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tome 1, Chapitre 1 « Chapitre 01 » tome 1, Chapitre 1

Note de l'autrice

Je suis à la recherche de conseils et d'avis pour améliorer cette histoire. Si vous souhaitez m'apporter des corrections, des commentaires au sujet d'une tournure maladroite ou simplement un avis général, n'hésitez pas !

Merci de vous intéresser au Cœur de l'æther.

Bonne lecture.

Sud'

***

Ce matin, le temps semblait suspendu. Une lumière douce éclairait la lisière du bois aux sangliers. Les chênes et les bouleaux se dressaient immobiles dans l’air sec et les animaux demeuraient silencieux. Quittant le taillis, Inga écouta le calme de la campagne troublé par le cahot de sa brouette. À chaque soubresaut, les pots en terre cuite s’entrechoquaient et les fagots de plantes séchées bruissaient. Emmitouflée dans une veste en peau de mouton, elle marchait à bonne foulée, ignorant le froid exceptionnel qui piquait ses joues et ses mains découvertes. Sous ses pas, le chemin de campagne dessinait une veine brune sur l’herbe encore brillante de gelée. L’automne avait mis le sol à nu sous ses passages répétés puis, l’hiver l’avait figé. Les ornières gelées luisaient d’un verglas traître. Dès qu’elle le put, Inga dévia sa brouette vers le tapis d’herbe qui bordait la route.

L’herbe crissait sous son passage, humidifia le bas de sa longue jupe de laine et la pointe de ses bottines fourrées.

Le calme était revenu.

Elle reconnut la voix éraillée d’un geai des chênes qui s’envolait. Le soleil réchauffait son visage ponctué de discrètes taches de rousseur. Elle releva légèrement le menton, bouche entrouverte, et souffla. L’air se condensa en volutes.

C’était une belle journée.

Son regard se posa sur la silhouette familière et rassurante qui la devança soudain en trottinant pour marcher en tête de file. Quiconque avait déjà croisé Inga en campagne connaissait son gardien et savait qu’il ne représentait pas une menace tant que l’on n’en était pas une soi-même. Les autres découvraient Toru : une imposante bête à l’épaisse fourrure charbon dont la tête arrivait au-dessus de la ceinture de la plupart des hommes, aux oreilles pointues dressées sur le sommet de son crâne et au museau large, masquant une denture carnivore qui ne laissait pas de place au doute. Il était le prédateur craint par ceux qui s’égaraient loin de chez eux quand la nuit drapait le ciel, craint par les bergers en estive, craint de tous. Sauf d’elle.

En sa qualité de compagnon, Toru vivait auprès d’Inga depuis le commencement de son apprentissage druidique alors qu’elle n’était encore qu’une enfant. Douze ans plus tard, il gardait encore la jeune femme partout où elle se rendait comme ce matin-là.

Quand il accéléra soudainement le pas et partit en éclaireur, Inga le suivit du regard. Reniflant l’air et le sol, le loup revenait inlassablement à elle avec insistance.

— Que veux-tu me montrer ? murmura-t-elle.

Au moment où il sut qu’il avait capté son attention, Toru s’arrêta au bord du chemin. Inga le rejoignit et observa. Une harde d’une dizaine de chevrettes accompagnées de quelques brocards nés dans l’année paissaient dans une jachère. Elle reconnut la harde. Ils étaient suffisamment proches pour les compter. Onze… douze… treize. Le groupe était complet. La druidesse sourit, rassurée. Veilleuse attentive à la bonne santé de la nature, elle suivait l’évolution de la faune et de la flore au fil des années, des saisons, des mois et des décades.

D’un geste tendre, elle caressa le loup pour le remercier, avant de saisir les bras de sa brouette et de reprendre sa marche.

