Le crépuscule recouvrait le monde d’or. Le tronc des arbres s’en parait tel un manteau, l’herbe ondulait sous sa caresse, les nuages devenaient un tableau aux mille couleurs. Et le grand château de dame Vylraïde se parait d’un noir d’encre, profond, tâche vilaine sur ce splendide paysage.
Dame Vylraïde ouvrit les yeux. Elle se redressa roidement. Déplia ses bras. S’étira langoureusement. Sortit de son cercueil. Il était affreusement tôt, et elle se sentait encore fatiguée. Mais elle avait le cœur trop en peine, et l’esprit trop troublé, pour replonger dans la douceur du sommeil.
A pas lents, las, elle sortit de sa chambre et parcourut les couloirs de son château, gris aux murs, au plafond, rouge sang au tapis sur le sol. Tel avait toujours été le monde de Vylraïde ; gris et écarlate. Elle aimait l’écarlate. Elle aimait quand, d’un homme gris, aux yeux gris, aux cheveux gris, à la peau grise, jaillissait un jet rouge. N’était-ce pas la seule couleur capable de la ravir ? Elle vivait dans le noir. Et dans le noir, ses yeux ne voyaient ni bleu, ni vert, ni les douceurs dorées de l’aube et du crépuscule. C’était des couleurs laides. Seul comptait le rouge du sang sur le gris du monde. Il en allait ainsi pour tous les vampires.
Tous.
Alors qu’elle descendait les grandes marches menant au hall de sa demeure, la porte d’entrée s’ouvrit avec un grincement sauvage, qui fit sursauter la dame perdue dans ses pensées grises et rouges. Elle s’arrêta à la moitié des marches pour jeter un regard furibond vers la porte. L’ouverture laissait pénétrer la lumière de la soirée. L’affreux doré du soleil couchant vint chasser le gris des dalles, et révéler le vert et le bleu violacé d’un bouquet de jacinthe des bois… que tenait la main griffu et blanche de celui qui pénétrait le château.
— Vylmor ! tonna la dame. Que rentres-tu à une heure pareille ? Où as-tu passé ta journée ?
Le vampire sur le seuil sursauta et leva des yeux terrifiés vers la maîtresse de maison.
— Mère…
— Et referme cette porte, misérable ! Cette lumière me brûle les yeux !
Vylmor répliqua d’un ton timide :
— Mère, si peu de lumière ne peut vous faire de mal…
— Elle m’insupporte ! Fais ce que je te dis, insolent ! Et réponds à mes questions. Que faisais-tu dehors en pleine journée ?
Vylmor referma la porte à contrecœur, bafouillant :
— Je… suis allé vous cueillir des fleurs, mère !
Sur quoi il tendit le bouquet en avant, le montrant à sa mère. Sans la lumière du jour, il était devenu gris aux yeux des deux vampires. Vylraïde toisa son fils avec mépris.
— Des fleurs.
— Oui, des fleurs.
— Des fleurs ?
— Pourquoi pas des fleurs ?
— Vylmor !!!
Le cri de Vylraïde résonna comme le tonnerre dans le hall, et le jeune vampire – à peine cinquante années derrière lui – en lâcha son bouquet pour se boucher les oreilles. Lorsqu’il releva le regard vers sa mère, elle se tenait juste devant lui, la main levée.
— Mè…
Elle lui donna une puissante claque sur la joue. Elle écrasa les jacinthes du talon.
— Tu es la honte de notre race, siffla-t-elle.
Puis elle s’évapora en fumée noire.
Vylmor resta planté sur le seuil du château, les yeux baissés sur les fleurs piétinées. Puis il mit un genou à terre et les ramassa. Les petites clochettes, qu’il savait si belles sous la lumière du jour, tombèrent de leurs tiges, dont s’écoulait une sève translucide. Son sang.
Il sentit les larmes lui gonfler les yeux alors que sa gorge le serrait. Sa joue lui faisait mal, mais son cœur était plus douloureux encore.
— Violette… murmura-t-il.
Il retint ses larmes de couler. Il abandonna ses fleurs sur le sol, se dirigeant vers l’escalier. Il monta jusqu’à sa chambre, fermant à clef la porte derrière lui. Il avisa le cercueil tapissé de velours rouge. Il abhorrait le rouge. Avec colère, il tira le couvercle sur sa couche, pour ne plus voir cette affreuse couleur. Ainsi, il ne resta plus que le gris. Sa chambre n’avait pas de fenêtre. Et de toute manière, le soleil devait s’être recouché, et dehors aussi tout était gris.
