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Le Baron et la Quiétude brouillée
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La surface avait cessé de s’agiter.

Le soleil s’y reflétait en silence, berçait les quelques vaguelettes encore téméraires et cajolait les carcasses fumantes des navires. L’air empestait la poudre, le sang et l’écho des derniers cris des victimes éviscérées. Les corps flottaient ici et là, s’entrechoquaient parfois et cognaient contre la carlingue en bois et en métal de son propre bateau.

Et ce silence éloquent, ce moment de répit après la guerre, cet instant suspendu le mettait en joie.

— Putain le bougre, il a l’air gros !

— Y a pas de putain sur le rafiot, capitaine, vous l’avez dit vous-même, déclara Charlotte de sa voix monotone.

— Ouais, bah… catin alors ! Aidez-moi à tirer le filet, bande de faignasses imbibées !

Il gueulait. Mieux, il beuglait. Pourtant, personne ne leva le petit doigt.

Le rhûle… Ce poison de l’océan, songea Ebert, les doigts agrippés au filet tendus. Ses hommes cuisaient sous le soleil de plomb des Grandes Caribaïs, lessivés par leur consommation excessive de cet alcool épicé, véritables serpillères puantes et salées. Seule Charlotte de Sartre, dite Cha’ la gueuse, répondait à l’appel.

— Rappelez-moi ce que l’on pèche ?

Charlotte ne transpirait pas la joie et encore moins l’excitation. Son habituel ton monocorde n’aidait pas à vouloir engager la conversation avec elle. Mais quand il n’y avait pas le choix… D’autant que la Gueuse était son second sur le navire. Difficile de l’éviter donc.

— Le kraken ! Le roi des océans en personne ! Un monstre gigantesque et meurtrier !

— Au filet…

— Au filet, la Gueuse, au filet ! A l’eau le défaitisme et aidez-moi à tirer, nom d’une méduse !

— Et comment comptez-vous faire pour le capturer ?

— Un sort de rétrécissement ?

— Un sort de rétrécissement… je ne vous savais pas sorcière !

— Moi non, gazouilla Ebert, les muscles tendus, la voix hachée par les efforts. Mais vous oui !

— Vous m’en voyez ravie…

— Il sera le joyau de ma collection ! Un diamant parmi le charbon ! Une pièce d’or sur une montagne de m…

— Je crois que nous avons compris, capitaine, nous avons compris. Revenons-en à ce kraken. Il me paraît bien lourd. Voulez-vous un peu d’aide ésotérique ?

— Pas de refus ! Regardez-moi ces loques… De vrais marins des sables.

La gueuse s’approcha du bastingage, tendit la main droite et ferma les yeux. Charlotte usait de télékinésie, cette force capable de soulever des caisses de rhum à distances et de faire léviter une brochette de catins et de gigolos en petite tenue. Ebert sourit à cette pensée.

Soudain, le filet s’allégea et remonta rapidement à la surface. Sous son tricorne de sorcière, Charlotte en imposait réellement, malgré sa silhouette longiligne, sa figure ingrate et sa filasse brune qui retombait sur son front et ses yeux ternes.

— C’est quand même chouette l’océan, vous ne trouvez pas ?

— Je me concentre, capitaine !

— Ce silence me galvanise. Et cette beauté. C’est si… Je ne m’en remets pas ! Je me souviens cette fois où nous avons rencontré ces jolies vagues équines. Ah si c’était beau ! J’aurai tant voulu les capturer. Imaginez ces chevaux dans ma collection... S’appelaient comment déjà ?

— Je me concentre…

— Oh, allez, faites un effort !

Elle soupira.

— Des kelpies, maintenant laissez-moi me concentrer voulez-vous ou votre kraken ne sera plus qu’une légende de plus sur laquelle vous fantasmerez !

— Ah, les kelpies, c’est ça ! Des courbes aquatiques, des crinières d’écumes. Si magnifiques créatures à courir sur les vagues. J’aurai pu en tirer une fortune ! Bon, vous lambinez Charlotte, il vient ce kraken ?

Les remous à la surface s’intensifièrent et dans un dernier effort, Charlotte sortit le filet et le souleva à l’aide de sa magie. De son côté, Ebert avait arrêté de tirer et fixait la Gueuse avec un mélange de perplexité et de lassitude. Chaque fois qu’elle se mêlait de sa pèche, elle finissait par relever l’improbable et pour ce coup, il n’y avait aucun kraken, pas même un poulpe, dans ses mailles. Juste une sirène à la queue blanche, les griffes de ses mains palmées fermement plantées dans la corde. Elle s’époumonait et vomissait de l’eau, les algues qui composaient sa chevelure plaquée sur son front parsemé de coquillage.

