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tome 1, Chapitre 8 « Crépuscule » tome 1, Chapitre 8

Les négociations prirent une semaine entière. Finalement, le corps enseignant, le directeur de l’école et la famille Renard trouvèrent un accord. Alice ne viendrait que deux jours par semaine, sans demi-pension, et elle devrait se soumettre à un bilan des acquis en fin d’année. Pendant son temps à l’intérieur de l’enceinte de l’établissement, il fallait qu’elle se plie au règlement et ne perturbe plus la classe. Sans madame Lopez, il n’y aurait jamais eu tout ça, et les tourments de la petite musicienne auraient continué. Les semaines suivantes, Alice se plia donc aux exigences du contrat qu’elle avait dû signer en présence de ses parents et de monsieur Fabre. Elle passa quand même toutes ses récréations à discuter avec son institutrice, et fut même invitée chez elle pour l’écouter jouer de son violoncelle. Elle voyait moins Jessica, qui passait beaucoup de temps à travailler et à essayer de trouver sa place, avec des enfants qui avaient trois ou quatre ans de plus qu’elle. Alexandre ne revenait qu’un week-end sur deux, et n’avait pas beaucoup de temps à leur consacrer, lui aussi. S’ajoutant à son désarroi, Raphaël était bien décidé à apprendre les bases mathématiques à sa fille cette année. Alice n’aimait décidément pas l’école ni ce qu’elle faisait de sa vie. Elle ne comprenait pas pourquoi elle devait retourner inexorablement dans cette prison vide.

Un matin de fin octobre, elle fut enfin heureuse de prendre le chemin de l’école. Elle serait en vacances à la fin des cours, et madame Lopez, avec la complicité de madame Dreux, avait décidé de faire de cette journée une rencontre entre l’école et les parents. Sa mère allait l’accompagner en classe. Les maîtresses, très complices depuis l'incident de la rentrée, préparaient une surprise et avaient demandé à la famille Renard d'apporter l'instrument de leur enfant. Elles arrivèrent juste avant la fermeture du portail, car Alice avait voulu le nettoyer avant de partir. Elles rattrapèrent en courant les derniers arrivés. Lilwenn, avec les accessoires de musique d’Alice, alla se mettre au fond de la salle, rejoignant les autres parents, tandis que sa fille s’installait à son bureau au premier rang. Madame Lopez tapa dans ses mains pour calmer toute l’assemblée avant de commencer :

— Aujourd’hui, les enfants, nous avons organisé, avec votre aide et celle de madame Dreux, une surprise inoubliable pour vos parents. Vous allez leur montrer, tout au long de la journée, vos progrès, leur faire visiter l’école pendant les pauses, et partager un repas savoureux ce midi. Si tout se passe bien cette fois-ci, nous organiserons cette réunion à chacun de vos départs en vacances. Maintenant, avant que vous partiez vous reposer pour deux semaines…

Elle fit une pause. Elle scruta son public de ses yeux sombres :

— Qui peut me dire combien de jours ça fait ? Oui… Mademoiselle Taleb.

La jeune fille agitait sa main levée de façon frénétique, dans l’espoir d’attirer plus l’attention que ses camarades, qui connaissaient aussi la réponse. Lorsque son nom fut choisi, ses yeux brillaient de reconnaissance. Elle peina à contrôler le volume de sa voix :

— Quatorze jours, madame !

Elle se rassit en affichant un sourire satisfait. Un applaudissement bref et solitaire retentit dans la pièce.

— Très bien, mademoiselle ! L’institutrice reprit en lançant un regard agacé vers le fond. Je me dois de rappeler aux parents de rester silencieux, pour ne pas perturber la classe, et d’éteindre vos téléphones. Vous pourrez féliciter vos enfants en temps voulu.

Elle marqua une nouvelle pause, pour que la consigne soit bien intégrée. Elle posa un regard affectueux sur ses élèves avant de s’adresser au public adulte :

— Vos enfants ont dû préparer, depuis quelques jours, en groupe de trois ou quatre, dans le plus grand secret, un exposé sur le sujet de leur choix. À voir vos visages, je pense qu’ils vous l’ont bien caché. Ils se sont donnés beaucoup de peine et… Mademoiselle Renard ! Votre mère n’est pas l’institutrice ! Retournez-vous par ici ! Elle ne va pas disparaître si vous la lâchez des yeux ! Allez ! On se retourne !

Elle fit une brève pause pour permettre à la jeune fille de s’exécuter, cette dernière fixant Lilwenn depuis le début du cours. Une rumeur parcourut la salle :

— Alors c’est elle, la gamine à problème !

— La fifille à sa maman…

— Il faut la recadrer, ils foutent quoi les parents !

— La pauvre, elle semble complètement perdue…

— Alice ! Arrête ! Tu vas encore te faire punir… Devant ta mère en plus…

Madame Lopez poursuivit, faisant taire les discussions :

— Bon… Sans plus attendre, nous allons appeler le premier grou… Mademoiselle Renard ! Vous vous moquez de moi ? Soit vous vous concentrez, soit je renvoie votre mère chez vous !

Lilwenn, qui faisait des signes désespérés vers sa fille pour la faire obéir, se cacha le visage dans les mains, rougissant jusqu’aux oreilles. L’enseignante poussa un soupir, se frotta les yeux et murmura avec lassitude à sa collègue :

— C’est pas gagné…

Madame Dreux prit le relais en gloussant, pour laisser son mentor souffler un peu :

— Nous allons donc appeler au tableau notre groupe numéro un ! Ils ont décidé de nous parler de football ! Les enfants, c’est à vous !

