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Le paysage cendreux défile devant mes yeux. Un ciel chargé de nuages ardoise écrase la lande balayée par le vent. Les herbes fines rampent sur la plaine en vagues fluides quasi hypnotiques. Même le soleil, sphère orange pâle sur l’horizon, ne parvient pas à réchauffer cette lumière blafarde.

La vitre du car me renvoie mon reflet, seul point de couleur dans cette grisaille. Mèches rebelles écarlates, piercings, tatouages, blouson de cuir bordeaux. Cela fait si longtemps que je traîne ma silhouette sur les routes... J’aurais pensé qu’ils se seraient habitués, à force. Mais non : j’ai eu deux banquettes pour prendre mes aises.

Dans mon casque, les percussions soulignent encore de leur rythme les battements de mon cœur : puissance, énergie, vie.

Je croise le feu glacé de mon regard : je suis Òsegjandi. L'Indicible, fille des rêves et des secrets inavoués. Je cherche Mortimer Leyndarmál.

L’homme, silencieux, relève les yeux vers la fenêtre. L’obscurité, au-dehors, ne lui permet pas de voir les vagues qui se fracassent contre les rochers escarpés. Seul le sifflement fidèle du vent lui parvient.

Ce soir, Mortimer est las. Son livre sur les genoux, il profite de l’éclat orangé de ce feu, vif et hardi. Celui-ci réchauffe sa petite maison de pêcheur, mais n’atteint pas son corps, usé par le poids de son sinistre talent. Son âme est rongée par ces tirades nocturnes dont il ne garde aucun souvenir et qui ont fait de sa vie un enfer.

L’ancien gardien rejoint son lit et se glisse sous l’édredon. Le cœur lourd, il s’abandonne au sommeil, la crainte familière le couvrant comme un voile.

Les heures s’égrènent et la voix de Mortimer retentit, intense et claire. Mot après mot, les secrets enfouis s’échappent des rêves de leur gardien.

Seule l’aube interrompt sa litanie.

À son réveil, il soupire, puis entame sans entrain la routine de sa journée. Tout à la préparation de son petit déjeuner, il se demande encore s’il doit s’estimer heureux que personne ne se soit introduit chez lui cette nuit.

Après sa balade matinale le long de la côte, comme hier et les jours d’avant, il travaille sur son ordinateur, et discute sur quelques réseaux sociaux. Sans hâte, il attend l’arrivée quotidienne du livreur, seule touche humaine véritable dans son univers.

Clothilde, la propriétaire du gîte, me sert un café tout à fait correct, tout en gardant la mine fermée de quelqu’un qui se force à m’approcher. J’entame la conversation, puisqu’elle se défile.

— Bonjour. Au cas où ça vous intéresse, j’ai passé une excellente nuit, vous savez ?

— C’est bien. Vous comptez rester encore longtemps ?

Elle se concentre sur la vaisselle à rassembler sur les autres tables de la salle commune.

— Hmm. Ça dépend. Vous connaissez un homme du nom de Mortimer Leyndarmál ?

Clothilde se fige, comme une souris sous les pattes d’un chat.

— Qu’est-ce que vous lui voulez ?

— Donc, vous le connaissez. Où habite-t-il ?

Elle ramasse son plateau, et la gorge serrée, me renvoie brutalement :

— Le car part à 9 heures. Vous pouvez l’avoir sans souci.

Toujours sans un regard dans ma direction, elle retourne dans la cuisine où je l’entends téléphoner. Sa voix part dans les aigus, je sens sa tension. Ce village a bien des choses à cacher...

Je sors dans la rue principale, avant de me diriger vers le petit surplomb donnant sur la rive.

Ce village, presque oublié aux confins du pays, compte plus de touristes que d’habitants. Il est si beau, avec ses maisons de bois serrées les unes aux autres, qu’elles me semblent chercher à se tenir chaud. Les murs de bardeaux aux couleurs vives tranchent sur l’argent de la mer en contrebas. Rouges, jaunes et bleus sont éclatants sous le ciel brumeux et offrent un contraste saisissant avec les sombres épaves éventrées des bateaux sur la plage. Le soleil laiteux brille si fort que je dois plisser les yeux pour admirer la mer lisse devant moi.

