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tome 1, Chapitre 2 « Prémices d'un sacrifice - partie 2 » tome 1, Chapitre 2

Le lendemain, à son réveil matinal, Elie se sentait faible et épuisé, mais parfaitement lucide. Il se préparait malgré tout à reprendre son poste, quand un message sonore résonna dans son studio : à la suite des événements de la nuit, les agents du complexe Cyrga Matrix étaient dispensés de travail pour la journée. Le documentaliste se sentit soulagé : il éprouvait toujours la même fatigue intense. Il s’apprêtait à passer la journée entre les pages de ses précieux livres en papiers maintes fois relus, quand la sonnerie résonna à la porte. Il alla ouvrir en traînant les pieds, s’attendant à trouver son chef de service ou un quelconque enquiquineur zélé qui exigeait malgré le jour de congé une recherche urgente… La dernière supposition n’était pas totalement fausse, mais la personne devant lui était loin de l'importuner.

Hemera.

La jeune femme lui sourit d’un air gêné. Il remarqua les profonds cernes sous ses yeux.

—  Est-ce que je peux entrer ?

Elie opina et s’effaça pour la laisser passer. La jeune femme promena son regard sur le petit studio aux murs d’un blanc stérile, et s’arrêta sur le seul élément qui tranchait, un petit meuble de faux bois et sa petite rangée de livres anciens. Il se sentit un petit peu coupable de révéler ainsi son obsession, mais la visiteuse se contenta de sourire :

— Je me demandais si tu t’intéressais à quelque chose… Ce que je vais dire est peut-être déplacé mais... tu sembles n’avoir aucun attrait pour tout ce qui se passe autour de toi…

Ce n'était pas inexact, mais Elie se garda de répondre. Il se réservait pour un monde intérieur que peu de chose pouvait atteindre. Il ne comprenait pas les scientifiques, et les scientifiques, dont la tâche était pourtant de sonder des mystères, ne tentaient pas de la comprendre.

Après un moment de silence gêné, Hemera reprit la parole :

— Tu l’as sentie, toi aussi, la colère de la planète ?

— Oui… souffla-t-il. Si tu veux appeler ça ainsi.

— Oh, il n’y aucun doute ! Tout ce déferlement autour de nous…

Elle lança un regard vers le canapé gris derrière elle :

— Je peux m’asseoir ?

— Bien sûr, répondit-il. Est-ce que je peux… Est-ce que tu veux quelque chose à boire ?

— Non, merci !

Elle sourit en repoussant une longue mèche bleue de son visage.

— Je ne pourrais rien avaler, de toute façon…

Un nouveau silence inconfortable passa. Elie s’assit en face d’elle, les mains sur ses genoux, à chercher désespérément quelque chose à dire. Enfin, il s'enhardit à briser le silence :

— C’est..pareil pour moi. J’ai l’impression que mon esprit a été réduit en miettes et recollé n’importe comment.

Hemera laissa échapper un léger rire :

— C’est la première fois que je t’entends prononcer une phrase aussi longue. Et elle traduit exactement ce que j'éprouve...

Elle esquissa une petite moue, avant de poursuivre :

— Peu importe. Tu as répondu à l'une de mes questions. Tu as perçu cette colère… Nous ne sommes qu’une poignée, même parmi ceux qui sont nés ici. Aucun des primo-arrivants terrien n’a ressenti quoi que ce soit. Je pense que certains d’entre nous ont été… altérés ? Modifiés ?

Elie fronça les sourcils.. il n’aimait pas cette idée. Une part de lui se sentait étranger à l’humanité. Et le reste étranger à Cyrga. Mais parfois, il se disait que s’il devait choisir, il préférait Cyrga et sa réalité hostile à une Terre qui n’existait plus pour eux que par des enregistrements numériques.

— Je commence à entrevoir quelque chose, souffla-t-lle. J’ai besoin de ton aide… dès que cela sera possible. Je voudrais juste savoir… À partir de quand les sondes que nous avons envoyées dans le Perlescient sont attaquées. Est-ce que tu pourrais vérifier les rapports ?

Elie la regarda pensivement. Quelque chose au fonds de lui, cette partie immobile et apathique, se soudain à s'animer. Comme si l'intérêt que portait Hemera à ces affreux rapports numériques leur donnait soudain un intérêt, une valeur. Il força un rare sourire :

— Dès que possible.

Un sourire éclaira le visage fatigué d’Héméra. Elle saisit sa main, comme s’il venait de lui offrir une unique faveur.

— Merci… Merci pour tout.