Trois jeunes garçons et une jeune fille se levèrent avec entrain et allèrent chercher deux grandes feuilles cartonnées sur la pile qui recouvrait le bureau de leur maîtresse. Ils montèrent sur l’estrade, installèrent leurs illustrations sur le tableau à l’aide d’aimants, et saluèrent leur public. Alice, qui se retenait de regarder sa mère, perdit le fil en contemplant le ciel bleu par la fenêtre, alors qu’il était question de pieds ou de ballons en or. Elle passa le début de la journée dans son rêve de liberté, mais fut la première à réagir à la sonnerie. Elle se leva d’un bond, surprenant ses voisins, et courut vers sa mère embarrassée. Elle l’attrapa par la main et la tira devant madame Dreux :

— Maman, c’est elle ! C’est elle qui m’aide pour les chiffres ! Elle est plus forte que papa et elle explique mieux ! Des fois, elle reste à la récréation pour me montrer de beaux livres d’images, sur les animaux du monde et sur les arbres aussi ! Elle sent toujours très bon, comme la vanille, et elle est super gentille comme toi !

Elle était trop heureuse de pouvoir présenter son autre institutrice à sa mère. Ses yeux brillaient d’excitation. Lilwenn était un peu désarçonnée, elle voulait reprendre sa fille sur son début de matinée catastrophique et réussit à bredouiller :

— Ah… Heu… Bonjour madame et… merci pour tout ce que vous faites pour ma fille. Je suis vraiment désolée pour les soucis qu’elle vous cause, mais ne vous inquiétez pas, je vais lui faire la leçon.

L’institutrice éluda les excuses en agitant les mains et sourit. Son visage exprimait douceur et reconnaissance pour son interlocutrice. Elle répondit avec un certain enthousiasme, ce qui prit Lilwenn de court :

— Alors c’est vous la mère de notre rayon de soleil ! Madame Lopez et votre fille m’ont tant vanté vos charmes et votre cuisine que j’étais impatiente de vous rencontrer.

Elle rit en voyant que l’adulte rougissait de la même manière que son enfant. Elle reprit son sérieux :

— J’avais surtout envie de vous exprimer toute mon admiration. Vous avez élevé une merveilleuse enfant, curieuse et passionnée. Je suis aussi très intéressée par son niveau de lecture. Comment avez-vous fait ?

Elle continua à la couvrir de compliments, avec la complicité d’Alice, qui ajoutait des détails. Lilwenn avait l’impression d’être entre deux groupies hystériques. Madame Lopez intervint avec un sourire malicieux, après avoir sermonné madame Taleb :

— Tiens ! Ne serait-ce pas notre duo comique ? La mère et la fille ont décidé de gâter ma dernière journée de cours avant les vacances ?

Elle regarda tour à tour Alice et sa mère, qui baissèrent la tête dans un mouvement similaire. Leurs deux grandes crinières rousses tombaient devant leurs visages. L’enseignante éclata de rire, tandis que sa collègue mit une main sur sa bouche pour essayer de se retenir :

— Vous allez continuer votre duo toute la journée ?

Lilwenn, voyant que l’institutrice les faisait tourner en bourrique, se redressa en riant. Alice fit de même.

— Je… Je suis désolée, madame Lopez. Alice ! Il faut que tu sois plus attentive, d’accord ? Arrête de rire !

La jeune fille se couvrit la bouche et hocha doucement la tête. Les trois adultes reprirent leur sérieux. L’enseignante expérimentée ajouta :

— Ta mère a raison, Alice. Si tu es trop dissipée, monsieur le directeur risque de revenir sur notre petit arrangement. Il faut que tu essaies au moins. Tes camarades ont travaillé dur pour préparer leurs exposés, tu comprends ça ? Alors, prends au moins la peine de les écouter. Si ça peut t’aider, dis-toi que c’est comme les histoires que tu lis.

Celle-ci acquiesça en silence. La maîtresse se tourna vers madame Dreux :

— Quant à vous, Cécile ! Arrêtez d’embarrasser madame Renard ! Parlez-lui plutôt des progrès de sa fille qui arrive presque à compter jusqu’à dix maintenant !

Elles discutèrent toutes les trois, Alice ne lâchant pas la jambe de Lilwenn, jusqu’à la fin de la pause. Tout le monde se réinstalla dans le calme, et les groupes reprirent leurs discours. Jeux à la mode, chanteur ou chanteuse à succès, films, personnages historiques, tout défila sur la petite estrade et dans la tête de la jeune musicienne, qui essayait honnêtement de comprendre ses camarades. La pause de midi arriva, Alice et sa mère allèrent manger à la cantine en compagnie de Jessica, qui les rejoignit. Lilwenn put apprécier la qualité du repas vanté par sa fille. Elle se retint, à la différence de celle-ci, d’aller en cuisine pour les remercier. Elle visita un peu l’école, guidée par la jeune Delclos, son enfant ne trouvant aucun attrait au lieu. Elles la quittèrent pour retourner dans la classe. L’après-midi se déroula comme le matin, les groupes d’élèves se succédant, jusqu’aux derniers, qui conclurent par un court récit sur la vie de Stephen Hawking. Les trois jeunes filles retournèrent à leurs places, dix minutes avant la sonnerie de fin de journée. Ils commencèrent tous à ranger leurs affaires, et les parents imitèrent leurs enfants en se levant. Ils furent stoppés par madame Dreux, alors qu’ils avaient déjà commencé à empiler leurs chaises au fond de la classe.

— S’il vous plaît, il reste encore un peu de temps, et une élève doit encore venir vous présenter son travail.

Elle fit signe à Lilwenn de venir, et à Alice de les rejoindre. Elle sortit l’instrument de sa housse, et le passa à sa fille, avec son archet extrait de l’ours. Elle repartit au fond de la pièce, et son enfant monta sur l’estrade.