Après de longues minutes à arpenter le bocage d’Efrelle, le chemin s’élargit et les premières fermes apparurent. Inga avait parcouru les deux tiers de la distance qui séparait le bois aux sangliers, dans lequel elle vivait, de Leaucantrelle et son marché. À ce moment, Toru cessa de la suivre et bifurqua entre deux saules. Habitué à éviter les fermes, les villages et plus généralement, les humains, il n’accompagnait jamais Inga au-delà de cette étape. La solitude n’eut pas le temps de peser sur les épaules de la druidesse. Rapidement, elle fut entourée d’inconnus qui se rendaient au village. Ici, une elfe tirait une bête de somme trapue à l’encolure large et au poil dru sur laquelle outils et ustensiles bringuebalaient au rythme de sa marche. La carrure de l’animal jurait avec celle, menue, de l’elfe. Bien qu’elle semblât jeune, elle dépassait déjà d’une tête tous les humains. Son capuchon rabattu sur les épaules laissait son visage visible. Ses yeux étaient fins et le pli de sa paupière supérieure n’était que peu marqué, ses oreilles étirées en pointe étaient parées de petits bijoux brillants sur sa longue chevelure noire, raide et fine. L’elfe réprimanda l’animal dans sa langue quand celui-ci refusa soudain d’avancer. Elle tenta vainement de l’inciter à marcher en tirant à deux mains sur la corde. En retour, il meugla de mécontentement et obliqua son énorme tête, forçant un homme à se déporter afin d’en éviter les cornes. Là, un groupe de femmes guidaient, à pied, un cheval et un âne tractant une charrette de légumes, de laine filée durant l’hiver et de chandelles confectionnées par les enfants. Elles discutaient, prenaient des nouvelles les unes des autres, de leur famille et constataient ensemble le froid mordant de ce jour. Elles supputaient le prix du charbon qu’elles allaient acheter au marché pour se chauffer et craignaient que les vendeurs ne profitent de la météo pour augmenter leurs tarifs. Inga écouta les véhicules qui cahotaient sur la route et les discussions animées des paysans. C’était comme entendre les vagues rouler sur le sable avant de voir l’océan. Tous ces bruits annonçaient son arrivée prochaine au village.

— Dame Inga !

La voix perça la bulle de sa contemplation. Inga s’arrêta. Elle vit un fermier d’une trentaine d’années, la mine grave, venir à sa rencontre. Il semblait tourmenté et transi par le froid.

— C’est vous ? J’craignais de pas vous reconnaître. J’espérais que vous iriez au marché.

La druidesse lâcha sa brouette et posa une main rassurante sur son épaule pour calmer son agitation.

— C’est bien moi, confirma-t-elle dans un sourire bienveillant. Que vous arrive-t-il ?

— Mon père et moi aurions b’soin d’vous à la ferme. Un mal affecte nos brebis et nous craignons pour le troupeau. Not’e voisin nous a raconté que vous compreniez les animaux et que vous l’aviez d’jà aidé. C’est lui qui nous a recommandé de vous chercher.

Sa réponse tenait en un souffle, pressé d’exposer toute la situation, soulagé de pouvoir enfin lui parler. Inga eut de la compassion pour ce fermier quand elle vit la peau rougie de ses mains et de ses joues. Il avait patienté longtemps au bord du chemin dans le froid et l’attente qu’elle arrive. D’un naturel réservé, elle ressentait également un léger malaise à chaque fois qu’une personne lui portait un aussi grand intérêt. Bravant cela, elle le questionna de sa voix empreinte de douceur.

— Dites-m’en plus. À quoi ressemble ce mal ? Quand cela a-t-il commencé ?

— Y a quatre jours, j’avais trouvé une première brebis immobile dans un coin d’la bergerie. En regardant ses pattes, j’avais d’abord cru à d’la saleté, mais je fus incapable de nettoyer c’qui couvrait sa peau ! C’était une tache brillante, large comme ma main ! Mon père n’avait jamais vu ça non plus. Le lendemain, en contrôlant les aut’es bêtes, nous avons vu la même chose, tantôt sur une oreille, tantôt sur le ventre, mais la taille dépassait pas la largeur d’un pouce.

Inga ne comprenait pas ce qu’il identifiait comme une «  tache brillante ». Quand elle le lui demanda il répondit que la peau des brebis devenue glabre, semblait durcie comme une croûte de sang. Et que cette fine croûte brillait à la lumière comme la surface d’une eau calme.

