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Le conte de Lexobie

En terrasse du bar Le petit Michel, mon petit-neveu prêtait l’oreille à mes histoires. Nous revenions d’un tour sur la grève, ayant marché jusqu’à la croix de mi-lieue avant de revenir. Cela m’avait rappelé un conte de Saint-Michel, et je le lui racontais en ces termes :

« Jadis, cette étendue de sable était couverte de forêt luxuriante, et une cité s’y dressait. Une cité riche et prospère, que ses remparts protégeaient des attaques de mer comme de terre. Elle s’appelait Lexobie. Et le roi de Lexobie avait un sceptre magique, qui exauçait tous les vœux et permettait à la ville de ne jamais manquer de rien. Aussi le roi vivait-il dans une fête permanente. Le vin, les fruits, les filles, il s’accordait tous les plaisirs, et Lexobie sombrait chaque jour davantage dans le vice et la paresse. Aussi un jour, Dieu décida de sévir : il souleva la mer, et Lexobie fut engloutie par les flots, remplacée par cette plage immense. »

J’entendis un gloussement. Je tournai les yeux avec un froncement de sourcils vers la table voisine. Un jeune homme y était assis, drôlement vêtu, comme pour un festival médiéval. Se moquait-il de moi ?

Allons, mon vieux, tu oublies qu’aujourd’hui on n’écoute pas parler les inconnus, songeai-je. Cet étranger ne t’a probablement même pas remarqué.

« Tonton ! La suite !

— Oui, oui. La cité de Lexobie fut engloutie pour les péchés de ses habitants. Mais tous les ans, la nuit de la Pentecôte, un passage s’ouvre entre deux rochers, menant au palais du roi ; il faut traverser quatre salles pour atteindre la dernière, où repose le sceptre tout puissant du roi déchu. La pierre s’ébranle au premier coup de minuit, et se referme au douzième ; si on ne ressort pas à temps, on reste prisonnier de la grotte jusqu’à la prochaine Pentecôte. Hors, il y a des siècles, un jeune homme du nom de Perik a voulu tenter l’aventure. C’était un garçon avide, envieux de la richesse d’autrui. Et à la nuit de la Pentecôte, lorsque minuit sonna, il était prêt à s’engouffrer dans le passage. Il résista à l’argent de la première salle ; à l’or de la seconde ; aux perles de la troisième et même aux diamants de la quatrième. Mais dans la dernière salle, il resta subjugué face à la beauté des cent filles qui entouraient le sceptre du roi de Lexobie. Il ne prêta pas l’oreille aux derniers coups de minuit, et la grotte se referma sur lui. Il périt d’avoir voulu les trésors qui n’appartiennent qu’à Dieu. »

L’étranger éclata de rire. Je me tournai à nouveau vers lui.

« Vous avez un problème, garnement ?

— Mais non, brave homme, mais non ! »

Il avait un drôle d’accent, que je ne reconnaissais pas.

« J’aimerais simplement vous faire remarquer que votre histoire est erronée. Et pas qu’un peu ! Ce n’est pas d’un conte moral pour enfant dont il s’agit, mais de faits véridiques ; vous ne pouvez les détourner ainsi.

— Véridiques ? Lexobie est une légende, et je viens de dire la légende telle qu’on me l’a racontée. »

L’étranger eut un sourire goguenard.

« On la raconte mal, alors.

— Eh bien, racontez-nous votre version, puisque vous êtes si malin.

— Mais bien volontiers ! »

Il s’accouda à sa table dans une attitude provocatrice et assurée que je trouvais des plus exaspérantes, avec son petit sourire en coin.