— Mademoiselle Renard, en raison de son emploi du temps, n’a pas eu la possibilité de préparer un exposé avec les autres. Elle tient quand même à participer, en vous offrant un petit concert avec son violoncelle.

La jeune institutrice sourit à Alice, qui arrivait devant elle. Des murmures de mécontentement commençaient à parcourir l’assistance. Ils s’amplifièrent, quand la jeune fille se mit en position. Assise sur le sol, face à la classe, elle ne bougea plus. Pour la première fois de sa vie, elle ne trouvait pas de mélodies à interpréter. Prisonnière de cet environnement hostile, entourée de barreaux et de murs de béton, vidée de toute essence vitale, elle ne ressentait qu’une vague plainte de souffrance, émanant du grand tableau noir dans son dos. La rumeur s’amplifia.

— Qu’est-ce qu’elle fait encore ? C’est pas du tout comme ça…

— Ma sœur joue du violoncelle et là c’est n’importe quoi !

— Elle va commencer à pleurer et courir vers sa maman…

— Ou la maîtresse, la pauvre petite chouchou amoureuse de madame Dreux…

La dernière réplique déclencha un rire, qui se répandit dans une large partie de la salle. Même certains parents peinaient à se retenir. La stagiaire lança un regard désespéré à sa collègue, assise à son bureau, qui lui fit signe d’attendre. Elle avait confiance. Lilwenn avait envie de pleurer en entendant les moqueries et serrait les poings. Soudain, Alice ferma les yeux. Elle avait trouvé. Elle se raccrocha aux rires de ses camarades, et tout se réveilla en elle. Ce lieu maudit résonnait à nouveau. L’archet glissa enfin sur les cordes, et une vague de joie hilarante emplit tout l’espace. Le silence et le froid firent place à la chaleur et aux rires, exprimés dans la mélopée qui débutait. Tout le monde se mit à rigoler sans savoir pourquoi, ils en avaient envie, voilà tout. Alice commençait à se libérer et voulait abattre les murs de sa prison de béton et d’acier. Elle invoqua dans chaque vibration le chant des oiseaux, le vent dans les arbres, les vagues sur la plage, tous ces témoignages de vie qui faisaient tant défaut à cette lugubre bâtisse. Elle conta ses balades en forêt, ses jeux de l’été, ses amis, la cuisine de sa mère. Son public était transporté de souvenir en souvenir, s’échappant de plus en plus loin de cette cage terrifiante.

Tous vinrent l’écouter. Ils sortaient en masse des classes pour venir s’installer comme ils le pouvaient dans cette pièce emplie de vie et de liberté. Jessica arriva avec les autres élèves de monsieur Fabre, qui s’étonnait de ne voir sortir personne, alors que la sonnerie avait déjà retenti. Enchantés, ils prirent place avec les autres. Le directeur, dépassé par la situation, passa une tête à la porte. La salle était pleine, avec des adultes et des enfants, debout ou assis, les petits sur les grands, sous les bureaux et sur les bureaux, tous tournés vers la petite estrade. Il eut un frisson en comprenant que la musique qui lui tirait des larmes venait de l’enfant terrible, de ce petit agent du chaos qu’il avait voulu faire souffrir. Il se laissa glisser le long du mur dans le couloir, seul, il se prit la tête dans les mains. Il se détestait à cet instant, il avait voulu du mal à une de ses élèves, parce qu’il ne l’avait pas comprise. Alice, elle, n’avait pas fini. Elle traduisait dans sa langue musicale Nala et sa grand-mère, la grande forêt bretonne qui bordait son ancienne maison, sa première bouchée de crêpe. Les parents et certains membres du personnel, curieux de ne pas voir les enfants, arrivèrent eux aussi, et ne pouvant plus trouver de place, restèrent à l’entrée pour écouter. Pour conclure, elle décida de rendre hommage à madame Lopez. Un sentiment chaleureux parcourut tout son auditoire. Elle exprima tout l’amour que cette femme donnait, depuis de nombreuses années, à tous ces enfants qu’elle n’avait elle-même jamais pu avoir. Elle posa son archet et rouvrit les yeux, surprise de constater que son public s’était multiplié. Elle aperçut même Jessica, fermant toujours les yeux, comme tous les autres. Elle se releva pour déposer son instrument contre le mur, sous le tableau noir, désormais réduit au silence et purgé de la souffrance. Dans son dos, des applaudissements épars commençaient à se faire entendre. Ils émergeaient du rêve dans un triomphe. Les acclamations, les hourras et les sifflements faisaient trembler les murs. Lilwenn et Jessica tentaient chacune de son côté de se frayer un chemin jusqu’à Alice, étourdie par les applaudissements. Elles furent prises de vitesse. Madame Rose Lopez, en quarante ans de carrière, n’avait jamais craqué. Elle avait toujours essayé de rester professionnelle avec ses élèves, à l’intérieur des murs de l’école, mais aujourd’hui, elle se fraya un passage jusqu’à l’estrade et, devant tout le monde, souleva de ses bras fins Alice, qui ne bougeait plus. Elle la serra avec toute la tendresse qu’elle n’avait jamais pu donner à un enfant. La jeune fille l’enlaça. L’institutrice en pleurs réussit à lui murmurer à l’oreille, entre deux sanglots :

— Comment as-tu su, Alice ? Comment ?

Elle lui lâcha le cou, et fixa ses grands yeux fatigués dans les siens, en lui soufflant :

— Chez vous, quand vous avez joué pour moi… Vous m’avez tout dit…

Elle se laissa retomber contre la poitrine de sa maîtresse, et s’endormit aussitôt, sous les acclamations nourries de la foule.