Elle était confuse. Ce qu’il décrivait ne ressemblait en rien aux maladies communes qu’elle traitait habituellement. Par prudence, elle jugea nécessaire de voir de ses propres yeux ces mystérieux symptômes.

— J’examinerai vos animaux ce soir à mon retour de Leaucantrelle.

— Ce soir ? Ne pouvez-vous pas v’nir maintenant ? Not’e ferme est à quelques pas d’ici, un détour sera pas long, précisa-t-il avant de pointer de son index la toiture d’un bâtiment au loin.

Elle hésita. Son regard s’abaissa sous le poids de celui de son interlocuteur.

— D’autres personnes m’attendent…

Il ne sembla pas satisfait mais n’insista pas.

— Nous vous attendrons.

Elle l’observa faire demi-tour et rejoindre un chemin perpendiculaire à la route principale. Inga était tiraillée. Culpabilisant de prioriser les malades. Elle tenta de reprendre contenance. Des patients l’attendaient eux aussi à Leaucantrelle, elle ne pouvait pas arriver trop tard.

***

Le village était en effervescence. Suivant elfes et humains eux aussi arrivés par l’est, Inga inspira profondément et s’engagea sur la grande rue traversante.

À l’entrée, un ferronnier, un orfèvre et de nombreux forgerons s’organisaient autour de l’atelier. Passant à côté, Inga plissa du nez, écœurée par la fumée puante de la houille. Le martèlement lourd de la masse sur l’enclume vibrait dans l’air et sifflait à ses oreilles comme une flèche perforant son crâne à chaque coup. Le pavillon dédié au métal lui était désagréable. Trop agressif pour ses sens. Elle se dépêcha d’avancer et ne prêta pas plus d’attention au chahut qui s’y agitait. Plus loin, elle passa devant le pavillon du cuir où les tanneurs venus du sud de la nation côtoyaient un bourrelier. Tout y était plus modéré et Inga put se détendre pour apprécier à nouveau la vie à Leaucantrelle. Elle échangea des sourires avec les inconnus, quelques mots avec des connaissances et fut alpaguer par un elfe.

— Mademoiselle ! Oui, vous, avec la belle chevelure de feu. Puis-je vous proposer l’une de nos barrette ?

Il s’était approché d’elle avec entrain. Un charmant sourire marquant ses pommettes et de beaux objets de cuir en main. Gênée par cette attention soudaine, Inga voulût ne pas s’arrêter mais il était plus déterminé qu’elle n’était rapide et la foule faisait obstacle.

— Elles sont belles mais… non, merci. refusa-t-elle un brin de politesse amusée dans la voix.

— Allons, rétorqua-t-il sur le même ton. Elles vous iraient à ravir. Regardez.

Il saisit, d’un geste léger, l’une des mèches de la druidesse, la laissa glisser entre ses doigts jusqu’à la pointe, puis maintint au dessus de ses cheveux roux l’une des barrette. L’objet était finement décoré de motifs elfiques tout en spirales et en arabesques. Le cuir sombre était mis en valeur par le contraste. Inga s’était raidit et fixa la barrette pour éviter le regard du vendeur. Elle refusa à nouveau. Ferme et douce.

Il lâcha sa mèche, l’air à la fois déçu et attristé, mais souriant.

— Quel dommage, soupira-t-il. À bientôt, j’espère.

L’elfe la salua d’une courbette polie. Inga bredouilla un « au revoir. ». Les joues rosies autant par le froid que par cette légère gêne qui accélérait les battements de son cœur, elle profita d’une vague dans la foule pour laisser les tanneurs derrière elle et marcher jusqu’au centre du village. Inga dut slalomer entre les nombreuses charrettes arrêtées pêle-mêle pour rejoindre, sous un auvent en toile, ses consœurs et confrères médecins. Ils étaient deux. Un garçon à peine plus âgé qu’elle qui auscultait un enfant assis sur un tabouret et une femme qui s’exclama avec enthousiasme en la saluant d’un geste ample.

— La voilà qui arrive enfin !

