Il était une fois, un village… Un village craignant les loups qui rôdaient dans la forêt alentour. Un village qui ignorait les véritables menaces…
Un gardien avait été nommé, pour apaiser les esprits. Mortimer n’avait jamais voulu de ce rôle. Cependant, il détenait des secrets depuis longtemps oubliés des autres. Alors il avait accepté, car tous les habitants du hameau lui faisaient confiance. D'ailleurs, il connaissait les secrets de chaque âme de son bourg.
Il était toujours resté muet comme une tombe… Jusqu'à ce jour où tout bascula. Mortimer avait regretté, ce jour-là, d'avoir tenu sa langue si longtemps. Si les villageois avait su, n'aurait-on pas pu éviter le pire ? Pourtant, le Serment d’Alchimiste qu'il avait prononcé lui interdisait de révéler quoi que ce fût de manière volontaire. Les conséquences en seraient lourdes et irrévocables.
Aussi prit-il un jour une décision. Puisqu'il en était ainsi, il parlerait durant son sommeil. Qui pourrait penser que ses mots seraient consciemment égrenés ? Mortimer était quelqu'un de droit et honnête ; il avait toujours respecté ses promesses. Il prenait cette décision pour le bien du village. Pour le bien ces âmes qu'il avait juré de protéger.
Mortimer prit soin d’ingurgiter, avant son service, l’une de ces potions étranges qui permettaient d’entrer en transe et de révéler toute vérité dans son sommeil. Car oui, Mortimer avait été formé par un Grand Alchimiste, l’un des derniers. Tout ce que le gardien espérait, c'est que la dose serait assez faible pour qu'il pût garder le contrôle de ce qu'il révélerait.
C’est ainsi que pour la première fois depuis qu’il veillait, il s'endormit à son poste. Des images se succédèrent dans son esprit. Il les ordonna avec peine et se concentra sur celles dont il avait besoin.
Malgré ses yeux clos, des paroles commencèrent à fuser, d’abord des marmonnements indistincts, puis des paroles de plus en plus intelligibles, si fort que certains habitants, alertés par ces cris, sortirent avec inquiétude pour vérifier que tout allait bien.
“Aaah misère ! La guerre ! La guerre va arriver !” hurlait-il dans son sommeil.
Bientôt, tout le monde fut réuni sur la place. La brume des songes se dissipa à mesure que les paroles se fracassaient dans leurs tympans.
“La guerre est à nos portes !”
Des clameurs s'élevèrent, aussitôt étouffées par les autres spectateurs, avides d'entendre la suite.
“Ils arrivent. Les Dépeceurs. Il faut agir ! Vite ! Fuyons… Fuyons tant que nous le pouvons encore ! Et José, c'est toi qui a… Mbrgl…”
Des ronflements résonnèrent dans les oreilles abasourdies, seuls bruits troublant le silence de cette terrible révélation.
Thythy, le chef du village, fronça les sourcils.
– Ma foi… c'est bien la première fois que Morti nous fait ça.
– On fait quoi ? demanda Lia, sa femme, d'une voix tremblante.
– C'est sans doute un cauchemar, un truc de somnambule. Morti doit être épuisé à force de veiller chaque nuit. Nous devrions lui trouver un acolyte pour alléger sa tâche ! Quant à toi, José… On aura une petite discussion demain matin.
– Mais… bredouilla la cible de cette convocation, mais tu l'as dit toi-même ! Le somnambule, tout ça…
– Moui, nous verrons ça au petit jour. Que chacun retourne dormir, je me charge de remplacer Mortimer.
Lorsque tous les villageois furent rentrés chez eux, Thythy secoua doucement l'épaule de Mortimer.
– Eh, Morti ! Tu devrais aller te reposer, pour une fois.
Les paupières de Mortimer lui semblaient aussi lourdes que Gégé quand il avait un bon coup dans le nez. Il marmonna des paroles intelligibles. Inquiet, Thythy insista tout en passant un bras autour des épaules de son ami :
– Allez viens va, t'as besoin de repos mon gars ! J’te raccompagne.
Mortimer n'avait pas la force de protester. C'est dans un brouillard cotonneux que Thythy l'aida à rejoindre sa couche.
Les ténèbres. Le froid. La nuit noire qui laisse place à une aube voilée. Par les nuées ou bien par ses larmes ? Autour de lui, destruction et cadavres…
Mortimer se réveilla en sursaut, le cœur battant à tout rompre. Puis, les souvenirs de sa nuit remontèrent à la surface dans une lente danse exaspérante. Son assoupissement. Ses avertissements. Son retour chez lui. Tout lui était parvenu dans un flou artistique déconcertant. Il regretta avoir presque révélé le secret que lui avait confié José. Un travail acharné l'attendait encore afin d'atteindre le niveau de son Maître : le Parfait Contrôle. S'il l’avait déjà égalé, tout aurait été bien plus simple…
Lorsqu'il eut enfin repris ses esprits, il se précipita à l'extérieur. C'était une journée ensoleillée, ni trop fraîche, ni trop chaude. L'une de ces journées qu'il aurait trouvée si agréable dans d'autres circonstances. Les activités ordinaires se dévoilaient sous son regard consterné. Personne ne semblait avoir pris en compte ses avertissements, ni même y avoir donné un quelconque crédit. Ses efforts n'avaient pas payé. La chaleur d'une paume posée sur son épaule le sortit de sa torpeur.
– Morti ? Tout va bien ?
Il croisa regard inquiet de Thythy. Son ami l'avait sans doute déjà appelé plusieurs fois. Son échec accaparait toute son attention. Devant son mutisme, le chef du village reprit :
– T'as besoin de repos mon vieux. T'as peut-être chopé une de ces cochonneries qui traînent en ce moment…
– Non, je vais bien.
