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La fosse béait devant elle, sa gueule de ténèbres exhalant une haleine de mystère. Son globe lumineux projetait une lueur chaude que les profondeurs avalaient goulûment. Son corps lui criait de partir ; sa curiosité d’enfant voulait plonger au plus vite. Il y aurait eu une coquille en bois au fond, comme les nombreuses autres que les humains construisaient pour voyager au-dessus de leur tête. Sauf que dans celle-ci, la rumeur disait qu’elle avait transporté plein d’objets scintillants et luisants. Tout le monde voulait ne serait-ce qu’une seule babiole qu’elle contenait, pourtant personne n’y allait. Pourquoi ? Pour elle, c’était juste incompréhensible. Ce butin était à portée de nageoire ; elle irait se servir si personne ne le faisait. Et s’il n’y avait rien… Cela ferait toujours une chouette aventure.

D’une ondulation souple, elle plongea et s’enfonça dans la crevasse, sa lumière à bout de bras. L’excitation parcourait le corps de la jeune sirène en frissons, qui faisaient chatoyer ses écailles de jade. Focalisée sur l’obscurité devant, elle ne prêta pas attention aux picotements sur sa peau dans un premier temps. Ils empiraient, si bien qu’elle fut finalement incapable de les ignorer plus longtemps. L’inconfort des démangeaisons avait surpassé le plaisir de la découverte. Elle ne comprenait pas ; peu importe comment elle frottait ses bras, ses épaules, son ventre… la sensation ne s’atténuait pas. Rongée par l’inquiétude, elle ne tenait plus. Elle voulait remonter.

Elle essaya de donner un coup de nageoire pour remonter, avant de réaliser avec horreur qu’elle ne sentait plus sa queue. Elle remuait à peine, complètement engourdie. La peur, maintenant, lui tordait les tripes. Elle voulut y porter ses mains, dans l’espoir de la réveiller… Elles obéirent à peine à sa volonté. Son corps ne répondait plus à son commandement. En détresse, elle inspira pour crier… Mais son souffle était coupé. Sa poitrine était comme écrasée. Non, pas juste sa poitrine ; elle était tout entière prise dans un étau. Elle comprit : c’était l’eau ; cet élément, qui d’ordinaire lui accordait une liberté sans limite, l’avait prise au piège. Elle se transformait en roc et comprimait son corps sans pitié. Elle en était certaine ; elle allait mourir, tuée par l’océan qu’elle aimait tant. Serrée de toutes parts, broyée par le désespoir et la panique, elle ne parvint qu’à lâcher un râle dans la mâchoire des abysses :

« À… l’aide… »

Elle sentait ses os gémir lorsqu’elle perdit connaissance. Ses larmes furent avalées par l’indifférence aqueuse.

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Elle se redressa en sursaut, son cœur prêt à bondir de sa poitrine. Son souffle se résumait à des saccades douloureuses. Elle balaya un regard affolé alentour. Un baldaquin aux rideaux tressés d’algues brunes, vertes et dorées ; un matelas d’éponges douces ; une chambre aux murs de coquilles, de corail et de nacre ; la lumière du matin inondait la pièce par les grandes portes-fenêtres menant à la terrasse. Elle enfouit son visage dans ses mains. Elle tremblait, elle pleurait. Le souvenir de sa mésaventure était revenu la hanter, comme toujours, lorsqu’elle commençait à l’oublier. Avec lui revenait la terreur, remettant à vif son traumatisme. Et l’inconfort d’être dans l’eau, son élément pourtant. Et la peur que celle-ci essaie à nouveau de la tuer. Même après toutes ces années, elle restait cette pauvre enfant qui coulait dans une fosse océanique, qui réalisait que ce qui lui permettait de se mouvoir, de respirer, de vivre… pouvait la mener, sans remords ni pitié, vers la mort. Elle s’enroula dans ses draps, juste pour sentir autre chose que l’eau contre sa peau.