La concernée, ravie de revoir ces visages familiers, s’empressa de déposer ses affaires pour les retrouver. Elle s’approcha de l’accoucheuse : une femme débonnaire, de petite taille, au visage oblong marqué par les années qui lui ouvrait grand ses bras, un franc sourire étirant ses lèvres.

— Bonjour Inga, c’est toujours un plaisir de te voir.

— Bonjour Margaret, salua-t-elle en partageant une accolade familière. Locryn est absent ?

— Il est occupé dans la tente à l’arrière avec un patient. répondit Margaret en jetant son pouce par dessus son épaule. Tu pourras le voir après. Installe-toi en attendant !

Surpris, Fernley pivota sa silhouette trapue, l’espace d’un instant, pour saluer son amie de loin. Attendant qu’il termine sa consultation, avant d’aller le voir, Inga disposa sur un coin de la table qui lui était destiné une partie de son chargement, arrangeant avec minutie plantes séchées et pots. Puis, elle saisit dans sa brouette une tablette de cire sur laquelle étaient renseignées toutes ses commandes. Pendant sa lecture de vérification, elle entendit Margaret blâmer la météo en frottant ses mains noueuses pour les réchauffer.

— Cette journée glacerait les os d’un nain.

— Ils sont plus solides que nous Maggie ! Au fait, y-a-t-il eu des clients pour moi avant que je n’arrive ?

— Oui ! Une dame est passée, grande, les cheveux clairs. Je n’ai pas retenu son nom mais elle cherchait des onguents pour apaiser la toux de son fils.

Inga esquissa un sourire. Pour Margaret toutes les femmes étaient grandes et ici au nord du Croissant, elles étaient nombreuses à avoir des cheveux clairs. Heureusement, elle se souvenait de la description de la commande. Inga dessina un symbole au bout de la ligne.

— Elle ne t’a pas dit quand elle repassera ?

Margaret hocha négativement de la tête.

Un gémissement de douleur difficilement retenu retentit. Après quelques secondes de silence durant lesquelles personne ne broncha, les toiles de la tente plantée derrière s’ouvrirent brusquement. Un elfe, qui devait se pencher outre-mesure pour en sortir, apparut. À tâtons, il se dirigea jusqu’à une malle posée au sol, l’ouvrit et fourragea à l’intérieur avec précipitation.

— Inga ? demanda-t-il soudain.

Elle posa sa tablette sur la table et s’approcha de lui, sentant sa difficulté.

— Oui, je suis là.

Quand elle lui répondit, le visage crispé de Locryn se tourna dans sa direction et se détendit un peu. Ses yeux céruléens étaient nappés d’un voile blanc.

— Il me semblait bien que j’avais reconnu ta voix. Je viendrai te saluer tout à l’heure. précisa-t-il de son timbre bas et rocailleux.

— Que s’est-t-il passé ? s’inquiéta Margaret en s’approchant.

L’elfe saisit dans la malle quelques pots qu’il approcha de son visage au point où son nez en effleurait le bord. Il balbutia.

— Je… crois avoir sous-dosé le colosse… Il s’est… évanoui… quand je lui ai arraché sa dent.

Tandis, qu’il passait ses doigts à la surface de chaque récipient pour en reconnaître la rugosité et les lignes, Margaret eu une inspiration sifflante d’effarement. Inga croisa le regard de Fernley, toujours occupé, qui écoutait la scène d’une oreille. Son visage s’était contracté, sourcils froncés et mâchoire serrée par une mimique entre douleur et appréhension.

—  Locryn, as-tu besoin d’aide ? lui demanda-t-elle.

Il soupira. Résigné. Incapable de trouver ce qu’il cherchait.

— Je vais retourner auprès de lui jusqu’à ce qu’il se réveille. Peux-tu chercher mon mélange de miel et d’herbes ? Ça le requinquera.

— Oui. Bien sûr.

Locryn se redressa et d’un pas mal assuré, retourna d’où il était venu.

Margaret vint auprès d’Inga pour l’aider.

— Plus vite nous trouverons…

— Plus vite il sera soigné.