Je crois bien que j’aime ce pays, si froid et si pur, qui me rappelle Niflheimr.

J’inspire profondément. L’air est subtilement iodé et je profite de ce moment de calme avant la tempête.

Qui ne va pas tarder. Déjà, trois hommes s’avancent, bientôt rejoints par Clothilde et une femme plus âgée.

Le groupe me fait face, ni amical ni haineux. Un net progrès par rapport à ma dernière escapade dans un lieu tel que celui-ci. Pour l’instant.

L’un des hommes ne retient pas un rictus de dégoût alors qu’il semble presque hypnotisé par les lignes et les runes qu’il voit sur ma peau.

Le plus vieux des hommes s’adresse à moi, avec le ton ferme et autoritaire de celui à qui on ne dit pas non.

— Clothilde dit que vous cherchez le vieux Mortimer. Je vous invite à oublier tout ça et repartir d’où vous venez. On n’a pas besoin de trouble-fêtes de votre genre ici.

Clothilde poursuit, d’une voix forte mais saccadée par l’angoisse qui transpire dans ses gestes :

— Il nous a apporté assez d’ennuis, ce fichu gardien. On ne veut plus le voir et surtout plus l’entendre !

Les hommes s’approchent et je devine – pas compliqué – qu’ils comptent me remettre de force dans le car.

— Nommez-moi.

Les visages arborent tous, à cet instant précis, une figure des plus indécises. Les yeux ronds, ils se regardent tous, cherchant à comprendre.

— Quoi ?

— Quel est mon nom ? Si vous le prononcez, je partirai sur le champ.

Clothilde ricane :

— C’est ridicule, vous l’avez inscrit sur le registre.

La tête penchée, je hausse les sourcils.

Elle comprend qu’elle a été flouée et pousse un grognement étouffé. Elle se tourne vers le chef de leur groupe :

— Lars, fais quelque chose, bon sang !

Il tend la main vers elle, pour la faire taire.

— Tais-toi, imprudente.

Il fait un pas en arrière et m’observe intensément avant d’annoncer à ses compagnons :

— Il y a un truc qui cloche. Je ne vois pas qui elle est. Ou... Ce qu’elle est. Ma vue est brouillée.

À ces mots, tous reculent.

L’un des hommes s’inquiète :

— Comment ça ? Ne me dis pas que cette pimbêche...

— Si, c’est le flou total, et les mots ne viennent pas. Rien ! Le silence !

La femme âgée pose la main sur le bras de Lars. Son visage reste serein, et sa voix est calme et posée lorsqu’elle me parle :

— Mademoiselle. Comprenez que... Nous avons tous souffert du don maudit de Mortimer. Nous nous efforçons de...

Elle hésite et baisse les yeux.

— De l’oublier.

— Dites-m’en plus.

Elle semble vouloir ajouter quelque chose, mais l’un des hommes l’interrompt :

— Non. Helga ne vous dira rien. Nous non plus. Partez.

Dans les yeux d’Helga, je lis de la tristesse, et peut-être même un peu d’espoir.

— Voici ce que je vais faire. C’est une belle journée, je vais me mêler aux touristes. Ce soir, je dormirai encore ici. Cela vous laisse jusqu’à ce soir pour me répondre. Et, quelle qu’elle soit, demain, j’agirai en conséquence, puis je partirai.

— Com... Comment ça, votre décision ? Et répondre à quoi ?

— Quelle est votre véritable histoire avec Mortimer ?

Lars croise les bras, sur la défensive.

— Cela ne vous regarde pas. Les étrangers n’ont rien à traînasser ici. Je serai là pour vous voir prendre ce fichu bus, demain. Vous pouvez compter là-dessus !

Je lève le doigt, pour appuyer mon ultimatum et clore cette conversation :

— Pour ma part, je vous attends ce soir...