Elle les quitta à regret quand les servantes vinrent la chercher pour le petit-déjeuner. Elles l’habillèrent avec entrain tout en échangeant les derniers commérages d’un ton enjoué, mais leurs efforts pour faire germer un sourire sur son visage étaient peine perdue, après la nuit qu’elle avait passée. À son entrée dans la salle à manger, elle resserra son châle sur ses épaules et ses bras. Le roi et la reine, ses parents, l’accueillirent avec un sourire depuis leur place. Elle prit garde à ne pas voir leurs yeux ; elle ne voulait pas affronter l’inquiétude silencieuse dans leur regard. Elle picorait à peine dans son assiette de poissons. Son estomac se révulsait à chaque bouchée, alors que sa silhouette maigre criait famine.

« Thilissi chérie, tu as besoin de manger. S’il te plaît… »

La voix soucieuse de sa mère lui fendait le cœur. Elle essayait vraiment, mais c’était juste… trop dur. Elle ne dit rien, priant pour que le peu qu’elle parvenait à avaler ne ressorte pas à chaque déglutition.

« Thilissi, j’aurai une rencontre importante dans la journée avec les humains à la surface. Les relations n’ont jamais été aussi bonnes ; tu pourrais m’accompagner. Qu’en dis-tu ? »

La jeune fille regarda son père avec une profonde gratitude. Il lui rendit son sourire. Il avait toujours su lui mettre du baume au cœur. Ce coup de pouce à son moral la requinqua suffisamment pour qu’elle finît son assiette, pour la première fois depuis longtemps.

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Thilissi parcourait lentement la plage avec sa petite escorte. Cela faisait des années qu’elle n’était pas venue à la surface. Sur terre. Elle avait appris très tôt à se transformer et à marcher, si bien que sa foulée était aussi naturelle que les humains. Seuls ses vêtements trahissaient ses origines. Elle restait à bonne distance des vagues, dont l’écume caressait mollement le sable constellé de galets. Elle était absorbée par les couleurs bigarrées des maisons de marins et de pêcheurs, qui longeaient la plage. Hormis quelques mains affairées à réparer des filets, leurs occupants voguaient en ce moment au large. Thilissi resserra sa prise sur son châle, dont les perles tintèrent dans le vent marin. Elle se délecta de sa chatouille sur sa peau. À l’air libre, elle se sentait libérée de la sensation oppressante qui la quittait pas sous la surface. Son père serait occupé un moment ; elle n’avait nulle raison de se presser.

Un mouvement au milieu de rangées de brise-lames attira son attention. Une silhouette furetait entre les troncs éprouvés par la marée. Elle aurait juré qu’il s’agissait d’un garçon qui l’épiait. Elle risqua un signe de la main ; il sortit la tête de sa cachette. Désormais persuadée qu’il n’osait pas l’approcher, elle intima à ses gardes de l’attendre, et se dirigea vers l’inconnu. Comprenant ses intentions, il quitta son abri et vint timidement à sa rencontre. Un peu rond mais bien bâti, son visage entouré de boucles noires rayonnait d’excitation. Thilissi estima qu’ils devaient avoir le même âge. Il contenait à grand peine son enthousiasme en la saluant :

« Salut !

— Salut.

— Tu es vraiment une sirène ?

— Oui. Je m’appelle Thilissi, et toi ?

— Dilwan ! Enchanté ! »

Il lui tendit la main. D’abord perplexe, elle se souvint qu’il s’agissait d’une forme de politesse chez les humains. En revanche, elle ignorait si c’était d’usage de secouer autant les gens, comme le faisait Dilwan. La bonne humeur du garçon la poussa à remettre cette question à plus tard. Soudain, elle vit sa mine s’assombrir et un sourire s’effacer, les yeux rivés sur leur poignée de main. Quand elle y porta son regard à son tour, elle comprit pourquoi. Le châle avait glissé et dévoilé son avant-bras. Elle se retira précipitamment et se recouvrit de la dentelle de perles, la boule au ventre.

« Qu’est-ce qui est arrivé à ton bras ? »

C’était la question qu’elle avait crainte, celle à laquelle elle ne voulait pas répondre mais ne pouvait plus se soustraire. Ses joues étaient cramoisies de honte.

« Des… griffures.

— Mais qui… qui t’a griffé comme ça ?!

— … Moi. »

Elle avait dû arracher cet aveu de sa gorge. Un silence lourd s’était abattu entre eux, pendant que les vagues s’abattaient en échos. Elle était trop gênée pour croiser son regard.