Eli ne mit pas longtemps à retrouver les rapports pertinents. Il les lut rapidement, et nota les éléments convergents. Les premières sondes avaient été conçues sur la base d'une technologie terrienne. Elles avaient été totalement ignorées par la faune locale… mais il y avait une vingtaine d’année, face à la rareté des matières premières qui permettaient de faire fonctionner cette technologie, les scientifiques avaient commencé à en développer une nouvelle, basée sur l’argyridium.

Les premières attaques avaient eu lieu peu de temps après. Pas de façon systématique, mais suffisamment fréquente pour donner un... comment appelait-on cela, déjà . ? Un faisceau de probabilité...

Elie tapa ses conclusions dans un mémo, puis lança triomphalement l'enregistrement avant de l'adresser à Hemera sur son canal privé. Il ignorait s'il s'agissait d'une faite professionnelle... mais il s'en moquait. À sa grande surprise, il avait apprécié sa recherche et sa propre capacité d'analyse l'avait surpris. Qu'est-ce qui avait changé ?

Le documentaliste le savait, même si cela restait un peu confus dans sa tête. Il était parvenu à surmonter le support et à s’habituer au style – qui, parfois, n’était pas si mauvais, même si quelque peu abscons. Il ignorait s'il devait s'en réjouir ou s'en désoler. Il avait perdu une part de lui-même... Mais peut-être en avait-il gagné une autre.

Hemera ne lui répondit pas immédiatement. Il en éprouva un peu d'impatience, mais sans doute devait-elle digérer ces faits. En faire part à ses collègues. Réfléchir à une solution. Le septième jour, un message impersonnel lui demanda d'envoyer les rapports à la commission d'étude... il en déduit que sa conclusion avait été prise en compte. Il espéra juste qu'Hemera n'avait pas révélé son rôle sur l'affaire.

— D'un côté, je peux les comprendre. Nous avons tout quitté pour venir ici. Nous ne pouvons plus regarder derrière nous. Nous appartenons plus à cette planète qu'à la Terre... même ceux qui y sont nés. Ils sont prêts à se battre pour justifier leur survie. Ils ne sont pas des soldats, mais des scientifiques... et c'est peut être pire. Ils ont tous les arguments pour justifier que n’avons pas les moyens de survivre sans l'argyridium. L'abandonner signifie se livrer à la mort. C'est un constat froidement clinique. Nous pourrions vivre en naufragés primitifs... mais le temps de parvenir à nous intégrer à l'écosystème, nous nous retrouverions décimés. Nous isoler totalement de la planète... comme des animaux exotiques en cage. Ce qui voudrait dire renoncer à la vie. Soit trouver des contre-mesures efficaces, qui ne pourrons que nuire à Cyrga dans la longue durée. Dans tous les cas... c'est un aveu d'échec.

Elie baissa la tête. Il ne savait que dire. Il aurait été facile de dire que les colons terriens avaient tort... et tout autant qu'ils avaient raison. Il devait y avoir autre solution.

— Mais tu penses à autre chose... murmura-t-il.

La jeune femme le vrilla de son regard argenté :

— Ce dont nous avons besoin, c'est d'un porte-parole. D'un diplomate. Quelqu'un qui soit capable de protéger également les deux parties. Mai pour cela, il ne faut pas seulement percevoir la planète. Il faut la comprendre.

— Tu leur as proposé cette voie ?

Elle grimace ; cette fois, ce fut elle qui ne répondit pas, et lui offrit un silence éloquent.

— Mais tu as une solution.

— Oui. Mais elle passe pas le mensonge.

Elle se releva lentement.

— Je vais leur faire comprendre que nous avons besoin d'exercer un meilleur contrôle sur l'argyridium pour que notre technologie devienne plus efficace. Et pour cela, oser faire l'impensable. Des tests ont commencé, qui a nécessité le sacrifice des animaux terriens... Une injection d'argyridium. Ils développent comme un système nerveux secondaire, peu de temps après l'opération. L'application à un humain constitue le pas suivant.

Ils échangèrent un regard. Elie n'eut pas besoin qu'elle lui fasse part de ses intentions. Il savait déjà ce qu’elle voulait devenir, pour les humains, pour Cyrga. Pour une raison qui n'avait rien à voir avec l’expérimentation, avec le rendement, avec l’amélioration de quoi que ce soit... juste pour un meilleur avenir.

Il savait déjà que chaque rapport qui porterait son nom, en tant qu'autrice ou entant qu'objet, ne serait pas seulement classé avec soin. Il les lirait avec soin, dans un hommage silencieux à son sacrifice.


Texte publié par Beatrix, 14 juin 2026 à 14h16
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