Comme le monde était beau, tantôt ! Lorsque le vert, l’or, le rose, le bleu et tant d’autres teintes se le partageait, lorsque le sol était tapissé de fleurs sauvages et que la vie brisait le silence. Le chant des oiseaux, des grillons, des grenouilles en quête d’amour ; le bourdonnement des abeilles préparant les fleurs à l’été ; la rumeur qui animait les villages humains… Tant de vie et de couleur… Et dans ce triste château, tant de pierre sans âme et de grisaille.
Vylmor poussa un soupir. Il se dirigea vers sa cheminée, vestige du temps où des humains habitaient le château, et retira une dalle noircie par les feux qui y avaient brûlé au cours des siècles passés. En dessous de cette dalle, c’était sa cachette. Vylmor en sortit une petite boîte de bois. Il savait qu’elle était peinte d’élégants motifs verts et dorés sur le bois d’un brun profond. Il en ouvrit le couvercle, et sortit un à un ses trésors.
Un pétale de rose, une aile de papillon, une feuille d’érable, un caillou, une plume, une boîte d’allumette, un miroir de poche, un papier plié en quatre.
Il se rappelait de la couleur de tous ses objets. Il se rappelait que Violette les avait trouvés magnifiques. Qu’elle les lui avait offerts. Il prit les allumettes. Il en restait une dizaine. Il en craqua une, et la flamme chaleureuse vint redonner leurs couleurs à ces présents. Il se hâta de prendre le petit miroir et le leva devant son visage. Il y voyait la flamme de l’allumette, mais lui-même n’apparaissait pas.
Il chercha activement une trace de son reflet. Cette petite ombre, là, pouvait-elle lui appartenir ? Ou cette ligne pâle ? Il aurait tant aimé se voir, un jour, dans une glace, ou une étendue d’eau… Il aurait tant aimé que ses yeux vissent la lumière que son corps reflétait, et les couleurs qui devaient être les sienne.
Tant qu’il n’aurait pas vu son reflet, il aurait toujours ce terrible doute : appartenait-il réellement au monde qu’il adorait ? Avait-il réellement sa place au milieu de tant de couleur ? Avait-il le droit de vivre au grand jour, ou sa mère avait-elle raison de le mépriser et de le prendre pour un imbécile, une honte ?
Une larme coula le long de sa joue. Dans le miroir, il la vit. Il la vit scintiller à la lueur de l’allumette, qui acheva alors de se consumer et s’éteignit. La vision était passée si vite qu’il crut que ses yeux l’avaient trompés. Ses larmes avaient-elles vraiment un reflet ? Avait-il des raisons d’espérer ? Il sourit. Reposa le miroir et l’allumette consumée. Il ne voulait pas en craquer une seconde. Il ne voulait pas les gaspiller.
Il commença à ranger ses objets. Sauf le bout de papier. Il s’en saisit et le déplia. Son visage y était représenté, par des traits hésitants et maladroits. Vylmor savait que dessus, ses lèvres y était d’un agréable rose pêche, et ses yeux bleus comme le ciel d’été. C’était Violette qui l’avait dessiné. Pour qu’il puisse se voir. Savoir qu’il avait bel et bien ses couleurs, et qu’il avait sa place dans le monde.
Vylmor posa ses lèvres sur le dessin, en un baiser silencieux. Puis il le reposa dans la boîte, la referma et la rangea dans la cheminée, reposant soigneusement la dalle qui la dissimulait. Il se releva, avisa son cercueil, hésita avant de s’allonger à même le sol. Il était épuisé. Il avait mal. Mais il y avait en lui de l’espoir, de l’amour, et ce furent les agréables couleurs du monde qui le guidèrent au sommeil.
On tambourina à la porte de Vylmor. Vylraïde criait de l’autre côté du battant :
— Vylmor, debout ! Réveille-toi, fainéant !
Le jeune vampire ouvrit péniblement les yeux.
— Vylmor !!
— J’a… J’arrive ! dit-il entre deux bâillements.
Il alla ouvrir la porte à sa mère. Elle avait l’air en colère. Comme d’habitude lorsqu’elle posait les yeux sur lui.
— Ah, enfin ! Un vampire ne dort pas à cette heure, malappris !
— Quel heure est-il ? demanda-t-il.