Puis je leur tourne le dos, avant de rejoindre un groupe de visiteurs. En file indienne derrière un guide, ils avancent en direction des pierres levées, lieu incontournable de la culture ancestrale locale, paraît-il.

Après la visite et un déjeuner agréable, je quitte le groupe de touristes.

En tailleur sur le muret longeant le chemin vers le port de plaisance, je me nourris de ce paysage. Il m’offre sa force et sa clarté, consommées par chaque fibre de mon être. Le village, serti dans l’anse reculée de la côte, n’est plus visible. Un phare immaculé se dresse au bout d’une avancée de terre, au sud, veillant fièrement sur les navettes se dirigeant vers l’île à quelques kilomètres des terres.

Je constate que le pays se redresse doucement. Voilà bien quelque chose qui n’apparaît pas dans les guides touristiques. Ce village a terriblement souffert d’années de déchirures internes, de conflits et de malheurs. Les dernières décennies ont été plus paisibles, refermant certaines cicatrices.

À quel prix ?

Je dois trouver Mortimer, gardien des connaissances incontrôlées.

Je perçois son aura avant même d’entendre ses pas.

Helga.

La vieille femme s’installe sans crainte à mes côtés. Je tourne la tête, pour la regarder : elle porte son regard au loin, sur l’horizon. Nous restons ainsi quelques minutes, durant lesquelles elle ne parle pas.

— Qui est-il pour vous ?

Je vois ses mains agripper le tissu de son pantalon, s’y accrocher comme pour ne pas sombrer.

— Mon jeune frère. Cela fait plus de vingt-cinq ans que je ne l’ai pas serré dans mes bras.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas ce que vous êtes, mais je suis certaine que vous connaissez la réponse.

Je souris.

— En effet. Je ne vous effraie pas, contrairement aux autres. Pourquoi ?

— Parce que tout cela doit cesser. Les dieux doivent réparer.

— Racontez-moi.

Elle tourne ses yeux clairs vers moi. J’y lis sa vie : les échos des luttes et des agonies, gravés dans l’âme et dans la chair. Sa peine pour son frère, si solitaire.

J’attends. Elle doit parler.

Lentement, comme si les paroles risquaient de rouvrir les blessures passées, elle raconte. Les yeux fermés, je lui dérobe ses mots et je vois.

Mortimer courait à en perdre haleine.

Le jeune garçon cherchait un refuge. Il devait échapper aux habitants en colère. Des amis, des voisins. Même ses parents participaient à la traque.

Durant son sommeil, les secrets se révélaient immanquablement aux habitants avides de rumeurs et de ragots. Gardien du cimetière, il ne parlait pourtant à personne. Il en était bien incapable. Mais dévoilait chaque nuit le moindre secret enterré avec les morts. Sa voix se faisait forte et déclamait cachotteries et confidences jusqu’au petit jour.

Ses parents, d’abord, avaient entendu les frasques du boulanger avec sa belle-sœur, décédée quelques semaines auparavant. Puis les détournements d’argent du maire, connus de son premier adjoint. Et tant d’autres.

Il ne gardait aucun souvenir de tout cela, et se réveillait régulièrement entouré d’inconnus se disputant, parfois même se battant entre eux.

Il avait tenté de rester éveillé. Ou de s’assommer de somnifères volés à son père. Rien ne fonctionnait. S’il n’avait déjà été muet, il en aurait souhaité se faire couper la langue tant il désirait ne pas parler.

Voilà quelques nuits, la tirade avait déclenché de telles tensions avec l’île au large que plusieurs pêcheurs avaient été tués, leurs bateaux déchirés par les coups de fusil et les bombes artisanales.

Haletant, forçant ses jambes à garder le rythme, il atteignit l’ancien refuge de pêche au nord, après le tertre.

Il réussit à se glisser entre les planches vermoulues et se cacha, tremblant, derrière une armoire couchée. Tentant de réfréner les battements de son cœur, il espérait mourir, enfin, pour échapper à cette malédiction.