« Pourquoi ?… »

La douceur dans la voix de Dilwan la prit de court. Elle se risqua à relever la tête. Elle ne savait pas à quoi elle s’était attendue, mais certainement pas à ce visage. Était-ce l’émeraude magnétique de ses yeux ou la compassion sans jugement qu’il dégageait ? Quelle que fut la raison, Thilissi confia ce qu’elle taisait même à ses parents :

« Quand j’étais plus jeune, j’ai failli mourir en explorant une fosse. Depuis, je ne supporte plus d’être dans l’océan. J’ai peur tout le temps. Quand je me fais mal… au moins, j’oublie la présence de l’eau pendant un instant. »

Elle tremblotait et sa voix chevrotait. Le flot de ses paroles continuait alors que ses yeux s’embuèrent :

« Je ne veux pas retourner dans la mer… Sur terre, je me sens tellement mieux, mais je ne peux pas dire ça à mes parents… Ils font tellement pour moi ! Qu’est-ce que je dois faire ? Je ne peux pas partir, mais si je ne le fais pas… Je… Je… »

Les mots de Thilissi se noyaient dans ses larmes, qui éclaboussaient le sable et ses pieds. Dilwan prit sa main, retenant tant bien que mal les siennes devant la sirène en détresse. Même si ce n’était pas aussi vital pour lui, il faisait face à un dilemme similaire. Il raffermit sa résolution ; sa décision était prise :

« Prenons la fuite.

— Quoi ?

— Tu ne peux pas continuer à vivre comme ça, et je refuse de passer ma vie dans les filets qu’aimerait me filer mon père. Je compte partir en ville, à l’intérieur des terres. Tu peux venir avec moi. Je t’aiderai à t’adapter à la vie parmi les humains.

— Mais… mes parents font de leur mieux… Je ne peux pas les abandonner !

— C’est toi qui vois… Les miens savent ce que je compte faire, mais je sais qu’ils me laisseront partir. Ils ont compris que ma vie n’est pas ici. »

Les pensées de Thilissi tourbillonnaient. Ses parents comprendraient-ils ? La laisseraient-ils partir ? Non, elle était princesse héritière ; elle était censée leur succéder…

… mais survivrait-elle assez longtemps pour être couronnée ?

Non.

Cette réalisation la sonna. En réalité, elle le savait depuis un moment. Quitter l’océan, son peuple, sa famille… C’était la seule solution.

« J’ai… besoin de temps pour réfléchir. »

C’était un piètre mensonge ; elle le savait. Envers elle-même. Sa décision était déjà prise. Dilwan enchaîna :

« J’ai prévu de partir à la prochaine demi-lune. C’est dans un peu plus d’une semaine. Si tu choisis de venir avec moi, on se retrouvera ici à la nuit tombée. J’attendrai.

— D’accord.

— Tu devrais peut-être retourner auprès de ton escorte. Ils ont l’air nerveux. »

Thilissi se retourna et put constater que c’était en effet le cas. Ils se séparèrent là-dessus, déterminés tous deux à mettre les voiles.

------

Thilissi n’eut pas le temps de s’ennuyer durant la semaine précédant sa fugue. Elle devait rassembler des affaires sans éveiller les soupçons, et cette tâche se révéla particulièrement ardue dans un palais arpenté sans cesse par des serviteurs. Malgré cette difficulté, elle parvint à dissimuler plusieurs changes de vêtements. La nuit du départ, elle rassembla ses habits, quelques effets personnels et souvenirs, ainsi que des bijoux auxquels elle n’attachait que peu d’importance. Pas par coquetterie ; elle était consciente que sa monnaie serait inutile chez les humains, en revanche, les bijoux pourraient être échangés pour de l’argent. Un grand sac de toile sombre muni de bretelles accueillit le tout.

L’heure approchait. Elle se glissa hors de sa chambre dans les couloirs à présent sombres et silencieux. Elle s’était aventurée à de nombreuses reprises dans le palais de nuit, mais elle n’avait jamais ressenti cette impression d’irréalité onirique, d’être absente et présente à la fois. Était-ce parce qu’elle savait qu’elle ne reverrait plus ces murs ? Elle y prêtait à peine attention en réalité, car une autre pensée l’obnubilait : elle était surprise du peu de remords qui l’habitait. Elle aurait aimé en parler à ses parents, mais elle ne pouvait pas risquer qu’ils la retinssent. Elle devait partir ; c’était devenu une évidence depuis sa rencontre avec Dilwan.