Elle se réveilla dans la chambre de ses parents, au milieu de leur lit. Le soleil qui filtrait à travers les rideaux fermés était déjà levé depuis longtemps. Son estomac gémit, l’informant avoir manqué un repas ou deux. Encore un peu fatiguée, elle roula dans les draps, portant l’odeur familière de sa mère et de son père, pour arriver au bord du grand lit. Elle se laissa glisser sur le sol, et attrapa Émilie, assise sur une chaise, avant de sortir de la pièce. Ses mains et ses bras la faisaient un peu souffrir, les séquelles de sa première symphonie personnelle. Elle y songea en descendant les escaliers. Elle n’avait pas joué comme d’habitude, la vie ayant quitté ces lieux depuis longtemps. Elle avait dû remplir l’espace en traduisant ses propres sentiments et ses souvenirs vivants. Elle avait fait naître son premier véritable chant, dans un endroit qui n’en voulait pas. Elle arborait un large sourire en arrivant dans le salon. Elle fut surprise de trouver son père, chose rare, dans la cuisine, aidant sa mère en épluchant des pommes de terre. Elle n’eut pas le temps de réagir ou d’articuler un mot, celui-ci avait tout lâché en se ruant sur elle. Il s’accroupit, en la scrutant sous tous les angles, ses yeux rougis par le manque de sommeil. Il la débarrassa délicatement de son ours :

— Alice ! Chérie ? Tu vas mieux ?

Il la secoua un peu en l’attrapant par les épaules. Lilwenn arriva presque aussi vite, le visage marqué par la fatigue :

— Raphaël ! Arrête de secouer ta fille ! Dis-lui bonjour plutôt. Tu lui fais peur, là.

Elle s’exprimait calmement, essayant de contenir son anxiété. Il eut le temps de déposer un bisou sur sa joue avant qu’elle craque. Elle le poussa, puis souleva sa fille et baisa son front. Elle la serrait un peu plus fort que d’habitude, en lui murmurant à quel point elle l’aimait. Alice voulut les rassurer :

— J’étais juste un peu fatiguée… mais ça va mieux maintenant. J’ai encore un peu mal aux mains, c’est tout.

Sa mère desserra légèrement son étreinte et commença à se diriger vers la cuisine, l’enfant toujours contre elle. Son mari lui emboîta le pas pour retourner à sa corvée de pluche. Les yeux, brillants d’excitation, accrochèrent le regard noisette de Lilwenn :

— Maman ! J’y suis arrivée, tu sais. J’ai réussi à dire les choses avec ma vraie voix. J’ai presque compris comment faire. Il faut le raconter à mamie !

Sa mère ne dit rien, elle lui sourit et l’attabla. Alice ne la lâcha pas des yeux, quand elle alla chercher le pain d’épice tout frais, et sa tasse, faite à l’aide de toute la famille. En silence, elle déposa tout devant l’enfant, puis retourna prendre un couteau, et la casserole de chocolat chaud, qui attendait sur la cuisinière. Elle revint remplir le mug d’argile en forme de hérisson, et lui coupa deux tranches de gâteau. Elle déposa le couteau d’une main tremblante, et trouva enfin la force de lui répondre :

— Mon ange, je sais… J’ai compris… Tout le monde a compris… Sa voix se brisa en se remémorant ce qu’elle avait entendu. Tu… Tu as été merveilleuse. Même monsieur Fabre, en pleurs, est venu s’excuser en me serrant la main. Tu ne peux pas savoir à quel point on est fiers de toi, avec ton père. Elle se détendit un peu, et s’essuya les yeux. En retournant à la préparation de sa purée de choux, elle bouscula son mari du coude. D’ailleurs, il râle depuis hier soir, parce qu’il ne t’a pas entendue.

Il fit la moue en ratant une patate. Elle rit, puis son visage retrouva rapidement son sérieux :

— C’est madame Lopez que tu as le plus touchée. Elle voulait plus te lâcher, et t’a ramené jusqu’à la maison. C’est même elle qui t’a couchée. Elle a tellement pleuré… Quand tu retourneras à l’école, je t’interdis de perturber son cours, entendu ? Elle t’aime tellement qu’elle n’osera plus te reprendre comme hier, mais je me suis assuré que madame Dreux me rapporte tout. Alors attention, jeune fille… Ça me fait penser qu’il faut que j’appelle tout le monde, pour leur dire que tu vas mieux. Tu nous as fait peur, en t’endormant comme ça.

Alice, qui finissait sa première tranche en écoutant sa mère, reprit la parole, alors que celle-ci attrapait son smartphone sur la table.

— J’étais trop fatiguée, après avoir autant sorti de moi et raconté. Puis la chaleur de madame Lopez était confortable, on aurait dit mamie. Alors j’ai fermé les yeux et…

Raphaël, toujours concentré sur sa tâche, prit la parole en s’essuyant le visage, se collant une épluchure de patate sur la joue au passage :

— On l’avait bien compris, ma puce, mais tu dois nous ménager un peu. On n’a plus l’âge de faire des nuits blanches. Il lui fit un clin d’œil, avant de continuer sur un ton moins léger. Il faut surtout que tu penses à toi. Tu es beaucoup trop jeune pour jouer de cette façon. Il faut vraiment que tu fasses attention.

Alice, la bouche pleine, hocha la tête. Lilwenn revint à la cuisine, une demi-heure plus tard, et s’agaça en trouvant sa fille et son mari qui taillaient les pommes de terre :

— Raphaël ! Elle a besoin de repos ! Pas de faire ta part de cuisine ! En plus, tu n’as pas besoin d’elle pour faire des frites ! Trésor, tu poses ce couteau et tu vas te mettre sur le canapé, je t’apporte ton livre…

— Maman… Papa a dit que vous étiez fatigués, vous aussi. Alors il faut qu’on travaille ensemble, si on veut manger à l’heure.

