immédiatement une poignée de main chaleureuse et une grande tape sur l’épaule de la part du suspect, qui se confondit en remerciements ; et cela bien que selon lui « se faire passer les menottes par elle fut un véritable plaisir que beaucoup d’hommes lui envieraient ». Le tout suivi d’un clin d’œil appuyé.
    
    Quelques minutes plus tard, Olivia réussit à se dépêtrer de son admirateur et Lincoln avait encore du mal à maitriser une terrible envie d’éclater de rire quand ils sortirent enfin du commissariat. Il s’abstint néanmoins de commentaires humoristiques, remarquant l’air préoccupé qu’affichait son amie.
    
    -Il nous ment, dit-elle sans préciser d’avantage de qui elle parlait, ce qui aurait été inutile. Il accepte notre silence trop facilement, il retourne les soupçons contre nous concernant les cadavres disparus pour nous déstabiliser. Il manigance quelque chose.
    
    -Cette ville entière ment et fait des manigances, fit remarquer Lincoln. Ce doit être un sport local.
    
    - Ho oui, ils sont clairement aguerris à ces choses-là. L’intervention de la Division ici il y a cinq mois a du être un accident de parcours dans leur système bien rodé… Je mettrais ma main à couper qu’ils ont déjà connu pas mal d’anomalies auparavant. Et c’est peut-être cela qui m’inquiète le plus, ajouta-t-elle après quelques instants.
    
    Enfin, Lincoln comprit où elle voulait en venir. Si elle avait raison, ce dont il ne doutait pas, c’est tout simplement la ville entière qui pouvait être considérée comme un Fringe Event à répétition. Avec effroi, il réalisa ce qui allait se produire si la Division arrivait aux mêmes conclusions qu’eux.
    

Texte publié par Spacym, 28 septembre 2015 à 17h09
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