— C’est le début de l’après-minuit ! Tu devrais avoir honte !
— Si vous me réveillez juste pour me dire ça, grommela Vylmor, vous auriez pu vous abstenir…
— Je te demande pardon ?
Elle lui pinça l’oreille.
— Comment oses-tu me parler sur ce ton ?!
— Aïe, aïe ! Pardon, pardon !
Elle le lâcha.
— Quoi qu’il en soit, sache que je ne suis pas venue pour le plaisir de te tirer du lit. Suis-moi.
Vylraïde tourna les talons et s’éloigna.
— Comment ? Mais, où ça ? bredouilla son fils.
Elle ne répondit pas, continuant d’avancer à grands pas. Vylmor se précipita à sa suite.
— Mère, où allons-nous ? insista-t-il en boutonnant le col de sa chemise, qu’il avait ouverte pour dormir.
La dame regardait toujours droit devant elle, silencieuse. Vylmor abandonna, et se décida à attendre. Ils descendirent les escaliers, et Vylraïde ouvrit la grande porte. Vylmor était de plus en plus intrigué, et inquiet.
— Mère ?
Ils sortirent. Vylraïde referma la porte. Dehors, il faisait noir. Le ciel était dégagé, mais la lune n’était pas visible. Soit elle n’était pas levée, soit…
— Mère, est-ce la nouvelle lune ? demanda Vylmor avec un affreux pressentiment.
— Oui, répondit Vylraïde.
— Mère ! s’exclama avec effroi le jeune vampire. Vous ne voulez pas que nous… que je…
Vylraïde lui lança un regard malicieux, sa bouche se tordant en un sourire cruel. Vylmor recula d’un pas.
A la nouvelle lune, Vylraïde chassait.
— J-Je ne viendrai pas avec vous !
— Il est grand temps, mon fils, que tu embrasses les obligations de ta race. Cette nuit, tu boiras le sang que tu auras toi-même récolté, au lieu d’aller te servir dans mes réserves !
— Je ne me sers pas dans vos réserves !
— Mais bien sûr… railla Vylraïde. Allons, viens.
— Non !
Vylraïde se figea. Elle pivota lentement vers son fils. Ses yeux scintillaient de rouge.
— Pardon ? J’ai cru mal entendre.
— J-Je ne v-veux pas chasser… je refuse !
En un éclair, les doigts de Vylraïde se refermèrent sur la gorge de son fils, qui poussa un cri étranglé.
— Tu vas m’obéir, Vylmor. Tu es un vampire.
Elle plongea son regard rougeoyant dans le sien. Il était terrifié. Il bredouilla :
— D… D’acc…ord…
Elle le lâcha. Il toussa violement, inspira profondément.
— En route, dit Vylraïde.
Vylmor la suivit, la gorge serrée d’appréhension.
Vylraïde le conduisit à travers bois jusqu’au village le plus proche. A la lisière de la forêt, elle lui chuchota :
— Vas-y. Entre dans une maison en repais-toi du sang d’une victime.
— Mère, je…
— Vas-y !
— Je… ne suis pas doué pour l’évaporation, je n’arriverai pas à me glisser sous une porte…
— Quel incapable…
Vylraïde se changea en fumée noire, rampa près du sol jusqu’à la maison la plus proche. Vylmor poussa un soupir ; ce n’était pas la maison de Violette. Vylraïde entra, et quelques secondes plus tard elle ouvrit la porte de l’intérieur. Elle fit signe à son fils, lui lançant un regard signifiant « qu’attends-tu, nigaud ? ». Vylmor la rejoignit, les jambes tremblantes.
— Mère, je…
— Va ! Il y a ici un enfant dont le sang a une odeur particulièrement alléchante.
Vylmor ne bougea pas. Il fixait l’intérieur de la maison en tremblant. Vylraïde le poussa de l’épaule.
— Allons, misérable ! siffla-t-elle.
Il trébucha à l’intérieur. Elle continua de le pousser jusqu’à une chambre d’enfant, où dormait une petite fille.
— Mère…
— Mords, avant qu’elle ne se réveille !
— Je ne peux pas…
— Comment donc, tu ne peux pas ? Mords ! Arrache-lui le cou !
— Je ne peux pas…
— Es-tu sot ? Elle semble si délicieuse !