Lilwenn lança un regard plein de reproches à son mari, mais ne voulut pas la contredire. Elle retourna à ses préparations. Puis se rappela son dernier appel :

— Ah ! Costanza vient de me dire que ta copine viendra te voir cet après-midi. Arnaud veut vous emmener aux champignons, si tu n’es plus fatiguée.

Alice sourit à la mention de Jessica et de la promenade. Elle reprit sa sculpture sur patate, avec un peu trop d’entrain. Le repas comprenant des frites et une purée de choux, accompagnées d’une tranche de saumon poêlé, fut servi à midi et très vite avalé. Il se conclut en apothéose, avec la délicieuse tarte aux pommes de sa mère. Repue, elle alla s’installer au milieu du canapé, bientôt rejointe par ses parents. Ils s’endormirent rapidement, les uns contre les autres, heureux de s’être enfin retrouvés après tant de semaines compliquées.

Lilwenn et Raphaël furent réveillés en sursaut par la sonnette de l’entrée. Ils constatèrent qu’Alice n’était plus avec eux. Encore somnolents, ils se levèrent en clignant des yeux. Ils se dégourdirent les membres, en voyant passer leur fille à toute vitesse, le dos déjà chargé de son instrument avec Émilie. Elle avait passé sa robe, ses collants, son gilet et ses sandales, prête à partir en expédition. Elle ouvrit la porte sur Jessica et son père. Celle-ci se jeta immédiatement sur elle en s’époumonant.

— Alice ! Tu es fantastique ! Tu nous as fait un de ces trucs hier… C’était… C’était de la magie ! Tu rayonnais sur l’estrade, t’étais trop belle ! C’était la chose la plus incroyable que j’aie jamais entendue…

Elle reprit son souffle, alors que son amie prenait la couleur d’un champ de coquelicots au printemps. Arnaud profita de l’accalmie pour saluer silencieusement Lilwenn et Raphaël, qui arrivaient, encore un peu engourdis. Il intervint pour calmer sa fille :

— Jessica ! Respire et laisse un peu ta copine. Tu la secoues dans tous les sens ! Il lui posa une main sur l’épaule. En tout cas, elle a raison sur un point ! Tu as dû être incroyable hier soir. Les téléphones de la mairie n’arrêtent pas de sonner, depuis ce matin. Les parents d’élèves et le personnel de l’école demandent tous que j’organise un concert sur la place du village, pour faire entendre ta musique à toutes leurs familles et leurs amis. Tu es devenue une célébrité !

Il fit un large sourire aux Renard, qui s’étaient placés derrière leur fille avec fierté. Raphaël renchérit, jaloux de ne pas avoir pu assister à la représentation :

— Surtout qu’Arnaud et moi, on n’a même pas pu t’entendre ! C’est vraiment pas bête l’idée d’un…

Sa femme l’arrêta immédiatement d’un ton ferme :

— Non ! Elle est trop jeune ! Je ne veux plus qu’elle se fatigue comme ça ! Pas de spectacle avant qu’elle soit plus grande !

Alice regarda tour à tour son amie et les trois adultes, avant de lancer d’une voix hésitante :

— Je ne sais pas encore trop comment le faire… Il va me falloir du temps pour y arriver. Hier, c’était une première… un peu inattendue. Je voulais remplir le vide, mais il n’y avait rien, alors j’ai pris ma vie… mais, il m’a fallu du temps pour trouver… Ils m’ont aidée. Ils ont eu la gentillesse de rire… et j’ai pu m’accrocher à cette vibration, pure… vivante. Ça m’a beaucoup aidée…

Les mots sortaient difficilement. Elle peinait à expliquer en quoi sa création d’hier était différente. Jessica décida de mettre un terme à tout ça. Son amie se torturait l’esprit pour rien. Elle n’avait pas besoin d’expliquer son art. En plus, elles allaient rater l’opportunité de se laver la tête de leurs lassantes journées d’école dans la forêt :

— Bon ! Je pense qu’on a assez développé ! Elle est géniale, point ! Si on allait se balader maintenant. On est venues pour ça, non ?

Elle repoussa délicatement une mèche de cheveux roux qui tombait sur le visage songeur de son amie. Ce geste d’affection sortit Alice de sa torpeur. Jessica la prit par la main, et la guida vers la puissante voiture de son père, garée devant la maison. Arnaud, résigné, écarta les mains et haussa les épaules :

— On vous la ramène tout à l’heure. Vous aurez le temps de vous reposer un peu. Vous avez l’air crevés !

Il se retourna pour monter dans le véhicule, pendant que les enfants s’installaient, après avoir rangé le violoncelle dans le coffre. Lilwenn et Raphaël remercièrent silencieusement leur ami en refermant la porte.

La réserve naturelle de la Massane, à cette époque de l’année, était habitée par toutes les variantes de jaune, d’orange et de rouge qu’on pouvait trouver sur terre. Le contraste avec les chênes verdoyants, inflexibles aux premières fraîcheurs, était saisissant. Alice et Jessica furetaient dans tous les coins, comme à leur habitude. Ici, pour trouver un nouveau sentier, là, admirant un chant d’oiseau ou un arbre à la forme amusante. Elles régalaient leurs sens de tout ce que pouvait offrir ce vénérable espace de liberté. Arnaud, en arrière, plus pragmatique, soulevait les feuilles et les branches basses de son bâton de marche, dans sa quête irrépressible de champignons. Il s’arrêta, au détour d’un bosquet, pour ramasser un magnifique bolet ne portant aucune marque ni aucun passage baveux. Il déposa son panier déjà bien rempli, et sortit religieusement son Opinel. Il le trancha avec dextérité, avant de l’admirer et de le déposer avec soin sur les autres. Il se releva, en entendant du bruit à sa droite :

— Jessica ?