Elle passa la dernière porte. Elle était hors du palais maintenant. D’ici, c’était tout droit jusqu’au rivage où ils s’étaient donné rendez-vous. Elle se retourna après un instant pour immortaliser l’image du palais dans sa mémoire, ses reflets irisés timides dans la nitescence nocturne. Ses yeux dérivèrent vers une fenêtre en particulier : la chambre de ses parents. Son cœur se figea de stupeur. Ils étaient là, à l’observer.

Son père, un sourire triste sur son visage, lui faisait doucement signe de la main, pouce et auriculaire repliés :

« Fais bon voyage. Sois heureuse. »

Sa mère, sur le point de craquer, tenait son poing fermé contre sa poitrine de sa main libre :

« Tu seras toujours dans mon cœur, ma chérie. »

Ils la laissaient partir… Elle avait été persuadée qu’ils la retiendraient, et ils la laissaient partir. Son cœur était si lourd dans sa poitrine, si douloureux. Elle sentait sa résolution s’éroder. Non, elle devait poursuivre. Pour elle, pour se protéger de son mal-être. Pour eux, pour les garder de la vision de leur fille qui s’autodétruisait. Elle leur répondit d’un geste à son tour, une main sur sa poitrine en leur envoyant un baiser de son index et de son majeur joints :

« Merci pour tout. Je vous aime. Au revoir. »

Elle vit sa mère s’effondrer contre son père de chagrin. Elle s’enfuit, incapable de regarder en arrière. Son cœur la faisait trop souffrir. Elle émergea sur la plage à bout de souffle, et se traîna sur le sable hors de portée des vagues. Elle pleurait à chaudes larmes pendant que sa queue se métamorphosait en une paire de jambes. Elle était tellement écrasée par sa peine qu’elle n’entendit pas Dilwan arriver dans son dos. Un cri de surprise lui échappa quand il posa une main sur son épaule :

« Chut ! C’est moi.

— Pardon, s’excusa-t-elle d’une voix enrouée..

— Ça ne va pas ?

— Ils m’ont laissée partir… Maman pleurait. »

Repenser à sa mère dévastée par son départ lui remit un coup de poignard. Dilwan tentait de la réconforter, maladroitement. Il ne savait pas comment réagir. Il lui accorda un moment pour s’épancher, puis il avisa l’heure qui tournait.

« Thilissi… Il va falloir qu’on y aille…

— … D’accord, répondit-elle en essuyant ses yeux. Je vais me changer. »

Elle enfila des vêtements qui seraient discrets au milieu des humains ; Dilwan résistait comme il pouvait, dos tourné, à l’envie de regarder par-dessus son épaule. Une fois prêts, ils rejoignirent un convoi de nuit. Dilwan s’était arrangé pour qu’ils aient une place, qui leur garantît un aller simple vers Torcuv-la-Vallée, la métropole la plus proche. Il leur faudrait quelques jours pour l’atteindre. Une fois installés dans le chariot de queue, ils n’échangèrent pas un mot. La réalité de leur situation, l’inconnu et l’incertitude qui les attendaient, les rattrapa. La colonne se mit en branle ; trop tard pour faire machine arrière. Jusqu’à ce que le paysage le dérobât à sa vue, les yeux de Thilissi ne quittèrent pas une seule seconde l’océan.

------

« Crisantine, j’ai fini avec le costume d’officier. Puis-je te l’amener ?

— Quoi, déjà ?! Comment fais-tu pour aller aussi vite ? »

Thilissi ne put réprimer son rire.

« Depuis le temps, tu ne devrais plus être surprise !

— Même avec mon expérience, je pourrais à peine te suivre. Donc oui, je continuerai d’être surprise. »

Crisantine lui fit un clin d’œil en pointant une pile d’uniformes de gradés militaires, tous de la marine. Thilissi y déposa la veste à galons.

« C’est bizarre quand même. Pourquoi avons-nous autant de commandes de l’armée ?