« Perik, Perik Scoarn puisque tel est son nom complet, croyait en votre version de l’histoire. Il croyait que Lexobie avait sombré à cause de la colère de Dieu, et lorsque la grotte se referma au douzième coup de minuit, il était persuadé que son avidité l’avait perdu. Mais voyez-vous, il se trompait ; les jeunes filles, aimables demoiselles de Lexobie, allumèrent des torches et le conduisirent au-delà de ce que vous appelez la dernière salle du palais. Il faut être réaliste, grand-père, un palais dispose de plus de cinq salles ! Enfin bref, elles conduisirent Perik jusqu’à la salle du trône du palais, où attendait le roi de Lexobie, en chair et en os, épargné par la mort et le dégât des âges.

— Impossible ! protestai-je. A l’époque de cette histoire, Lexobie avait sombré depuis des siècles déjà !

— Mais vous oubliez le pouvoir du sceptre ; le roi de Lexobie avait accordé l’immortalité à tous ses sujets, et les cent demoiselles étaient ses cent filles. La plus âgée des cent lui rendit le sceptre et lui raconta l’arrivée de Perik. "Allons, fier rêveur, lui dit le roi, tu es le bienvenu à ma Cour ! Tu as eu le courage de tout tenter pour mener une vie de plaisir ; eh bien je te l’offre !". Ainsi, Perik partagea la tablée du roi et le pouvoir de sa baguette de noisetier.

— Ça n’a pas de sens, protesta mon neveu. Si Dieu a abattu sa colère sur Lexobie, le sceptre aurait dû perdre ses pouvoirs.

— C’est parce que la chute de Lexobie ne s’est jamais produite. Dieu n’a jamais abattu sa colère sur la cité. C’est le roi lui-même qui a dissimulé sa cité sous la grève. Il voulait vivre sa vie de plaisir en paix, sans l’attaque des moralisateurs, et Lexobie est devenu un paradis pour ses habitants, où tout était permis, sans retenue ! C’est lui qui a emporté la forêt luxuriante qui était ici, jadis, pour ne laisser que ce triste sable. Je te laisse imaginer la joie de Perik en découvrant la vérité que le reste du monde avait rejetée et condamnée.

— Mais la grotte qui s’ouvre à la Pentecôte ? Pourquoi ? Et ses filles ? Et le sceptre ? Pourquoi les mettre sur la route de Perik ?

— Le roi voulait simplement créer la légende ; il voulait que les festoyeurs les plus courageux et les plus avides de richesses soient attirés dans son palais. Il s’est amusé, avec tous ses détails farfelus, cet argent, cet or, ces diamants ! Tu imagines bien que pour lui, tout cela n’est qu’un amas de bibelots.

— Et cette histoire est la vraie ?

— Bien sûr que oui !

— Bien sûr que non, répliquai-je. Tiens, va payer au comptoir, veux-tu ? »

Je lui tendit un billet, il le prit à contrecœur et quitta la table. Je jetai un regard furieux à l’étranger.

« Comment osez-vous raconter de telles salades ?!

— Ces salades ne sont que pure vérité, dit-il en haussant les épaules. Perik vit toujours sa meilleure vie, et le roi de Lexobie a à présent trois-cent filles. Et autant de fils, probabilités obligent.

— Vous apprenez le vice aux enfants ! Je vous prierais d’arrêter de vous moquer des contes ancestraux de ce village ! »

L’étranger haussa de nouveau les épaules.

« Bah, si vous le dites. »

Il se leva, mis une cape sur ses épaules et remit sa chaise en place. Il se pencha pour se saisir de quelque chose qu’il avait appuyé contre la table. Je fus stupéfait de reconnaître une baguette en bois de noisetier. Il commença à siffloter et s’en alla d’un pas tranquille, faisant tournoyer son bâton, le brandissant tantôt vers le ciel, tantôt vers la terre, avec majesté. Comme s’il s’agissait… d’un sceptre ?

Se pourrait-il… ?

« Tonton, on y va ! »

Je sursautai, baissant les yeux vers mon petit-neveu, qui me tendait ma monnaie.

« Oui, oui, allons-y. »

Lorsque je relevai la tête, l’étrange jeune homme avait disparu.


Texte publié par RougeGorge, 8 juin 2026 à 20h54
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