Elie Garamond appuya d’un geste rageur sur la touche du clavier matériel de sa microstat. Il refusait d’employer les claviers virtuels holographiques. Rien ne pouvait remplacer le contact presque soyeux des touches sous ses doigts. Et encore, c’était un pis-aller. Chaque jour, il poursuivait sa tâche officielle avec la plus grande rigueur : les mémoires, études, monographies que les scientifiques de la mission lui confiaient trouvaient leur place dans les étagères dématérialisées du vaste système d’archivage dont il était le gardien.
Le documentaliste de la mission Cyrga Matrix n’ouvrait les fichiers que pour en parcourir le résumé avec autant de rapidité que d’efficacité. Il ne les consultait jamais au-delà de ce bref paragraphe, qui l’aidait à leur trouver une place dans la vaste architecture du serveur. Il commençait par compléter leur descriptif, en ajoutant dans les métadonnées la référence de mission, la date, l’auteur et le numéro d’entrée, auxquels il ajoutait quelques descripteurs thématiques qui aideraient à leur indexation, puis il les enfouissait dans leur tiroir numérique sans le moindre état d’âme. Si on les lui réclamait, il pouvait aisément retrouver ces documents – son prédécesseur de Cyrga Matrix avait été tout aussi consciencieux, quoiqu’un peu fantaisiste sur les mots-clefs. Et pourtant, jamais, au grand jamais, il ne se hasardait à les lire. Il ne doutait aucunement que ces écrits regorgeaient de faits passionnants, mais il détestait la littérature scientifique, sa froideur, son manque d’âme, et son style quelque peu bâclé. Même s’il avait réussi à surmonter toutes ces tares, Elie n’aimait pas lire sur un écran. Il possédait encore quelques-uns de ces antiques livres sur papier que sa mère avait emportée avec elle parmi ses maigres bagages quand elle avait quitté la terre, dans un voyage sans retour pour la vaste inconnue que représentait la planète Cyrga. Il avait appris à aimer le contact du papier, si fragile et résilient, et l’imperfection des caractères imprimée sur les pages jaunies. Il les gardait dans ses quartiers personnels et ne prenait jamais le risque de les prendre avec lui dans le module en préfabriqué blanc où il travaillait.
— Elie ?
Il sursauta en entendant son prénom. Il détestait être dérangé par ces scientifiques imbus d’eux-mêmes qui ne comprenaient pas la teneur de sa mission. Un en particulier… Gerald, ce garçon imbu de lui-même qui pensait que le monde entier tournait autour de lui. Fort heureusement, la personne qui se tenait dans l’embrasure n’avait rien à voir avec lui. Il esquissa une ombre de sourire en reconnaissant la mince silhouette d’Hemera. Tout comme lui, elle était issue de deuxième génération, née sur Cyrga de parents terriens. L’environnement singulier de la planète l’avait altérée d’une façon subtile mais élégante, teintant d’un bleu d’azur sa longue chevelure. Ses yeux couleur d’argents le contemplaient avec ne sorte de soulagement qu’il était fier de pouvoir lui procurer. Car lui, le petit bibliothécaire de la mission Cyrga Matrix, savait l’écouter, même s’il ne comprenait pas toujours ce qu’elle avait à dire. Peut-être parce que la passion transparaissait dans chacun de ses mots, dans le ton enjoué de sa voix, dans les expressions fascinées et enthousiastes qui transparaissaient sur ses traits délicats et légèrement anguleux.
Cette-fois ci-, pourtant, il pouvait discerner comme un trouble étrange sur son visage. Elle se mordilla la lèvre, les yeux baissés, avant de relever la tête pour le regarder avec un sourire tremblant :
— Elie… Je sais que cela paraît bizarre… Mais est-ce que tu crois que cette planète nous accepte ?
Le documentaliste haussa un sourcil arqué. Son regard bleu se fit scrutateur :
— Je ne me suis jamais posé question. Pourquoi ?
Hemera s’approcha et tira un siège pour s’asseoir à côté de lui, les coudes posés sur ses cuisses.
— Je ne sais pas, murmura-t-elle. C’est sans doute une impression…
La chevelure d’Hemera n’était pas le seul changement que la planète avait opéré en elle. Elle était capable d’interagir avec l’Argyridium, un liquide psychoactif qui suintait par nappes sous la surface d’un étrange océan, constitué d’un fluide entre le liquide et le gazeux. La mission était établie tout près de cette étrange mer, parcourue de tourbillons irisés, mais le documentaliste n’aimait pas en contempler la surface.
C’était sans doute stupide, mais il avait l’impression qu’elle voulait aspirer son âme. De temps à autre, une créature cauchemardesque en émergeait et contemplait les intrus avec un nombre d’yeux aussi aléatoire qu’effrayant.
Quand il reporta de nouveau son attention sur Hemera, la jeune femme l’observait avec curiosité :
— Tu le sens, pourtant… non ?
Il resta silencieux.
Elie répondait rarement à Hemera au-delà de commentaires professionnels ou simplement polis – sans doute parce qu’aller plus loin signifiait s’aventurer sur un terrain dangereux. La jeune femme exerçait sur lui une attraction qu’il n’était pas le seul à éprouver, mais elle n’avait jamais manifesté d’intérêt pour aucun de ses collègues, homme ou femme, au-delà d’une amitié superficielle – sans doute parce que Cyrga occupait l’essentiel de ses pensées. Formée comme xenobiologiste, elle était devenue au fil du temps une spécialiste des effets psychoactifs de l’argyridium.
— Je pense que tu le sens, conclut Hemera en haussant les épaules. Et tu n’es pas le seul. Tous ceux d’entre nous qui sont nés ici peuvent le percevoir. Nous sommes observés… jaugés… Si seulement il était possible de comprendre cette… volonté tapie au fonds de Margarita.