— Depuis que les tensions avec les sirènes se sont calmées, il faut qu’ils soient présentables quand ils font les paons lors des défilés. »

Crisantine mima, avec juste ce qu’il fallait d’extravagance, un pas cadencé. Derrière son sourire devant ce spectacle comique, elle pensa pour elle-même qu’elle connaissait la raison de cette accalmie. C’était l’œuvre, le rêve de son père, pour lequel il s’échinait depuis avant sa naissance. Cette bouffée de nostalgie et de mélancolie la prit au dépourvu ; elle dut se détourner précipitamment pour cacher ses larmoiements.

« Thilissi ? Ça ne va pas ?

— C’est rien, juste une poussière.

— Si tu le dis… Et si tu t’accordais un congé demain ? Tu le mérites amplement ! Tu peux même rentrer maintenant.

— C’est gentil, mais toi ?

— Grâce à toi, on est en avance sur toutes les commandes. Je finis cet uniforme et je file aussi. Demain, je flâne !

— J’approuve ce programme !

— Dit celle qui va profiter de son chéri !

— Bon sang, Crisantine ! Pour la millième fois, c’est un ami !

— Mais oui ! À d’autres ! »

Thilissi lui tira la langue avant de fermer la porte de l’atelier. Elle avait beau être habituée à cette boutade, cela n’empêcha pas la jeune femme de ruminer. Certes, elle vivait avec Dilwan, mais en colocation, rien de plus ! Juste en colocation… Thilissi sentait un nœud se serrer dans son ventre. Avec le temps, elle n’était plus sûre d’être aussi convaincue. Ils avaient vécu tellement de choses.

Sur le chemin du retour, elle laissa une délicieuse brioche fourrée la tenter. Elle prit place dans un petit parc peu fréquenté à cette heure du milieu de l’après-midi pour savourer sa viennoiserie. Perdue dans la contemplation des feuilles, à l’ombre desquelles elle s’était assise, Thilissi était absorbée par le ressassement de ces années sur la terre ferme : Dilwan qui avait comblé ses lacunes sur les us et coutumes humains ; les premiers temps difficiles mais complices ; la quête et le début de leurs apprentissages respectifs ; leurs apprentissages devenus métiers. Ils étaient restés ensemble tout du long, se soutenant mutuellement. Ils n’avaient connu presque rien de l’autre au départ, mais ils s’étaient très vite considérés comme frère et sœur, une famille de substitution à celle qu’ils avaient laissée derrière. C’était ce qu’elle se disait, mais elle se croyait de moins en moins.

Pleine de doute, elle se remit en route, ne s’arrêtant que pour s’abreuver à une des nombreuses fontaines potables de Torcuv-la-Vallée. Contrairement à l’étendue salée dont elle était originaire, elle s’était habituée à l’eau douce, pour se laver, pour boire, pour en être arrosée par la pluie. Elle arriva à leur maison, en périphérie de la ville. Elle serait encore seule quelques heures, Dilwan travaillait tard. Elle mit la main sur son livre de chevet et sortit s’installer sur une chaise longue. L’ouvrage devant ses yeux cachait la cuvette dans laquelle s’étendait la cité. Elle espérait finir le récit avant le retour de son colocataire, mais la lassitude accumulée ces derniers jours et sa tête bourdonnante de questions sur ses sentiments l’assommèrent.

« … issi… ilissi… Thilissi. »

Elle papillonna hors de sa sieste, accueillie par le visage de Dilwan auréolé de l’ambre du soir.

« Bonsoir Dilwan.

— Dure journée ?

— Chargée, mais ça valait le coup : Crisantine m’a donné la journée de demain.

— Vraiment ? C’est chouette ! As-tu prévu quelque chose déjà ? Il y aura une foire dans le Quartier des Coupoles. On pourrait y faire un tour.

— Bonne idée ! Je suis partante !

— Alors c’est décidé. »

Il lui tendit la main afin de l’aider à se lever. L’ébénisterie l’avait musclé tout en cultivant la minutie et la prudence dans ses gestes. Ils préparèrent le dîner ensemble et se racontèrent leurs journées respectives, une routine agréable qui s’était vite instaurée. Ils décidèrent d’aller se coucher tôt pour profiter au maximum de la foire. Après s’être souhaité une bonne nuit sur le seuil de leurs chambres en vis-à-vis, elle en ferma la porte et se dirigea vers le meuble de toilette. Alors qu’elle se lavait à la grande bassine, une question la traversa : “Que se passerait-il si je lui demandais de me rejoindre dans ma chambre?”. Suite à cette pensée incongrue, son regard se porta sur le miroir en face d’elle. Elle finit de se sécher en catastrophe et se jeta dans son lit, son oreiller fermement presse contre sa tête. Jusqu’à ce que le sommeil l’emportât, elle ne put effacer de sa vision son reflet aux joues écarlates.