— Merci de m’avoir sauvé, haleta-t-elle en reprenant une profonde respiration, entre deux régurgitations d’eau salée.

— Ça parle l’humain ? s’étonna Ebert, bouche pincée.

— Un problème ? demanda la Gueuse, sans intonation.

— Ça parle pas le sirénien ?

— Le sirénien ? En voilà une drôle d’idée capitaine !

— Merci de m’avoir sauvé, insista la sirène, se recourbant vers eux, bras tendus. Vous pouvez m’aider à descendre ?

— Sauver ? Sauver de quoi ? insista Ebert.

— De la noyade, pardi !

— De la noyade, allons bon ! s’esclaffa-t-il. C’est drôle, très drôle, n’est-ce pas Charlotte !

Elle souleva un sourcil.

— Hahaha, je suis morte de rire, répondit la Gueuse, un soupir au bord des lèvres.

— Elle a un prénom votre créature ? demanda-t-il alors à Charlotte, sans même se soucier de la sirène.

— Comment voulez-vous que je le sache ? Demandez-lui vous-même, je ne suis pas traductrice en sirénien.

— Je suis une sirène, qu’importe le reste, persifla la créature entre deux quintes de toux. Pitié…

— Mouais. Vu la façon de se plaindre, j’aurai dit un homme.

— Vous avez raison capitaine, il n’y a qu’eux pour se plaindre de la sorte ! continua la Gueuse.

Un léger sourire apparut sur ses lèvres. Elle agita l’index et le filet retomba de quelques pouces. La sirène, agitée, hurla à s’en faire vibrer les branchies de son cou.

— Pitié, laissez-moi venir à bord, je vais me noyer, je le sais, je ne sais pas nager ! Pitié !

— Elle ne blague pas, j’ai l’impression, capitaine ! Vous la voulez pour votre collection ?

— Bonne question, analysa Ebert, bras croisés. J’ai déjà une sirène et qui voudrait d’une espèce de truite d’eau douce qui ne sait pas nager ?

— Pitié… J’ai juste un problème de … coordination entre les bras et la queue ! Laissez-moi monter à bord !

— Tais-toi donc ! Arrête de te plaindre le poisson ! Charlotte, amusons-nous un peu !

— C’est cruel, capitaine !

— Bah, nous sommes des pirates, nan ?

— Pitié !

— Roh, je t’ai dit de la fermer, vociféra-t-il.

Sa patience s’était évaporée.

Cette bonne humeur qui l’habitait depuis sa victoire sur les deux navires marchands s’envola dans ce coup de vent soudain, porteur d’un silence dérangeant.

— Vous n’allez donc pas m’aider ? demanda-t-elle alors.

— Et pourquoi donc ?

Sa queue battait entre les cordes du filet. Elle s’impatientait et l’observait de ses grands yeux menteurs et agressifs. Du moins, c’était ainsi qu’il les voyait.

— Parce que vous êtes le Baron Collectionneur, n’est-ce pas ? J’ai entendu parler de vous et de… euh... Votre bienveillance ?

— Ma bienveillance…

Il soupira. Les lamentations de la créature le détournaient de cette quiétude qui l’habitait lorsqu’il pêchait.

— Je connais des trésors, murmura-t-elle alors, les yeux levés vers lui. Des épaves que personne n'a touchées. Je peux vous guider. Je peux…

Il décrocha le pistolet de sa ceinture.

— Tu peux quoi ? fit-il doucement.

— Vous rendre riche. Riche et célèbre. On chanterait votre nom jusqu'aux…

Il tira. Des gargouillis sanglants se mêlèrent aux cris de la sirène. Il tira à nouveau pour la faire taire. Charlotte dut comprendre le message car elle relâcha son emprise télékinésique et immergea le filet.

— Dommage, dit Charlotte. Elle avait l'accent des Îles Grises…

— Réveillez l'équipage, on dégage d'ici, la coupa-t-il d’un ton qui n’acceptait aucune réplique. Et soyez gentille pour une fois, usez de votre magie pour… pousser les voiles ? Et… La Gueuse ?

— Oui ?

— Ce que voulait ce monstre, c’était vous grignoter les mamelons. Et peut-être les miens au passage. Je ne veux que de la noblesse dans ma collection, vous comprenez ?

Il n'attendit pas la réponse, le regard vissé sur la surface de l’eau, ravi de voir quelques ailerons crever la surface. Les requins s'en donnaient à cœur joie. Sa bonne humeur revenait doucement, portée par ce silence qu'il aimait tant.


Texte publié par Grimm, 14 juin 2026 à 21h50
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