La voix rocailleuse émanant de sa gorge sèche contredisait ses propos. Thythy raffermit sa prise dans un geste de réconfort :
– Allez viens, on va discuter, je t'invite à déjeuner.
Mortimer n’eut pas le cœur à refuser cette invitation, bien que ses préoccupations fussent impossible à occulter. Il devait trouver une solution, et vite !
Le verre d'eau qu'il avala à peine assis à table le ragaillardit. Mortimer se morigéna une fois de plus : il avait oublié la Règle Élémentaire, fournir l'eau indispensable à son pauvre corps malmené par les effets de la potion qu'il avait ingurgitée. Thythy ne s'étonna pas que son ami ne l'accompagne lorsqu'il se servit une coupe de vin ; Morti ne buvait jamais autre chose que de l'eau.
– Est-ce qu'il y a vraiment quelque chose qui t'inquiète ? La sécurité du village serait-elle menacée ?
Mortimer sourit. Du Thythy tout craché, direct et sans fioritures. Cependant, ce questionnement mettait à mal ses obligations. S'il parlait ainsi, en pleine possession de ses moyens, la sentence serait immédiate. Il perdrait l'usage de la parole, voire de ses mains s'il s'amusait à écrire un message. Ses avertissements nocturnes s'étaient révélés vains. Comment faire pour être pris au sérieux ?
– Je ne sais pas, Thythy. Je crains que certaines forces ne soient bien plus dangereuses que de simples loups.
– Ne t'avise surtout pas de prononcer ces paroles devant un autre que moi… s’amusa le chef du village. Panique générale assurée !
– Pourtant, c'est sérieux.
– Et José, dans tout ça ? Ce serait l’un de ces… Dépeceurs ?
Mortimer écarquilla les yeux. Il ne se souvenait pas avoir prononcé ce nom durant sa transe. Certains détails lui auraient échappé ? Quoiqu'il en fût, José n'avait rien à voir avec tout ça.
– Sûrement pas… ce sont des forces qui nous dépassent. José a ses torts, mais il ne ferait pas de mal à une mouche !
– Pourtant… il a disparu. Je voulais discuter avec lui ce matin, mais il n'était pas chez lui.
Cette disparition inattendue étonna Mortimer. Leur hameau vivotait dans un quotidien serein.
– C'est vrai que c'est bizarre. Tu es sûr qu'il n'est plus au village ?
– Certain. J'ai interrogé tout le monde, fouillé de fond en comble. Personne ne l'a plus revu depuis le grabuge de cette nuit.
– Et la forêt alentour ?
– Je comptais te demander de m'accompagner pour y faire un tour. Il faut absolument le retrouver avant la nuit.
Mortimer hocha la tête. Avant de se lancer dans ces recherches, il avait besoin de vérifier quelque chose.
– Laisse-moi quelques minutes pour me préparer. On se retrouve sur la place.
Une fois rentré chez lui, Mortimer prépara une décoction de Vision. Si des éléments futurs se dévoilaient à lui, peut-être aurait-il plus de chances de trouver une solution avant qu'il ne soit trop tard. Assis en tailleur sur son matelas de paille, il clôt les paupières et laissa le mélange agir.
Lumière intense. Éblouissante. Un visage féminin. Un bouclier étincelant. Ténèbres brutales. Un corps. Pendu à un arbre. Dépecé dans son plus simple appareil.
Mortimer ouvrit brusquement les yeux et ne put retenir un haut le cœur. José. C'était José qui se balançait à cette branche. Le gardien essuya la sueur qui perlait à son front et sur son crâne lisse. Les restes de son repas s'étalaient dans une mare peu ragoûtante au pied de son lit. Il s'extirpa de sa maison en titubant, encore choqué de la vision d’horreur dont il venait d'être témoin. Était-ce déjà trop tard ? Pourrait-il l’empêcher ? Cela pouvait être n'importe quel arbre… C'est avec cette hantise qu'il démarra les recherches après avoir rejoint Thythy comme convenu. Le crépuscule étendait déjà ses couleurs ombrageuses quand un cri d’effroi retentit. Pris d'une terrible intuition, Mortimer fonça, sans entendre les protestations de son ami, incapable d'égaler sa vitesse. Quand le gardien arriva à l'endroit fatidique, il tomba à genoux. Lia sanglotait, assise telle qu'elle s'était retrouvée lorsque ses jambes s'étaient dérobées, le visage enfoui entre ses mains. Un seau finissait de répandre l'eau qu'il contenait sur la terre qui l’absorbait déjà. Thythy se précipita au côté de sa femme, l'aida à se relever et s'éloigna. Ses iris clairs, lourds de chagrin, de regrets et d'épouvante, croisèrent ceux noisette de son acolyte.
Mortimer resta prostré encore un temps indéfini, incapable de détacher son regard du pauvre José dont il n'avait pu éviter le triste sort. Soudain, l'autre vision s'imposa dans son esprit. La Lumière opposée aux Ténèbres. Le Bouclier de Kaylan. S'il parvenait à s'en emparer, il pourrait protéger son village et éviter d'autres victimes innocentes. Cette quête lui coûterait cher, mais avait-il vraiment d'autres choix ?
C'est ainsi que Mortimer choisit son destin. Mû par une volonté sans faille, il concocta sa dernière mixture, celle de la Grande Protectrice. L’âme pure du Gardien s'éleva au-dessus du hameau cher à son cœur, puis s'étendit en un dôme scintillant d'une myriade de perles dorées.
C'est ainsi que la Mortimer City fut fondée, première cité de la Grande Protectrice, bastion de la lutte millénaire contre les Dépeceurs.

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