------

La foire était un régal pour les sens. Tout le pays semblait s’être donné rendez-vous ici ; le quartier était méconnaissable, transformé en patchwork culturel d’étals, spectacles et animations. Thilissi et Dilwan couraient presque, enivrés par l’effervescence ambiante. En apprenant qu’il y avait un petit concours de tir à la corde, Dilwan ne put résister. Dans sa quête d’une place sur les gradins installés pour l’occasion, Thilissi fit une rencontre inattendue :

« Daliane !

— Thilissi ?! Je croyais que tu travaillais aujourd’hui !

— Crisantine m’a donné la journée dans l’après-midi hier ; je n’ai pas eu le temps de te prévenir. Désolé !

— C’est pas grave ! Viens t’asseoir ! »

Thilissi prit place près de son amie, dont le regard fouillait parmi la foule.

« Dilwan n’est pas avec toi ?

— Il participe au concours.

— Ça ne m’étonne pas de lui. », pouffa Daliane.

Les premières équipes firent leur entrée ; Dilwan était dans l’une d’elles. Daliane se rapprocha pour se faire entendre par-dessus les acclamations de la foule autour :

« Bon, alors, c’est pour quand le mariage ?

— Tu ne vas pas t’y mettre ! Il n’y a rien entre nous ! »

Daliane éclata de rire, avant de lui lancer, à bout de souffle :

« Mais bien sûr ! En attendant, tu rougis ! »

------

En rentrant de la foire, Thilissi évitait de croiser le regard de Dilwan. Les mots de Daliane et de Crisantine résonnaient en échos incessants dans sa tête. En même temps que l’évidence s’imposait à elle, elle se demandait ce qu’il ressentait à son égard.

Ils passèrent devant un vieil homme qui lisait le journal. Thilissi lorgna les titres. La foire faisait la une, évidemment. Dans les autres nouvelles, elle vit… Elle s’arrêta net. Elle ne pouvait pas croire ce qu’elle avait lu. Elle interpella le vieillard d’une voix hésitante :

« Excusez-moi, que dit l’article sur les sirènes ?

— Mmh ? Oh, ça. Apparemment, le roi et la reine ont été emportés par la maladie. Dommage, c’est grâce à aux qu’on connaît la paix avec les sirènes. Il me semble qu’ils ont une fille ; j’imagine qu’elle va leur succéder. J’espère qu’elle poursuivra leur œuvre. »

Elle avait bien lu… Elle sentait ses jambes défaillir. Dilwan réagit rapidement : il prit sa main, remercia rapidement l’homme, et la tira à sa suite sous le regard étonné de ce dernier. Ils coururent sur le reste du chemin. À peine la porte de la maison refermée, Thilissi tomba à genoux et éclata en sanglot douloureux. Dilwan, impuissant pour éponger sa peine, la serrait contre lui.

------

Les nouvelles des jours qui suivirent n’apportèrent aucun soulagement dans le deuil de Thilissi. La situation s’envenimait. La colère grondait chez les sirènes. Un régent avait été nommé, puisque la princesse héritière avait disparu des années auparavant. Une rumeur enflait : elle aurait été enlevée par les humains, pour faire pression sur le roi. La guerre devenait une menace de plus en plus évidente. Thilissi savait qu’elle pouvait y mettre fin, mais cela impliquait retourner dans l’océan. Cette simple pensée la terrorisait. Malgré les conséquences, elle se sentait incapable de prendre cette décision. Dilwan la soutenait de son mieux ; pas une seule fois il ne suggéra de retourner auprès de son peuple. Bien qu’il sût que sa famille sur la côte serait en première ligne en cas de conflit, il n’avait pas oublié la raison de la fugue de Thilissi.

« Je vais commencer à prendre un peu plus de temps pour moi, lui annonça Crisantine un jour à l’atelier.

