Criss... Criss...
Je plisse les yeux sous les assauts de la bise, me concentrant avec joie sur le craquement froid et sec qui parvient à mes oreilles rougies et endolories. Je souris, profitant de chaque seconde dans ce paysage.
La neige verglacée qui se fissure sous mes bottes déchire le silence cotonneux de la rue immaculée. Aucun autre son ne vient troubler le silence. Personne n’ose braver cet hiver inattendu.
Malgré des doigts engourdis en dépit de moufles épaisses, je réajuste mon snood pour me protéger de la morsure glacée du vent du nord et je poursuis ma route dans ce désert blanc.
C’est alors que cet incroyable dessert à la fleur de lait dégusté tantôt me revient en mémoire. L’onctuosité de la crème glacée, délicatement parfumée, qui fondait lentement sur la langue. Les framboises à l’équilibre parfait entre saveur sucrée et acidulée. Le délicieux coulis de fruits rouges, épaissi par le froid, glissant le long de ma gorge. Une petite cuillère après l’autre, une idée du bonheur. Si rafraîchissant.
Criss... Criss...
L’air glacial s’infiltre avec de plus en plus d’aisance dans mes poumons, comme s’il poussait leurs parois gelées pour pénétrer encore plus profondément en moi et je frissonne de plaisir.
Les nuages lourds, gris et menaçants laissent encore une fois s’échapper leurs cristaux de neige. Ils ne sont d’abord que quelques-uns. Puis les tourbillons de Borée apportent des flocons de plus en plus épais. De plus en plus nombreux. Un rideau blanc que je dois écarter pour réussir à avancer.
Alors que je contemple cette ville figée dans le gel, je ressasse mes dernières pensées avant l’irruption de cet hiver de carte postale, juste après le dessert...
Encore raté.
Enfin, emmitouflée entre deux immeubles froidement indifférents, j’aperçois la petite chaumière d’Årstinna Tisse-Saisons.
Je secoue la poudre pâle de mon blouson et retire une moufle avant de sonner à la porte. L’énergique sorcière m’ouvre dans un geste vif, claquant sa porte contre le mur. Ses cheveux se répandent en vagues fluides sur ses épaules et s’entremêlent aux motifs brodés sur le châle dans lequel elle se blottit. Son regard acier me transperce sans pitié. Baissant la tête, je bredouille :
— Euh. Hello. Je crois que j’ai besoin de ton aide.
— Solstianne ! J’aurais dû m’en douter ! Dépêches-toi d’entrer.
Je me presse, craignant que ses foudres ne m’atteignent avant que je sois entrée. J’ose tout de même relever la tête.
Peu importe combien de fois je reviens dans cette maison qui m’a vue grandir, je m’émerveille toujours de son fantastique intérieur. Chaque recoin de la demeure reflète la beauté d’une saison. Le parfum enivrant des fleurs du printemps. La douceur de la pluie d’automne sur les arbres roux. Les rires des enfants chevauchant leur luge. Le sifflement des cerfs-volants survolant les plages de sable chaud.
— Tu es infernale ! Qu’est-ce que c’était, cette fois ?
— Une crème glacée.
— Bon sang ! Si ça continue comme ça, nous allons perdre les saisons. Déjà que ton dernier dérapage suite au visionnage d’un simple documentaire nous a valu la colère de Niklaas !
— Ils parlaient de la Finlande et du soleil de minuit. Je n’y peux rien, moi, si j’aime les trucs qui parlent des pays nordiques !
— Sauf que Noël a failli commencer fin septembre ! Et maintenant, c’est Peter Cottontail qui va râler ! Il n’a plus qu’une semaine pour tout finaliser et toi tu nous remets un coup d’hiver bien rude !
— Tu crois que ça me fait plaisir de voir ma magie s’échapper comme ça ? Allez, tu peux m’aider quand même, non ?
— Non, cette fois, c’est toi qui t’y colles. Je t’ai appris tout ce que je sais, alors tu vas mettre ça en pratique et réparer tes bêtises. Il nous faut un nouveau printemps.
Je fais la moue. Comme je déteste cet outil ! Je possède la force vive, comme elle, mais je ne la tisse pas et elle s’échappe sans arrêt.
— Je n’y suis jamais arrivée, pourquoi ça changerait maintenant ? C’est peine perdue. Je n’arrête pas de mélanger les composants.
C’est si difficile, combiner sa magie dans le tissage. Saisir les fils de rosée et glisser les murmures du vent dans la trame, en ajoutant quelques perles de givre. Préparer méticuleusement les pousses du printemps à la rencontre avec les colchiques de la fin d’été. Pire, même : resserrer les gouttes de pluie autour de l’écume ramassée sur les roches en préservant leur fragrance marine...
Je regarde mon mentor et j’ajoute :
— Tu sais que ce n’est pas logique pour moi. Il vaut mieux que j’apprenne à ne plus penser aux saisons.
— C’est ça... C’est vrai que jusque-là, ça t’a drôlement réussi. Tu ne peux pas t’empêcher de rêver de l’hiver... Assez papoté. Tu vas surtout aller poser tes fesses là-bas, et te débrouiller pour tisser un magnifique printemps ! Zou !
