La ferme adjacente était petite mais confortable. À l'arrière d'une petite cour se trouvait des oies et parmi elles, une femme les nourrissait. Des fleurs peuplaient les bords des champs couverts de blé prêt à être récolté. Le soleil était haut et la journée semblait idéale.
Ayant fini de nourrir les oies, la femme s'approcha de la ferme afin d'y reposer son seau. Au loin, il lui sembla apercevoir quelqu'un, mais elle secoua la tête — depuis quelque temps les voyageurs se faisaient rares, et son imagination devait lui jouer des tours.
Cependant, quelques minutes plus tard, l'on sonnait au portillon. Elle ouvrit la porte et un homme s'y trouvait. Intriguée, elle s'alla le rejoindre. À peine l'eut-elle atteint qu'il lui tendit une fiche jaune, très ancienne, qui semblait avoir subi le courroux des éléments et du temps.
Elle la prit en main et sentit immédiatement le papier se froisser, aussi fragile que du verre. Une phrase avait été écrite jadis, mais il n'en restait plus que de vagues traces. L'homme devant elle tendit alors la main, et, comme par magie, la phrase réapparut. Subjuguée, elle baissa les yeux vers celle-ci et lut :
Elle la relut trois fois. Plus elle lisait la phrase, plus la panique montait en elle. Elle leva les yeux pour demander à l'homme qui il était, mais il avait disparu. Tentant de retrouver son calme, elle chiffonna la fiche et la fourra dans sa poche avant de retourner à ses tâches quotidiennes. Le soir venu, elle prépara ses affaires. Elle ne fuyait pas — elle partait chez son oncle qui tenait une boulangerie en ville. Elle avait confié ses oies et ses champs à des personnes de confiance et était sereine pour la route.
Elle partit vers six heures. Le soleil commençait tout juste sa course et elle aimait le voir se lever. Elle parcourut donc les quinze kilomètres qui la séparaient de la ville. Avec son paquetage, elle en avait pour la journée à pied, mais cela ne la dérangeait pas — elle aimait la solitude. De tout son voyage, elle ne croisa personne. C'était inhabituel, mais elle ne s'en inquiéta pas pour autant.
Elle arriva en ville alors que le soleil terminait sa course. Lorsqu'elle atteignit la boulangerie de son oncle, il était encore aux fourneaux à suer à grosses gouttes. Voyant sa nièce, celui-ci s'arrêta dans sa besogne et la salua. Compte tenu du moment de la journée, la jeune femme monta à l'étage pour déposer ses bagages avant de descendre rejoindre son oncle, qui finissait de ranger les derniers invendus de la journée. Passé les salutations, son oncle lui souhaita une bonne nuit avant de se retirer.
Elle dormit mal. Les mots de la fiche tournoyaient derrière ses paupières comme des chauves-souris affolées. Il arrive. Qui donc ? L'homme au portillon avait eu les yeux d'une couleur étrange — ni bruns, ni verts, mais d'un jaune soufré qu'elle n'avait encore jamais vu sur un visage humain. Elle avait mis cela sur le compte de la lumière du matin, mais dans le noir de la chambre, cette certitude s'effilochait.
Vers trois heures, un bruit la tira du demi-sommeil où elle s'était enfin glissée. Un pas lourd dans la ruelle, puis le silence. Elle retint son souffle. La boulangerie craquait parfois la nuit — son oncle le lui avait dit —, les poutres travaillaient sous la chaleur accumulée des fours. Elle se répéta cela comme une prière, mais le pas revint, plus proche.
Elle se leva sans allumer de chandelle et s'approcha de la fenêtre. La ruelle était vide. Pourtant, sur les pavés mouillés de rosée, elle distingua des empreintes qui n'y étaient pas une heure auparavant. Larges, profondes, elles s'arrêtaient juste sous sa fenêtre et ne repartaient nulle part — comme si celui qui les avait laissées s'était simplement évaporé dans l'air de la nuit.
L'effroi la saisit alors pleinement, sans prévenir, comme une main froide refermée sur la nuque. Elle recula, le cœur cognant si fort qu'elle crut un instant que son oncle l'entendrait depuis sa chambre.
Elle ralluma sa bougie d'un geste tremblant et sortit la fiche de sa poche. Le papier jaune s'était en quelque sorte préservé au cours du voyage — il ne craquait plus autant sous les doigts. Elle le déplia et lut à nouveau la phrase. Mais cette fois, dessous, là où le papier était resté vierge le matin même, une seconde ligne était apparue, tracée d'une encre aussi noire que de la suie :
Elle posa la bougie. Elle s'habilla. Elle descendit l'escalier en évitant la troisième marche qui grinçait et traversa la boulangerie sans bruit. Elle frappa à la porte de la chambre de son oncle, deux coups discrets mais insistants. Il mit du temps à répondre, puis sa voix parvint, épaisse de sommeil :
— Qu'est-ce qu'il y a, ma fille ?
— Il faut partir, mon oncle. Maintenant. Tous les deux.
Un silence. Puis le bruit de ses pieds nus sur le plancher.
Elle n'essaya pas d'expliquer. Les mots lui manquaient, et de toute façon, son oncle était le genre d'homme qui fait confiance aux pressentiments. Il avait survécu à deux guerres ; il savait reconnaître le visage de la peur sur un visage aimé.
Ils quittèrent la boulangerie avant l'aube, sans bagages, sans pain, sans se retourner. Derrière eux, dans la ruelle silencieuse, la rosée du matin effaçait lentement les empreintes — ou les recouvrait, plutôt, car d'autres étaient apparues, fraîches, qui n'avaient pas encore eu le temps de refroidir.
Et dans la chambre vide, sur le lit défait, la fiche jaune était restée. Ses deux phrases avaient disparu. À leur place, une seule demeurait, griffonnée si profondément dans le papier que les lettres avaient déchiré la fibre :

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