Elles n’échangèrent aucun mot de plus. Le silence et leur échange de regard était éloquent. À nouveau, leurs épaules furent alourdies par le poids de cette situation. Bien qu’elles n’eurent jamais abordé le problème, Inga savait que Margaret partageait ses pensées. La cécité de Locryn devenait un fardeau. Mais il ne pouvait pas arrêter.

Les elfes étaient connus pour leur pudeur et leur retenue. Ils n’échangeaient que peu de contacts physiques entre eux et moins encore avec les autres. Alors, quand ils ne pouvaient se soigner par eux même et que l’intervention d’un médecin devenait nécessaire, il leur était inenvisageable d’être soigné par quelqu’un d’autre qu’un de leur semblable. Locryn était l’un des rares elfes a accepter le contact et il s’appliquait à soigner ses consœurs et ses confrères. S’il venait à ne plus exercer il n’y aurai personne pour le remplacer.

Margaret montra des signes d’agacement face à chaque étiquette de parchemin annotée en elfique. Ni elle, ni Inga ne lisait cette langue. Alors, elles appliquèrent la bonne vieille méthode. Ouvrant chaque pot elles en sentaient le contenu. Fernley les rejoignit.

— Terminé. Je peux aider ?

Il avait posé ses deux mains sur le couvercle ouvert de la malle et observait le fond de cette dernière. Inga lui tendit un pot.

— Nous cherchons une mixture qui sent le miel. Qu’avait-le petit garçon ?

— Otite. répondit l’apprenti médecin en imitant ses consœurs.

Inga se contenta de cette réponse. Fernley n’était pas loquasse. Elle avait appris à ne pas insister. Quand il lui tendit le pot encore ouvert elle ne compris pas de suite.

— Il faut penser à le fermer. précisa Margaret, agacée.

— Ça sent le miel.

— Il fallait le dire !

La vieille accoucheuse se releva en dodelinant, maugréant entre ses dents de douleur d’être restée ainsi accroupie. Puis, elle saisit le pot et retrouva Locryn sous la tente. Fernley et Inga restèrent seuls. Désormais, il ne restait qu’à attendre. S’il n’y avait pas eu la vie de la grande rue autour d’eux, le silence les aurait enveloppé de son aile.

Tandis qu’elle rangeait le contenu de la malle, aidée en silence, par son ami, Inga entendit son nom. Elle releva la tête en direction des deux personnes qui se tenaient devant la longue table. Le travail l’appelait.

S’affairant à sa tâche, la druidesse perçut un mouvement dans sa vision périphérique. Un elfe de forte stature au visage gonflé quitta le pavillon des médecins.

Sûrement le patient de Locryn.

Inga pointa sa dernière vente d’un nouveau symbole sur la tablette. À ce rythme, elle aurait rapidement écoulé l’intégralité de sa réserve et pourrait s’occuper des brebis malades avant la fin de la journée. Elle repensa aux étranges symptômes et chercha Locryn du regard. L’elfe, assis sur un tabouret trop petit pour lui était en grande conversation avec Margaret.

— Dans la région, aucun ne souhaite exercer la médecine. Il me faudrait me rendre à Eijaförre pour trouver un apprenti et je ne suis plus capable de partir seul aussi loin, Maggie.

— Il doit bien y avoir une personne qui puisse t’accompagner. Il y a toujours des voyageurs qui se rendent jusqu’à la capitale. Il te suffirait de demander.

— Et une fois là-bas comment vais-je trouver un jeune motivé ? Ensuite, cela peut durer des mois, voire une année. Je ne peux plus.

— Ne me fais pas croire qu’une année est un temps trop long pour un elfe ! Cette situation a assez duré, tu… tu…

L’inquiétude l’emporta. Elle pleura et renifla bruyamment devant Locryn qui n’osa pas bouger. Son apitoiement laissa place à un triste malaise.

Inga approcha et intervint pour consoler Margaret.

— Si c’est à Eijaförre que tu dois te rendre, nous t’aiderons à préparer ton départ. Je ne connais personne qui y vive, mais nous pouvons questionner les autres pavillons ; peut-être qu’eux ont un contact qui pourra t’accueillir.

Locryn soupira, un timide sourire tiré au coin de la bouche.