Une meute de chiens surgit du sous-bois et passa près de lui en aboyant. Ils disparurent au bout du sentier, dans un concert de grelots et de gémissements. Son cœur manqua un battement, en réalisant qu’il avait aperçu les deux enfants partir dans la même direction un peu plus tôt. Il lâcha son panier dans la panique, mais fut stoppé dans son élan par une main lui saisissant le bras. Une voix rauque gronda dans son dos :

— Monsieur ! Faut pas rester là, on est en pleine battue ! Faut partir de suite ! Le sanglier est pas loin, et il nous a échappé deux fois déjà ! C’est dangereux là ! Allez, faut vous éloigner !

Arnaud se dégagea d’un mouvement puissant d’épaule et son corps d’athlète se tendit. Le visage déformé par la colère, il hurla en partant :

— Écoute bien, connard ! Y’a des enfants là-bas ! Appelle tes collègues pour leur dire ! S’il arrive quoi que ce soit, vous allez le regretter !

Il abandonna l’homme au fusil, qui devint aussi blanc que sa chemise, tétanisé par la révélation. Il s’assit par terre, en tremblant, et sortit son téléphone.

Alice et Jessica débouchèrent sur une ravissante petite mare, entourée de hêtres, dont le feuillage orange et rouge habillait aussi bien la canopée que le sol autour du point d’eau. Elles s’assirent l’une à côté de l’autre sur un rocher, qui surplombait le bassin naturel, pour contempler le reflet rougeoyant de la nature au-dessus d’elles.

— Tu sais, Alice, je crois que depuis hier… Je commence à entendre ta musique quand je regarde tout ça…

Elle prit la main de son amie en fixant la surface de l’eau. Elle n’osait pas la regarder. Elle entendit un léger mouvement de tissu, puis sentit un poids se poser sur son épaule, et des cheveux roux vinrent caresser son visage, masquant un coin de son champ de vision. Alice se mit à lui parler doucement.

— Jessica, hier, j’ai joué pour moi… Pour briser mes chaînes… J’ai joué pour tout le monde. Pour madame Lopez… Maintenant, je vais jouer pour toi… uniquement pour toi.

Les mèches rousses s’évanouirent et elle perçut des mouvements dans son dos. Quand elle se tourna, la jeune musicienne était adossée contre un hêtre avec son violoncelle, sa chevelure se confondant avec les feuilles rougeâtres tapissant le sol. Elle était si belle contre cet arbre avec son instrument. La pureté de sa musique, soulignée par sa peau diaphane et la pâleur de ses vêtements, éclipsait les nuances de rouge qui saturaient pourtant l’endroit, jusqu’à ses cheveux. L’archet glissait sans hésitation sur les cordes, bouleversant Jessica. Cette mélodie, c’était elle, sa voix, son corps, ses pensées, tout résonnait dans chaque note. Elle commença, au fond d’elle, à comprendre comment Alice la voyait. Son cœur battait plus fort, la tête lui tournait et elle souhaitait se blottir dans les bras de son amie pour réchauffer son corps frissonnant. Dans le cœur de cette dernière, la mélodie était déjà écrite depuis le premier jour, les notes s’écoulant de sa poitrine dans son instrument. Elle se laissa porter, exprimant pour la première fois un sentiment d’amitié si fort qu’il balaya tous les autres chants de la forêt. Elles partageaient un moment unique, liées dans la musique, mettant à nu leurs émotions juvéniles quand tout se brisa. Elle perçut un bruit et ouvrit les yeux. Des aboiements de chiens, venant de toutes les directions, se rapprochaient d’elles. Malgré un léger vertige, Jessica se leva rapidement et se posta devant Alice, qui était vidée de toutes ses forces. Elle cria le nom de son père sans résultat, le vacarme était tout près d’elles maintenant. Une forme imposante passa derrière les arbres puis se retrouva devant elles, troublant la quiétude du bassin. Un sanglier immense les regardait en grognant, prêt à charger. Ses pupilles orangées fixaient les deux jeunes filles. Faisant rempart de son corps, Jessica tremblait, ses jambes perdant progressivement leur volonté. Il finit par ignorer les deux chétives créatures, pour étancher sa soif. Il courba la tête pour boire, et tout fut fini en un instant. Deux détonations assourdissantes résonnèrent à leur droite, et la puissante créature s’écroula, en poussant un cri déchirant. Le sang se répandit dans la mare, se mêlant au rouge des feuilles. L’animal remua encore un peu les pattes, comme pour échapper à sa mort. Des tas de chiens furieux arrivèrent, hurlant sur le cadavre, et décrivant des cercles inquiétants autour des deux jeunes filles paralysées. Des sifflements clairs retentirent, les animaux surexcités repartirent en chasse, des éclats de voix survinrent. Il y eut des rires, des congratulations, des manifestations de triomphe. Un groupe d’une dizaine d’hommes et de femmes arrivait. Ils allèrent directement voir leur victime, qui venait de finir d’agoniser, pour jouir de leurs appétits de meurtre, ne prêtant aucune attention aux restes.

— Jessica ! Alice !