Le groupe furieux avait retrouvé sa trace et plusieurs voitures vinrent compléter l’assemblée devant la petite maison de pêcheur.

Helga se précipita, se plaçant devant la porte.

— Laissez-le. Il n’y peut rien, et vous le savez !

— Pousse-toi. Toi aussi, tu as perdu ton mari dans cette merde. On doit le faire taire.

La colère lui donnant une force amplifiée par le chagrin, Helga les défia :

— Et si vous n’aviez pas écouté, d’abord ? Avides et curieux, vous n’avez gagné que ce que vous avez cherché ! Les dieux m’en soient témoins, vous êtes plus fautifs que lui !

La jeune femme s’ancra dans le sol, poings levés, la respiration entrecoupée de sanglots :

— Je ne vous laisserai pas faire plus de mal encore ! Je n’ai plus rien à perdre. Mads est mort, alors vous ne toucherez pas à Mortimer ! Ça suffit, ça doit s’arrêter !

Elle irradiait de force et de détermination et, sans doute les dieux l’avaient-ils entendue, car la tension s’étiola comme un feu étouffé par la cendre.

Lars prit la parole, sa voix s’élevant au-dessus des murmures indécis de la foule.

— Elle a raison sur un point : ça ne peut pas continuer comme ça. Cette maison est abandonnée.

Il s’adressa alors à Helga :

— Je propose de la remettre en état et que Mortimer y reste. Seul. Pour sa sécurité, car il ne peut aller nulle part, n’est-ce pas ?

— Pour la vôtre, tu veux dire ! Tu le condamnes à vivre en cage. C’est cruel et je refuse.

— Je crois que tu ne saisis pas les enjeux de tout cela. Il en va de notre survie.

— Non ! Vous n’êtes que des lâches !

Helga hurla à s’en casser la voix :

— Je refuse, vous entendez ? Il ne paiera pas pour vous !

— Écarte-toi, il n’y a...

Les planches s’écartèrent derrière Helga et son frère apparut, couvert de poussière et de terre. Les yeux larmoyants, il prit la main de sa sœur et hocha la tête.

Son destin était scellé.

Helga saisit son téléphone et me montre le selfie d’un homme élancé, dont le visage a la même douceur que le sien. Il se tient sur une plage au sable clair et aux rochers noirs. Il sourit à l’objectif, mais ses yeux sont tristes.

— Il va bien. Ou pas trop mal, du moins. Il vit toujours dans cette petite maison, à une dizaine de kilomètres du village. Grâce à son ordinateur, il a un travail qui lui plaît et on peut discuter, malgré son mutisme. Il s’est créé des liens solides avec quelques personnes sur internet. Je crois qu’il serait devenu fou autrement.

— Vous n’allez pas le voir, malgré tout ?

— Non. Je n’ai jamais souhaité lui imposer ces retrouvailles et ruptures incessantes. Ni à moi, pour être honnête.

— Il n’est pas parti ?

— Lars a raison : pour aller où ? Sa malédiction le poursuit partout...

Je prends sa main.

— Merci pour l’offrande de ces mots.

— Qu’allez-vous faire ? Ils feront tout pour vous empêcher de l’approcher. Et je ne suis pas sûre de le vouloir non plus. Je... D’habitude, je vois. Mais vous...

— Rentrez chez vous, Helga. Je m’occupe du reste.

Je me penche doucement vers elle, en un geste tendre si souvent répété qu’il m’est aussi naturel que de respirer. Une brume rougeâtre s’échappe d’entre mes lèvres et Helga tente de reculer. Je la maintiens fermement. L’oubli la cueille et elle repart, incapable de garder les mots qui lui permettraient de se souvenir de ce moment d’échanges.

Indicible.

Le gîte résonne des rires et échanges des touristes qui profitent de la soirée. Clothilde a chargé son employée de me servir, elle ne m’approche plus du tout.