— Vous avez raison.

L’accoucheuse sécha ses joues et moucha dans un vieux carré de tissu. Elle avait approuvé les mots d’Inga d’un hochement de tête.

— Tout à l’heure, je rendrai visite à l’une de mes connaissances. Mais avant…

Elle héla Fernley qui semblait rêvasser en fixant la foule d’un œil hagard et lui ordonna prestement de se rendre au pavillon du métal pour chauffer un petit chaudron d’eau.

— Une infusion nous fera le plus grand bien.

Inga approcha le banc de Locryn pour s’asseoir à côté. Elle observa Fernley sortir de sa torpeur et Margaret écraser dans un mortier un mélange de végétaux dont elle avait le secret.

— Avant que tu ne partes Maggie, j’ai besoin de vos conseils. Un fermier m’a demandé de soigner ses brebis mais la description des symptômes ne correspond à rien que je connaisse.

— Que t’a-t-il dit ?

— Apparemment, une croûte brillante est apparue sur leur peau.

— Je ne soigne pas les animaux mais j’ai suffisamment vu des plaies pour savoir que les croûtes ne brillent pas.

— Peut-être a-t-il mal interprété ? proposa Locryn.

Inga haussa des épaules, dubitative.

— Je me rendrai à sa ferme tout à l’heure pour voir de le problème de mes yeux.

— Ça vaut mieux ! Combien de fois ai-je ausculté des jeunes femmes qui étaient enceintes alors qu’elles m’assuraient le contraire ! Et où est Fernley ? Le froid est si intense qu’il doit briser la glace de la rivière ?

Les agacements de Margaret étaient communs et contrairement au vin, elle ne se bonifiait pas avec l’âge. Cela ne la rendait pas plus attachante et exaspérait souvent ses camarades qui subissaient injustement son courroux. Heureusement pour eux, cette fois, Fernley revint, tenant dans sa main droite protégée d’une manique, l’anse du chaudron fumant.

***

Quand elle eue vendu l’intégralité de ses produits et de ses plantes, Inga pris congé de ses confrères et de sa consœur. Sa bourse pleine et sa brouette légère, elle quitta le pavillon. L’énergie débordante de Leaucantrelle s’était apaisée au fil de la journée et la circulation au sein de la ville était à nouveau plus aisée. Arrivant à quelques pas du pavillon du métal elle y fit une halte. À cette heure, les hommes ne battaient plus le fer mais l’odeur de houille flottait inlassablement dans l’air. Elle s’approcha d’un gros tas noir effondré gardé par un homme en appui sur une pelle. Couvert de poussière de charbon, il avait étalé maintes fois d’un revers de manche la poudre noire sur son visage. À l’approche d’Inga, il se redressa.

— Aujourd’hui c’est deux pièces d’or le sac.

Elle fut stupéfaite du prix annoncé. D’habitude, un sac valait moitié moins. Impressionnée par le regard pesant de cet homme dont l’impatience muette se lisait sur son visage assombri de matière, Inga accepta sans négocier. Il ouvrit un sac sur le sol, au pied du tas, et commença à plonger sa pelle dans le charbon. En quelques pelletées la tâche était terminée. Inga en avait profité pour préparer l’appoint et fut contrariée de constater que les recettes de sa journée passaient intégralement dans ce simple achat. Quand il eu déposé le sac dans sa brouette elle lui tendit son du en dizaines de petites pièces avant que laisser Leaucantrelle derrière elle pour cette décade. Inga arriva plus tard à l’intersection menant à la ferme à laquelle elle devait se rendre. Il était tôt mais déjà le soleil déclinait à l’horizon. Elle se pressa.

À son arrivée, elle entendit le galop d’un chien venant à sa rencontre. Inga s’arrêta et attendit qu’il approche. Au début, il aboyait pour intimider cette intruse débarquée sur son territoire. Puis, il vint jusqu’à elle, renifla le bas de sa jupe, accepta une caresse amicale, deux, trois et les aboiements devinrent joueurs et amicaux. L’animal tournait autour d’elle et l’invitât dans un ballet d’allers-retours, à la suivre.