Je traîne les pieds jusqu’à l’atelier.
La pièce, comme à son habitude, est auréolée d’une lumière d’un bleu soyeux. On a l’impression que chaque objet rayonne de l’intérieur. Des centaines de boîtes de matériaux sont disséminées dans tous les coins et les recoins, dans les caisses et les étagères. L’odeur des foins après la fauche. La fragile luminescence des lucioles. Les vaguelettes capricieuses chatouillant les pieds nus des vacanciers. La carotte et le charbon du bonhomme de neige.
Je connais par cœur chacun d’eux. Je saurais les reconnaître les yeux fermés. Mais... Ça n’a jamais suffi. Il faut trouver leur place dans la trame et les lier par le geste et la magie. Toujours loupé, en ce qui me concerne...
Årstinna me bouscule vers le tabouret de bois avec cette rude tendresse dont elle a agrémenté toute ma jeunesse. Je lui lance un regard mauvais, mais je m’approche pourtant du métier à tisser. D’un bois lumineux, presque doré, l’appareil semble m’attendre. Dans un soupir résigné, je me dirige vers les caisses et les étagères, pour choisir mon matériel. Je soulève des voiles de brouillard, écarte des feux de la Saint Jean, range quelques papillons de nuit. Mes mains tremblent, incertaines de leur choix.
Je déglutis avec peine, complètement perdue. Rien ne m’apparaît facile à tisser. Quant à remplacer l’hiver que j’ai provoqué par amour pour cette saison... C’est sans espoir.
Dépitée, je m’apprête à supplier Årstinna de prendre ma place quand une étincelle attire mon regard, derrière un flacon de parties de pêche.
Un premier rayon de soleil.
Je pousse le flacon. Recueille délicatement le rayon au creux de ma main. Je peux le sentir effleurer ma peau, chargé du frimas d’un clair matin d’hiver. Il se met à luire de plus belle, au point que je doive fermer les paupières.
Je veux le reposer, choisir un composant plus adapté, comme une tulipe ou un chant d’oiseau. Peine perdue, je suis bloquée, ma magie figée dans son éclat. Je retiens ma respiration, j’ai l’impression de me noyer. Je suffoque.
— Årstinna, qu’est-ce qui se passe ?
— Comment ça ?
Un kaléidoscope éblouissant défile sous mes paupières fermées. Je rouvre les yeux, mais les visions ne s’arrêtent pas. Ma voix tremble alors que je crie presque :
— Je... J’ai du mal à respirer. Je... crois que...
Je veux avancer, mais je titube. J’ai une terrible crampe dans l’estomac et mon cerveau risque d’exploser sous l’afflux d’images. Je me retiens à une étagère et tente de calmer ma respiration saccadée.
Dans un cri de douleur, je presse mes poings contre les tempes, priant pour que les visions cessent.
Brutalement, plus rien. Comme une vague qui meurt, fracassée contre les récifs.
La sorcière s’approche de moi mais je la repousse d’un geste doux.
— N... Non, ça va.
J’ouvre la main enserrant le rayon de soleil : sa lumière est plus froide encore, plus blanche. Et si... J’entrevois tous les possibles et je comprends que je me suis trompée.
Malgré un équilibre incertain, j’attrape plusieurs composants et j’atteins l’instrument doré. Je suis presque dans un état second alors que je prépare le cadre, tends les fils de chaîne. Puis je prépare la navette avec le rayon de soleil. Tout est clair.
Je devine plus que je ne la vois la Tisse-Saisons dans mon dos. Je sais qu’elle m’observe. Pourquoi ne dit-elle rien ?
Les heures s’écoulent, accompagnées du bruit régulier de la pédale et du peigne du battant. Sous mes yeux, un hiver encore vulnérable prend forme. Un air si pur que le ciel azur semble irréel au-dessus des neiges éclatantes. Des étangs gelés. Des forêts féeriques où chaque branche renvoie mille fois les rayons du soleil.
Puis je m’arrête, épuisée.
Dehors, la neige a libéré une herbe tendre piquée de pâquerettes. Quelques jonquilles égaient la pelouse devant la chaumière. Le ciel est bleu, délavé comme après une averse... de printemps.
— J’ai... réussi ?
— On dirait bien. Mais je ne comprends pas, ton motif ne ressemble à rien de connu.
— C’est parce que je n’ai pas tissé le printemps. J’ai simplement créé un motif avec cet hiver si cher à mon cœur et je l’ai inclus dans la trame avec ma magie. C’est ça qui a libéré la saison du renouveau.
Årstinna me regarde, fronce les sourcils et claque la langue.
— Je ne t’ai jamais appris à faire ça ! Ce n’est pas régulier.
— Peut-être, mais ça fonctionne. Tu devrais être heureuse, je saurai me débrouiller désormais. J’ai enfin trouvé ma voie dans le tissage.
Elle m’observe encore de longues minutes, avant de poser une main sur mon épaule en souriant :
— Solstianne, hein... Tu portes bien ton nom, enfant de l’hiver.

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