Arnaud les aperçut tout de suite en arrivant et courut vers elles. Il surprit les chasseurs, qui pâlirent en voyant ce colosse rejoindre des enfants qu’ils n’avaient pas vus. Il s’accroupit pour scruter sa fille de la tête aux pieds, elle n’avait rien, et Alice n’avait pas l’air blessée non plus. En revanche, elles étaient profondément traumatisées par la violence de la scène qui venait de survenir sous leurs yeux. En sentant la petite main crispée de son amie sur le bas de son pantalon, et le parfum familier d’Arnaud, Jessica reprit ses esprits. Elle ne reconnut pas son père, la rage lui avait dérobé son humanité. Il se retourna en la voyant revenir à elle :

— Vous êtes complètement tarés ! Vous avez flingué cette pauvre bête à même pas un mètre de ma fille et son amie ! On n’a pas idée de vendre des armes à feu à des cons pareils ! Vous êtes dans la merde en tout cas ! Je veux vos cartes de chasse ! Sortez-les tout de suite !

Jessica, encore tremblante, se baissa, ramassa une pierre et la jeta de toutes ses forces sur le groupe toujours figé devant la mare. Un jeune homme d’une vingtaine d’années la reçut dans l’épaule, sans réagir. Puis une autre arriva dans la jambe de sa mère à ses côtés. Elle cligna un peu des yeux en silence, mais personne ne bougeait dans la petite bande. Ils fixaient Arnaud, interdits, la descente avait été trop brutale. L’excitation de la chasse, l’extase finale de la mort, la joie de la célébration en famille et la brutalité du retour à la réalité. Le visage de ces deux jeunes filles, figées dans la peur, et la colère légitime du père. Une branche atterrit dans le visage d’un grand-père, qui faillit tomber. Puis vinrent des feuilles rouges en touffes, de nouveau des pierres, des insultes, puis des sanglots. Ils sortaient progressivement de leur apathie, pour essayer de s’excuser en bredouillant quelques débuts de phrases.

— On… Vous…

— Il aurait fallu… Vous n’aviez pas vu…

— Ta gueule, Mathieu… C’était à nous de faire attention !

— Monsieur Delclos ! Je suis vraiment désolé !

Arnaud reprit la parole d’un ton froid et cassant. Jessica, qui pleurait debout contre lui, ne connaissait pas cet aspect de son père. Il s’adressa en premier au jeune homme d’une trentaine d’années qui venait de parler :

— Antoine ! Tu es viré ! Je ne veux plus te voir sur ma propriété ! Les autres, je vais en référer à la gendarmerie dès ce soir. Ce que vous avez fait à ma fille…

Il tremblait de tout son corps, se retenant avec peine de leur sauter dessus. Une personne plus vieille, derrière le garçon renvoyé, prit la parole en se découvrant la tête :

— Monsieur Delclos, s’il vous plaît ! Antoine n’a rien fait. Son fusil n’est même pas chargé. Ne faites pas ça à mon petit-fils… Il adore travailler au domaine. C’est moi et son père qui avons tiré. Punissez-nous si vous voulez, mais pas toute ma famille. Je vous en prie.

Arnaud se passa la main sur le visage tandis que sa fille se remit à les insulter. Elle n’arrivait pas à expulser toute la rage et la peur qui l’habitaient. Elle voulait que ces images disparaissent de son esprit, et retourner vers le doux rêve que son amie avait joué pour elle. Les responsables de tout ça étaient devant elle. Elle voulait leur faire mal, mais fut stoppée par une forme blanche et rousse passant à côté d’elle. Tout s’arrêta dans la forêt, quand Alice s’avança vers la dépouille, en traînant d’une main son instrument sur le sol et son archet de l’autre. Jessica fut la seule à réagir :

— Alice ? Alice !

Elle appela plusieurs fois son amie, avant que celle-ci ne s’arrête et tourne la tête dans sa direction. La blonde recula en tombant au sol, submergée par la terreur. Ce qu’elle venait de voir dans les grands yeux sans vie de son amie n’était plus Alice. Le violet, si vivant, avait fait place à un vide sombre et profond. Elle voulut crier mais ne trouva pas la force. La jeune musicienne était partie et ce fut un automate sans vie qui se dirigea vers la bête ensanglantée. Elle se mit à genoux dans la mare glacée, sa robe se couvrant du sang de l’animal. Elle lâcha son violoncelle, et passa sa main dans la soie anthracite encore chaude de la victime. Elle caressa les blessures mortelles, comme si elle voulait les voir disparaître. Elle déposa son archet sur le flanc de la créature et l’enlaça. Elle lui murmura des mots que personne ne comprit. Elle voulait pleurer, hurler, mais rien ne venait. Elle était aveugle et sourde. Elle se sentait prisonnière de son corps. Elle voulait qu’il disparaisse, que tout disparaisse. La souffrance, la peur, les détonations, les blessures, le sang, elle ne désirait plus que le vide. Elle finit par s’abandonner à lui, en sentant la chaleur de ce magnifique être s’échapper trop tôt. Il aurait pu faire tant de choses encore.