Alerté par son chien, le fermier était sortit. Il attendait, torche à la main pour contrer la pénombre.

— Bonsoir, j’espère ne pas arriver trop tard.

— Vous êtes là c’est l’essentiel. Suivez-moi. Et toi file ! ordonna-t-il à son chien en le poussant avec sa jambe.

— La bergerie est là.

Il ouvrit la porte d’un bâtiment de pierre duquel Inga sentait l’odeur caractéristique des bêtes. Elle laissa sa brouette et suivit son hôte qui ferma derrière eux. À l’intérieur, moins d’une quinzaine d’animaux se tenaient serrés.

— Lesquelles sont malades ? demanda-t-elle en approchant le cheptel pour examiner les premières brebis à la lueur de la torche.

— Elles sont dans c’coin.

L’homme déposa sur un support mural la torche et déplaça une grande quantité de foin pour révéler trois animaux attachés à un anneau au mur.

À la surprise d’Inga, la description faite par le fermier était juste. Des parcelles de peau étaient devenues glabre et brillante. Scintillant à la lueur de la flamme. Elle voulu comprendre. Sans hésitation Inga s’agenouilla devant la brebis dont la tache était la plus étendue et tendit ses mains. Après lui avoir murmuré quelques mots, la bête curieuse se laissa manipuler sous l’air décontenancé de l’homme.

— Ben ça…

Inga ne répondit pas. Elle n’expliquait que rarement les capacités que lui offrait son don. La druidesse se concentra et tenta de comprendre. L’échange silencieux entre elle et la bête fut rapide à tisser. Inga la comprenait. La brebis ne souffrait pas. Elle n’avait rien mangé de spécial qui pouvait justifier d’une allergie. Elle ne s’était pas battue, et n’avait pas ressentie de piqûre. Inga était dans une impasse. Elle observa les deux autres brebis qui restaient à côté d’elle. Toutes justifiaient d’un même quotidien enfermées dans la bergerie. Et puis, Inga sentit. Elle sentit cette énergie sur la croûte luisante. L’æther. La druidesse fronça les sourcils. Sur Le Croissant, aucun animal de maîtrisait l’æther. Seuls quelques rares individus, comme elle, y étaient sensibles.

— Personne n’est entré ici sauf votre papa et vous ?

— C’bien ça. Pourquoi ? Quelqu’un a empoisonné mes animaux ?!

— Je n’en suis pas certaine. Mais vous avez eu raison de me prévenir. Ce n’est pas une maladie habituelle. Pour être honnête, je ne la connais pas et je ne sais pas encore comment je peux les soigner.

Elle réfléchit.

— J’aimerai rester ici pour les surveiller et pouvoir tester des remèdes.

L’homme chancela comme s’il venait de recevoir un coup de massue en pleine tête. Il s’assit au sol, le visage entre ses mains. Abattu.

— D’accord.

Quand une brebis se pressa contre lui et bêla, il glissa sa main contre son encolure pour la caresser. Puis, il releva la tête.

— J’vais demander à ma femme d’vous préparer un repas et on vous l’apportera.

— Merci.

Alors qu’il commençait à partir, les bêtes le suivirent et s’attroupèrent autour de lui en bêlant. Instinct grégaire, les brebis malades voulurent rejoindre le troupeau, tirant sur la corde qui les entravait. D’un simple geste de la main, Inga capta leur attention et celle des brebis les plus proches. De l’autre côté, le fermier prenait garde à entrebâiller la porte pour éviter toute échappée. Il barrait la sortie de son corps et reculait tout en maintenant fermement la porte.

— Non les filles, pas de sortie. C’trop tard et fait trop...

Il releva les yeux de son cheptel quand ce dernier retourna de lui-même au fond de la bergerie, aux pieds d’Inga. Les brebis s'allongèrent autour de la druidesse qui s’assit au centre du troupeau, un sourire bienveillant illuminant son visage.

— Je vais les surveiller.

Lui, resta coi devant la scène pendant quelques secondes, sa main toujours accrochée à la poignée de la porte.