Je dois avouer être un peu déçue, même si c’était prévisible : en dehors d’Helga cet après-midi, aucun autre habitant n’est venu me parler. Aucun n’a même réfléchi à leur histoire. Ce village est mort depuis des années, égoïste et mesquin, condamnant un pauvre garçon désemparé.

Ma décision est prise et je me prépare à rencontrer Mortimer.

Le lendemain, Lars se trouve devant le gîte, avec quelques autres villageois. Je reste sur les marches et je croise les bras, calme et patiente. Le vieil homme regarde ses compagnons. Il annonce autoritaire :

— Vous n’irez pas le voir. Je vous l’interdis.

— Vous n’en avez pas le pouvoir.

— Si, je...

Je souffle doucement et un voile rubis s’accroche aux runes sur ma main levée. Une bouffée de plus et celui-ci s’éloigne pour aller s’enrouler autour de la gorge de Lars. Sa voix s’effondre dans un râle. Un chuintement désagréable perce encore les airs, mais c’est le silence qui domine. Personne n’ose rompre ce moment et Lars se fait violence pour essayer de parler. En vain, car les mots n’obéissent plus qu’à moi.

— Pas un seul d’entre vous n’a daigné penser à Mortimer. Votre histoire avec lui ne mérite pas de vivre. Vous méritez l’oubli.

Comme je n’ajoute rien, la petite troupe bat en retraite sans insister.

Je me dirige alors vers cette maison de pêcheur dont a parlé Helga. Je me délecte de ce ciel désormais pur et translucide. Les cris des corbeaux et les odeurs de terre brune chargée d’humus me ressourcent à chacun de mes pas.

Mortimer attend.

La petite maison est du même bleu que celle d’Helga. Le bon état des murs me laisse penser que la peinture est récente. Ainsi, le frère et la sœur ont sans doute choisi ensemble la couleur de leurs maisons respectives. La distance et les années n’ont pas entamé leur lien fraternel, ce qui est une bonne chose. Après ma visite, Mortimer aura besoin de quelqu’un sur qui il peut compter.

Je pousse le petit portillon et je m’avance sur le chemin de galets clairs. De chaque côté, des plants de belladone aux fleurs plus rouges que pourpres. La fleur des secrets empoisonnés. Merveilleux choix.

Pour lui faire honneur, je cueille une baie et la glisse entre mes dents. Je fais éclater cette petite cerise sucrée, savourant son amertume si agréable. Le jus se répand sur ma langue et je sens les runes sur ma peau s’éveiller en écho aux paroles murmurées au sein de la nuit.

Je fais retentir la sonnette.

J’entends une tasse, ou un verre peut-être, se briser au sol. Il est bien trop tôt pour le livreur : j’ai surpris Mortimer dans sa routine habituelle.

Après quelques instants, il ouvre la porte. L’étonnement s’inscrit sur son visage, avant de laisser place à la curiosité. Nous restons ainsi plusieurs minutes, je ne veux pas le brusquer.

Les sourcils froncés, ses yeux traînent alors et se posent sur les fleurs derrière moi.

— Oui, Mortimer. Je suis là.

Je perçois la frontière de ses rêves poindre à la surface de sa pensée et se déchirer. C’est violent, comme une lame tranchant les fils de la réalité. Il vacille, submergé par ce flot de confidences abandonnées.

Je l’encourage à venir s’asseoir sur le banc de bois flotté, à quelques pas.

Ces années de sommeil hantées dont il ne gardait aucun souvenir le heurtent et il se met à trembler de plus belle.

Je pose mes mains sur ses épaules, plongeant mes yeux dans les siens.

— Ne crains rien. Toi, le parleur nocturne, l’infortuné paria, je viens te libérer.

Ces mots ne suffisent pas à le détendre, mais il ne recule pas.

Les runes pulsent au rythme de la danse des lignes tatouées sur l’ensemble de mon corps. Je dois puiser jusqu’au cœur de ma force pour que le charme opère.

La tâche est plus difficile que je ne le pensais. Les dieux me mettraient-ils à l’épreuve ?