La petite remua dans son sommeil, sur le point de se réveiller. Vylraïde se jeta sur elle et planta ses crocs dans son cou. L’enfant eut le temps d’écarquiller les yeux, d’ouvrir grand la bouche, mais son cri ne put jaillir de sa gorge avant que Vylraïde n’y plaque sa main. Vylmor fut si terrifié par l’expression de douleur extrême l’enfant qu’il arracha sa mère de sa victime. La gamine hurla. Vylraïde repoussa son fils d’un coup dans la mâchoire.
— Qu’as-tu fait ?!
Elle prit l’enfant sous son bras, plaqua de nouveau sa main contre sa bouche et s’enfuit hors de la maison, alors que les parents se réveillaient.
Vylraïde courut jusqu’à la forêt, un Vylmor terrifié sur les talons.
— Mère, arrêtez ! Rendez l’enfant ! Je vous en conjure !
Vylraïde s’arrêta.
— Tu n’es qu’un fou ! Tu veux notre perte !
— Non je…
— Silence !
La fillette émit un gémissement. Vylraïde lui tordit le cou. On entendit un claquement sec. L’enfant était morte. La dame la laissa retomber sur la litière forestière et empoigna son fils par le col.
— Bois ! Bois son sang, tout de suite !
— N-Non !
— Obéis ! Soit un vampire digne de mon sang !
Elle le projeta à terre, près du cadavre.
— Bois ! Rugit-elle.
— Mère, je ne peux pas !
— Bois !
— Cela gâcherait tout !
— Bois !!!
Elle leva sa main griffue. Vylmor leva les bras pour se protéger le visage. Il attendit le coup. Mais ce fut Vylraïde qui poussa un cri.
Vylmor rouvrit les yeux. Une silhouette s’était jetée sur sa mère, la projetant à terre. L’ombre se redressa et s’approcha de lui.
— Vylmor ! cria-telle. Est-ce que tu vas bien ?
— Violette !
Vylmor se releva, saisit les mains de l’humaine.
— Va-t’en, vite !
— Oh, mon Dieu ! Vylmor, cette enfant… Cette enfant, est-elle… ? J’ai entendu des cris et… Oh mon Dieu ! Vylmor, dit-moi que l’obscurité me joue des tours !
Vylmor vit sa mère se relever.
— Violette, tu dois t’enfuir !
Trop tard. Vylraïde chargeait sur eux. Alors Vylmor pris son courage à deux mains, repoussa Violette derrière lui, et accueillit sa mère à coups de crocs et de griffes.
— Traître ! gronda sa mère en tentant de lui labourer le torse. Tu oses te mettre en travers de ma route ! Tu n’es pas un vampire !
Vylmor esquiva et dirigea un coup vers le visage de sa mère. Elle évita et lui griffa le bras, déchirant ses habits sans atteindre se chair.
— Je ne veux pas être un vampire ! rétorqua-t-il.
Il voulut lui lacérer la poitrine. Elle attrapa son bras à la volé, tira un grand coup et enfonça ses griffes dans son épaule. Le sang coula. Un sang aux reflets écarlate. Un sang plus chaud. Un sang qui n’était plus totalement celui d’un vampire. Qui changeait. Vylraïde recula en poussant un cri.
— Vylmor !
Le jeune vampire regarda avec stupéfaction le liquide qui s’écoulait de son bras.
— Ça fonctionne… souffla-t-il. Violette, ça a marché !
Il se tourna vers l’humaine, qui s’était laissée tomber sur le sol face à la violence du combat, des larmes ruisselant sur son visage.
— Violette ? répéta Vylraïde. Vylmor, qu’est-ce qui a marché ? Qui est cette… Non… Non, ne me dis pas que… Vylmor ! Tu… t’es laissé mordre par un humain ?
Vylmor reporta son attention vers elle.
— Oui, mère.
Elle vacilla.
— Tu es complètement fou… Fou ! Tu… tu vas devenir… mortel ?
— …Oui, mère.
— Pourquoi ?
Vylmor baissa les yeux sur le cadavre de l’enfant.
— Parce que j’en ai assez… de ça. Parce que j’en ai assez de votre monde gris. Parce que je vous hais ! Parce que j’aime la vie et les couleurs de ce monde ! Parce que j’aime… J’aime Violette.
Il alla s’accroupir près de la jeune femme, lui prit tendrement les mains. Elle pleurait, jetant des regards fiévreux au cadavre de la fillette.
— C’est… C’est insensé… bredouilla Vylraïde. Mon fils… Tu ne peux devenir mortel ! Tu… ne peux m’abandonner, mourir avant ta mère ! Tu ne le peux pas !