— Qu’est-ce qui t’arrive ?

— J’attends un bébé.

— C’est une super nouvelle ! Félicitations !

— Oui, j’imagine…

— Ça n’a pas l’air de te réjouir.

— J’aimerais, mais avec la guerre à l’horizon… »

Thilissi sentit une boule de culpabilité peser dans son estomac, qui ne la quitta pas alors qu’elle rentrait.

« Qu’allons-nous devenir ? »

Elle s’arrêta pour se tourner vers la personne qui avait parlé. C’était le vieil homme de la dernière fois ; il semblait s’adresser à son journal.

« Que voulez-vous dire ? demanda Thilissi.

— Les sirènes menacent d’utiliser les Cristaux du Déluge si on ne leur remet pas leur princesse, et ils le mettent dans le journal comme si c’était un bête détail… Plus personne ne sait-il ce que cela signifie ? »

Thilissi blêmit. Elle savait très bien. Ces artefacts pouvaient déclencher catastrophe sur catastrophe naturelles sur terre ; aucun endroit ne serait sûr. Les sirènes avaient pour règle de ne l’utiliser qu’en cas de danger mortel. Comment pouvaient-elles oser brandir cette menace ? S’ils la mettaient à exécution, les morts seraient innombrables, et pourraient inclure Daliane, Crisantine… et…

Elle se rua chez elle ; le vieillard ne lui prêta aucune attention cette fois. Elle rassembla à la hâte une tenue de sirène, un diadème royal qu’elle avait gardé et de l’argent, qu’elle jeta en pagaille dans une sacoche. De retour dans l’entrée, elle s’immobilisa. Il fallait que Dilwan sût ; au moins lui, surtout lui ; qu’elle lui dît pourquoi elle partait, qu’elle lui promît qu’elle reviendrait, qu’elle… Elle griffonna un message avec ce qu’elle devait lui transmettre. Sa vision se brouillait de larmes à mesure qu’elle écrivait. La dernière phrase, elle l’écrivit à l’aveugle. Abandonnant le message sur la table du salon, elle s’enfuit de la maison.

Elle prit le premier convoi rapide pour la côte.

------

Le voyage avait pris la nuit, et pourtant, elle eut l’impression qu’il avait été trop court. Le déploiement des transports rapides avait grandement réduit les temps de trajet. L’aube se réveillait timidement quand elle arriva sur cette même plage, avec ces mêmes brise-lames, longée par ces mêmes maisons bigarrées. Elle le revit pour la première fois depuis des années.

L’océan.

Sa peur refit surface, mais moins houleuse que dans ses souvenirs. Elle se rappela pourquoi elle s’infligeait cela pour se donner du courage. Pour qui. Elle abandonna ses chaussures, ses vêtements sur le sable. Inutile de les emporter, ils ne résisteraient pas à l’eau de mer. Nue, sa sacoche en main, elle approcha lentement du flux et du reflux paresseux. Elle tressaillit quand ses pieds entrèrent en contact avec l’écume. Elle se fit violence, pas après pas, alors que son corps s’enfonçait petit à petit dans les flots.

Quand elle perdit pied, elle sut que c’était le moment. Elle se transforma, retrouvant ses écailles de jade, sa queue. Elle enfila ses habits de sirène et ceignit le diadème sur son front. Tout son corps l’implorait de sortir de l’eau. Sa main se porta à son bras. Elle résista à ses pulsions, réaffirma sa volonté. Après un ultime coup d’œil au rivage, elle plongea dans les profondeurs.

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Les poumons en feu de Dilwan le suppliait de ralentir. Il se ruait vers la plage et priait tous les dieux qu’il ne fût pas trop tard. Sa main était crispée sur le message de Thilissi. Dès qu’il l’avait trouvé, il avait couru à perdre haleine pour prendre un convoi vers son village natal. Quand il arriva au point de rendez-vous, sur cette plage, qui avait changé sa vie tant d’années auparavant, il trouva une pile de vêtements et des chaussures abandonnées, d’où partait une traînée d’empreintes que l’océan avait déjà avalée. À ses oreilles, le ressac semblait répéter en boucle la dernière phrase du message de Thilissi :

« Je t’aime, Dilwan. »


Texte publié par Arkhenbarn, 14 juin 2026 à 23h39
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