C’était l’appellation familière que les scientifiques de l’équipe utilisaient pour l’océan, le nom d’un ancien cocktail qui voulait aussi dire « perle » dans une langue disparue. Les chefs du projet trouvaient que ce n’était pas très sérieux, et avaient cherché une désignation de plus digne. Il avait fini par se mettre d'accord sur « perlescient ». Malgré tout, les vieilles habitudes perduraient.
Hemera laissa échapper un long soupir avant de plonger son visage entre ses mains. Malgré lui, Elie sortit de son mutisme :
— Il s’est passée quoi ?
La jeune femme releva la tête et l’observa entre des mèches de cheveux bleuté :
— Toutes les sondes qui nous envoyons sont détruites par les créatures, les unes après les autres. Ça n'a pas toujours été le cas, mais... quelque chose a changé. Nous ignorons quoi… La faune attaque nos engins et les met en pièces.
Elle se redressa gravement :
— Nous allons faire un dernier essai demain matin. Nous avons équipé les sondes d’un dispositif anti-grosses bestioles bizarres. Un simple petit choc électrique. Cela devrait suffire… Tu ne crois pas ?
Elie n’en savait strictement rien, mais il opina gravement, en espérant que ce geste minime permettrait de la rassurer un peu et libérerait les tensions dans son corps. Elle le récompensa d’un sourire. D'un cœur étrangement léger, il éteignit son ordinateur pour regagner ses quartiers.
Quand Elie Garamond se leva, le jour suivant, les équipes étaient depuis longtemps parties sur les bords de l’océan nacré pour lâcher leur nouvelle sonde. Il prit son petit déjeuner rapidement puis regagna son module préfabriqué pour classer une suite de fichiers dans les petites cases allouées. Son esprit ne put s’empêcher de revenir sur Hemera. Elle espérait tellement de cette nouvelle tentative…
Jamais son travail ne lui avait semblé aussi ennuyeux. Pour une fois, son attention se focalisait sur ce qui se passait en dehors de sa petite salle. Il essayait d’imaginer les sondes qui s’enfonçaient dans l'étendue fluide et irisée, sous le regard attentif des scientifiques sans visage au milieu desquels Hemera brillait comme une unique fleur bleu. Elie se rappela alors ce que la jeune femme lui avait dit : « je pense que tu le sens… Et tu n’es pas le seul. Je suis certaine que tous ceux d’entre nous qui sont nés ici peuvent le percevoir ».
Le documentaliste ferma les yeux et laissa son esprit vagabonder. Il n’avait pas la moindre idée de la manière dont il pouvait « écouter » Cyrga. Cela lui paraissait insensé… Et pourtant… Il devinait comme un écho lointain…
Qui n’était peut-être rien de plus que le vent au milieu des locaux préfabriqués. Il poussa un soupir et reprit son travail, pour s’apercevoir que tout à ses réflexions, il avait mal classé le dernier dossier. Il se hâta de réparer son erreur et s’efforça de rester concentrée sur son travail, en espérant qu’Hemera viendrait lui raconter comment les chose s'étaient déroulées.
Mais ce ne fut pas Hemera qui apparut. À son grand déplaisir, il vit entrer Gerald. L’ingénieur terrain semblait tout à la fois furieux et triomphant.
— Ça ne pouvait que mal finir ! tonna-t-il. Cette planète n’est qu’un vaste trou à fange caché sous de belles couleurs. Elle couve des horreurs qui nous anéantiront tous !
Puis, sans qu’Elie eut besoin de lui demander comment les choses s’étaient passées, il se hâta de l’expliquer avec tous les détails possibles. À peine larguées, les deux sondes avaient attiré des horreurs toutes en gueule et en pseudopodes qui s’étaient acharnées sur elles. Quand les responsables de la sécurité avaient tenté de les éloigner avec des chocs électriques, les créatures étaient devenues comme folles. Leurs yeux luisaient d’une étrange leur bleutée, elles émettaient des hurlements stridents qui avaient attiré des nuées de leurs semblables. Certaines avaient même quitté l’océan opalescent pour s’attaquer au centre de contrôle nomade. Par miracle, la mission n'avait à déplorer que des blessées légers, victimes des débris arrachés aux équipements par les monstruosités déchaînées. Ils n'avaient pu qu'assiter, impuissants, à la destruction d'un matériel rare et complexe.
— Il faut dompter ce trou à rat, conclut Gerald.
Cette nuit-là, dans sa petite chambre impersonnelle, Elie repassa ce récit dans sa tête. Il finit par s’endormir, après avoir admis que la situation le dépassait, et qu’il ne serait d’aucune aide pour Hemera.
Au milieu de la nuit, il s’éveilla en sursaut, avec un mal de tête lancinant. Au-dehors, le ciel semblait gronder comme si les terribles créatures qui hantaient les profondeurs de l’océan avaient gagné altitude. Il s’extirpa de son lit et ouvrit sa fenêtre : le ciel au-dessus des installations, d’un gris de plomb, était parcouru de grandes traînées brunâtres. Des éclairs d’un jaune maladif se succédaient à un rythme stroboscopique. Il se remémora l’un de ses fragiles livres de papier, qui racontait le bombardement d’une ville par des engins explosifs. Même si rien ne s’effondrait autour d’eux, Elie avait l’impression que la colère de Cyrga se déchaînait contre l’implantation scientifique. Il se prit la tête à deux mains : il avait du mal à penser de façon cohérente, comme si son esprit s’était transformé en kaléidoscope où des bribes de pensées tournoyaient comme des papillons dans un ouragan. Il dut fournir un effort presque insurmontable pour refermer la fenêtre et se traîner vers son lit.

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