Je me concentre encore et, les doigts raidis par l’effort, le corps tendu et le souffle court, je parviens enfin à tarir ses mots. Lui qui ne pouvait les retenir tant il débordait, moi, je peux les contenir et les faire miens.

Òsegjandi, l’Indicible.

Nous restons ensuite un long moment face à la mer d’argent bleuté. Un corbeau se pose sur la clôture, avant de voler une baie de belladone et poursuivre sa route, nous saluant d’un hochement de la tête.

Mortimer semble abattu, vidé de son essence.

Il sort son téléphone, tapote quelques instants, puis me montre l’écran.

« Et maintenant ? »

— Tu vas vivre.

« Helga ? »

— Oui.

Nous retournons au village.

Notre arrivée ne passe pas inaperçue et plusieurs habitants sortent de chez eux. Lars en tête, ils bloquent la route. C’est Clothilde qui parle pour le groupe, cette fois :

— Mortimer, comment oses-tu te présenter ici ?

Celui-ci se raidit et j’interviens en m’adressant à Clothilde :

— T-t-t-t. Vous tous, vous n’avez plus voix au chapitre. Désormais, Mortimer sera maître de sa voix, la nuit... comme le jour !

— Impossible ! Et puis, pour qui tu te prends, en fait ? Tu...

Un hoquet se fait entendre sur ma gauche. Mortimer me regarde, étonné lui-même de ce qu’il est en train de faire. Il ouvre la bouche, hésitant, force ses cordes vocales.

Ses mains tremblent alors qu’il les porte à sa gorge, comme pour sentir les vibrations réveiller tout son être.

Et quatre syllabes envahissent l’espace.

— Òsegjandi.

Silence. Tous les visages se tournent vers moi, les yeux ronds de surprise. La peur s’invite et je sens leur respiration s’accélérer. Je suis l’Indicible, l’oubli des rêves clandestins et la veilleuse des secrets invisibles.

L’ancien gardien, les yeux embués, esquisse un sourire dans ma direction. Puis il aperçoit Helga qui s’approche, intimidée, et son sourire se noie dans ses larmes. Sa sœur le prend dans ses bras et ils se tiennent ainsi, comme seuls au monde, au mépris de la fuite implacable du temps.

La force de ces retrouvailles rend l’offrande de Mortimer d’autant plus précieuse et c’est un cadeau que j’accepte sans hésiter :

— Merci.

Ma tâche ici est terminée.

— Mortimer m’a nommée. Je peux partir.

Je tends les bras et je sens les runes sur ma peau s’embraser, alimentées par tous les rêves perdus de Mortimer. Le flux de puissance est tel qu’il me consume de l’intérieur. Je n’avais pas réalisé la quantité de secrets que cet homme avait gardés et ceux-ci alimentent mon feu intérieur comme le ventre d’un volcan.

J’entrouvre les lèvres et j’exhale une brume sanguine glissant entre les habitations. Elle se propage bien au-delà du village, plus dense et plus forte que je ne l’aurais cru possible. Elle s’infiltre partout, dans les cœurs et dans les âmes.

Lorsqu’elle se dissipe, elle laisse Lars, Clothilde et les autres parfaitement hagards. Les souvenirs ne disparaissent pas, ils deviennent... indicibles. Les villageois ne pourront jamais mettre de mots sur cet éclat de mémoire. Helga et Mortimer ne seront plus qu’une absence, un vide dans leur esprit avec lequel ils devront vivre jusqu’à leur trépas.

Le frère et la sœur, allégés des rancœurs de leurs voisins, vont pouvoir entamer une nouvelle vie.

Le soleil, d’un rouge éclatant, s’enfonce dans l’eau bleue de la mer. Le jour s’efface, et mon reflet dans la vitre du car est apaisé.

Dans mon casque, les chœurs puissants font battre mon cœur dans un rythme chaud et profond, me préparant pour ma prochaine étape.


Texte publié par Hiraeth, 11 juin 2026 à 00h07
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