— C’est ce que je veux.
— Tu as perdu la raison ! C’est… C’est cette fille qui te fait perdre la tête ! Rends-moi mon fils, mortelle ! Je te tuerai, et tu me rendras mon fils !
Vylmor bondit sur ses pieds et hurla :
— Je vous jure qui si vous ne faites ne serait-ce que l’effleurer je vous le ferais payer !!! Je vous attaquerai, je ne vous laisserai pas un instant de répit jusqu’à ce que l’un de nous deux ait rejoint le royaume des morts !!!
Vylraïde sembla stupéfaite. Hébétée par la violence dans la voix de son fils, d’ordinaire si soumis. Elle semblait perdue. Incapable de décider ce qu’elle devait faire. Si elle tuait Violette, elle devrait tuer son fils ou mourir de sa main. Si elle ne faisait rien, Vylmor la quitterai pour rejoindre le monde des mortels. Il périrait avant un siècle, et elle resterait seule au monde.
— Vylmor… change d’avis, mon enfant, dit-elle. Je t’aime, tu es tout ce que j’ai… Bois du sang. Bois le sang de cette enfant, le maléfice qui te consume sera renversé ! Bois, bois…
— Je préfèrerais boire du poison ! Voilà des mois que je n’ai pas touché à une seule goutte de sang humain. Et enfin, la transformation a commencé.
— Ecoute, mon fils, écoute. Ne deviens pas mortel. Le seul vœu de ta chère mère est que tu restes à ses côtés. Je… Je te laisserai en paix jusqu’à la mort de cette femme, puis tu me reviendras sans te laisser mourir, d’accord ? Vylmor ? Ne devient pas humain… je t’en supplie, ne meurs pas !
Vylmor la toisa. Elle avait si peur. C’était lui qui avait le pouvoir sur elle, à présent.
— Si vous partez maintenant, dit-il, j’y réfléchirai. Peut-être vous reverrais-je dans cent ans.
— Mais mon fils…
— Partez ! Et ne revenez plus jamais me voir jusqu’à ce que je revienne.
Vylraïde le fixa, le regard embué de douleur. Puis elle s’évapora en fumée noire et fuit vers le château.
Vylmor poussa un soupir et se laissa tomber par terre. Il tremblait de tous ses membres. Violette le prit dans ses bras.
— Oh, Vylmor…
Elle vit au loin la lueur de torches. Des éclates de voix leur parvinrent. Les villageois arrivaient à la recherche de l’enfant.
— Anna ! Violette ! Anna !
— Elles sont là !
— Qui est cet homme ?
— Il saigne !
— Une autre victime du vampire…
— Où est Anna ?!
— Mon Dieu, elle est…
— Anna !!!
Dehors, il faisait grand jour. Et comme chaque jour depuis des décennies, Vylraïde n’arrivait pas à s’endormir. Elle restait les bras en croix dans son cercueil, à attendre le crépuscule. A guetter le retour de quelqu’un.
On frappa à la porte. Elle était loin de l’entrée, mais elle l’entendit. Elle entendit ce bruit qu’elle avait tant attendu. Elle se changea en fumée et fila devant la porte. Le cœur battant, elle ouvrit le panneau.
— Vylmor ! s’écria-t-elle.
Ce n’était pas Vylmor. Sur le seuil, il y avait cinq personnes. Deux jeunes femmes adultes, deux petits garçons et une petite fille. La femme la plus âgée demanda :
— Êtes-vous… dame Vylraïde ?
Vylraïde la regarda. Elle avait des yeux bleus, des lèvres roses. Elle avait un visage familier. La seconde ajouta :
— Nous sommes les filles de Vylmor. Voici mes deux fils, et la fille de ma sœur. Notre père est mort hier. Il nous a dit que vous étiez notre grand-mère. Et que vous voudriez nous rencontrer.
Vylraïde hocha lentement la tête. Elle avait la gorge serrée.
— C’est vrai, dit-elle en un souffle. Entrez.
Elle s’effaça. Les cinq visiteurs entrèrent. Sur le point de refermer la porte, Vylraïde leva les yeux vers le ciel. Le ciel d’un bleu exécrable. L’herbe d’un vert laid. Les fleurs d’un rose criard. Le soleil d’une lumière affreuse.
Une larme roula sur sa joue.
Le monde était d’une beauté terrible.

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