— Ben ça…

Et il partit, regardant une dernière fois Inga par-dessus son épaule, ses yeux cherchant à comprendre sans y parvenir.

Maintenant qu’elle était seule, Inga pouvait agir en toute tranquillité. Elle se redressa, approcha les malades et palpa l’étrange brillance. La peau avait perdu en souplesse et le mal semblait peu profond. Jamais elle n’avait vu l’æther réagir ainsi. Habituellement, il se manifestait à la demande d’un maître ou d’un manieur sous la forme d’une gerbe de flammes, d’un souffle d’air, d’un pic de roche s’extrayant du sol ou d’une fleur épanouie au cœur de l’hiver. Elle avait vu des elfes maîtriser l’æther et quelques humains aussi. Mais aucun n’avait jamais obtenu ce résultat. Les questions se bousculaient. Avait-t-elle sous les yeux une nouvelle forme de l’æther ? Était-ce naturel ? Pire : fallait-il s’inquiéter ?

Inga s’inquiétait.

Tandis qu’elle caressait machinalement l’animal, elle fut soudain prise de vertige. Inga connaissait cette désagréable sensation et elle savait ce qui l’attendait. Comme à chaque fois, elle ne se sentait pas prête à encaisser la suite. Elle fronça les sourcils.

Son esprit bascula en arrière et une vague de couleurs, comme un mélange agité d’huile, d’eau et d’encres la submergea. Les scènes, pareilles à des souvenirs désordonnés, défilaient au rythme des vagues. Puis, cette voix, encore, qui parla. Qui lui parla. Si familière et étrangère. Si proche et lointaine. Une vague à nouveau. Enfin, la lumière vibrante de la torche accrochée au mur de la bergerie éclaira de nouveau son environnement. Les sensations revinrent : le poil de la brebis entre ses doigts, le froid de la nuit, la faim qui la rattrapait et la fatigue assommante.

Inga, troublée, se concentra sur sa respiration tandis que le groupe de brebis vint se blottir contre elle en une masse chaude, douce et rassurante. Son intuition, comme elle l’appelait, était incontrôlable et sporadique, mais d’une grande aide. Inga ne comprenait pas ce qu’elle voyait, mais elle développait à chaque fois l’intime conviction de devoir agir d’une façon précise pour le bien. Ce soir-là ne faisait pas exception.

Le claquement de la porte dans son dos coupa net le fil de sa pensée. Elle se tourna et revit le fermier, accompagné d’un autre homme plus âgé. Le premier tenait un bol fumant et une miche de pain sous le coude, tandis que le second éclairait leurs pas d’une torche. Tous deux entrèrent dans la bergerie et Inga alla à leur rencontre, suivie, évidemment, par tout le cheptel. Elle saisit le repas que l’homme lui tendait.

— Merci pour votre accueil.

Le père du fermier — Inga ne douta pas de la parentalité entre eux tant ils se ressemblaient — la scrutait d’un œil méfiant et inquiet. Il n’intervint pas quand son fils la questionna sur le sort de ses animaux, ni quand Inga répondit.

— Je vous donnerai ma réponse demain.

Elle l’observa. Retranché dans son mutisme, il ne semblait pas convaincu et les nouvelles qu’elle apporterait le lendemain n’allaient certainement pas le ravir. L’échange fut bref. Les hommes repartirent et Inga mangea le potage fade qui n’avait pour seul mérite que d’être chaud. Elle pensait à son intuition, aux souvenirs tordus qui ne lui appartenaient pas et à cette certitude que ce mal était incurable. Elle n’osa pas regarder à nouveau les trois brebis condamnées à mourir de la main de leur propriétaire ou de cette malédiction qui s’étendrait de jours en jours et de plus en plus vite.

Son potage terminé, elle prépara un tas de paille confortable où dormir, bien entourée. Se saisissant de la torche au mur, elle alla l’éteindre dans l’abreuvoir de pierre et laissa à ses yeux le temps de s’acclimater à la pénombre. Quand les silhouettes animales furent perceptibles, elle s’allongea et le sommeil drapa rapidement son esprit.


Texte publié par Suddokku, 7 juin 2026 à 16h41
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