Elle relâcha son étreinte et reprit son archet. Elle tira son instrument taché de sang à elle, en s’asseyant dans l’eau. Elle jeta un dernier regard sans vie à son public sidéré et, sans hésiter, se mit à jouer. La musique alla directement chercher, sous la couche de traditionalisme vulgaire et de virilité crasse, une culpabilité que ces hommes et ces femmes pensaient avoir enterrée depuis longtemps, avec un monceau de justifications primitives. Petit à petit, note après note, remontait des profondeurs un dégoût puissant pour les actes abjects qu’ils avaient commis depuis qu’ils possédaient un fusil. Leur désir de meurtre leur donnait maintenant la nausée. Jessica et Arnaud, spectateurs impuissants, voyaient les victimes de la petite musicienne, qui baignait dans le sang, se mettre à genoux en sanglotant, ou lâcher leur fusil avec empressement. La honte et le chagrin marquaient chacun de leurs visages. Celui d’Alice, serein, se crispa soudainement. La musique changea, devint plus dense, presque palpable et, dans un claquement libérateur, une vague agressive les frappa tous violemment. Le Do venait de casser, entaillant sa main. Des souvenirs de toutes leurs lâchetés passées, leurs trahisons, leurs cruautés, revinrent tous les hanter. Jessica n’arrêtait plus de trembler, en larmes, toujours à terre. Arnaud tomba sous le choc et prit sa fille dans ses bras. L’air se raréfiait, leurs poitrines se comprimaient, respirer devenait douloureux. Ils suffoquaient. Le Sol céda, en imitant la détonation d’un fusil. Le fil d’acier lacéra une seconde fois la main d’Alice. Il ricocha pour venir frapper son visage, coupant ses lèvres. Son sang se mêla sur ses vêtements rougis à celui de l’animal. La musique pesait de plus en plus sur leurs corps, quelques chasseurs couchés sur le dos s’étouffaient. Arnaud, tenant difficilement sur ses genoux, serrait toujours sa fille dans ses bras. Il vit sa main se lever en tremblant, pour désigner un point vers la jeune musicienne. Un hurlement silencieux se lisait sur son visage. Il peina à tourner la tête et regretta immédiatement son geste, en perdant ses dernières forces. L’ombre d’Alice avait grandi. Elle recouvrait maintenant la pauvre bête et n’avait pas l’air de vouloir s’arrêter. Elle continuait de s’étirer, de prendre forme, avalant la lumière. Le Ré céda, marquant encore la peau de la compositrice de ce cauchemar, et le jour devint nuit. Seuls luisaient au milieu de l’obscurité deux grands yeux violets, qui marquèrent à jamais le cœur et l’esprit des victimes. Le vide originel les regardait. Jessica, au bord de l’évanouissement, prit une ultime respiration et réussit à hurler le nom de son amie. En réponse, un cri primal remontant des origines retentit, accompagné d’une puissante vibration qui attirait leur conscience, voulant les engloutir. La détonation du La les délivra tous, et les jeta au sol, tout était fini. Ils apprécièrent l’air qui pénétrait de nouveau dans leurs poumons, et la chaleur du soleil couchant qui réchauffait leurs muscles encore tétanisés. Jessica se remit péniblement debout, cherchant son amie. Un cri de douleur se coinça dans sa gorge. Alice, debout au milieu de la mare, couverte de sang, tenant un archet brisé dans sa petite main meurtrie, son violoncelle aux cordes sectionnées gisant à ses pieds, levait la tête vers la cime des arbres agités par le vent d’automne. Des larmes creusaient de fins sillons sur son visage ensanglanté.

— Alice, réponds-moi !

Celle-ci tourna son visage ravagé par la souffrance, elle ouvrit la bouche et s’effondra dans l’eau, brisant son instrument dans sa chute. Elle s’élança vers Alice, suivie par son père, dévasté par ce qu’ils venaient de voir. Il ramassa délicatement la jeune fille, qui baignait dans le sang et les débris de son fidèle violoncelle. Jessica fut bouleversée, en se remémorant l’image de pureté qui avait habité cet endroit un peu plus tôt. Le rouge avait tout emporté, s’écoulant des nombreuses blessures de son amie, de son nez, de ses oreilles, recouvrant ses vêtements. Elle se mit à pleurer doucement, devant son Alice défaite.

— Mais bordel… Où il est passé ?!

Le cri émanait du petit groupe. Antoine, le plus endurant, était le premier à s’être remis sur pied, et avait remarqué tout de suite qu’une chose n’allait pas. Il n’osa pas s’approcher de la mare, mais, réalisant ce qu’il se passait, n’avait pas pu retenir son exclamation. Tous regardèrent dans la direction qu’il indiquait. Le sanglier avait disparu.

— Papa… Comment ? Qu’est-ce qui se passe ? Alice ?

Son amie ne bougeait plus. Elle regardait de tous côtés, cherchant des réponses qui ne venaient pas. Les autres, qui se remettaient difficilement, constataient les dégâts avec effroi. Leurs fusils, eux-mêmes, tout s’était brisé dans leurs chutes. Leurs membres étaient douloureux, un sifflement continu parasitait leur audition, les débris de leurs armes avaient meurtri leur chair. Arnaud fut le seul à se reprendre, en regardant l’enfant dans ses bras. Il fallait aller au plus pressé. En homme d’action, habitué à prendre rapidement des décisions cruciales, il essaya de faire abstraction de tout ce dont il avait été témoin :

— Jessica ! Regarde-moi, chérie ! Ton amie ne va pas bien ! Elle a perdu beaucoup de sang et sa respiration est bizarre. Il faut vite qu’on la transporte à l’hôpital de maman !

Il se tourna vers le groupe de chasseurs qui discutait tout bas :

— Vous tous là ! Vous allez nous aider ! J’ai besoin du grand costaud, déjà ! Vous prenez la petite, et ma fille vous guidera jusqu’à ma voiture. Vous l’installerez sur la banquette arrière, je vous rejoins… Jessica, tu as compris ? Je compte sur toi, fonce !

Le dénommé Hector prit Alice avec beaucoup de précautions, et partit à toute vitesse, concentré sur sa tâche. Arnaud sortit son téléphone de sa poche, en continuant de donner ses consignes :

— Antoine ! Tu oublies la bestiole et tu m’écoutes ! J’ai besoin de vous ! Je veux que ton père et toi, vous ramassiez tous les débris d’armes et d’instruments. Ensuite, vous les porterez chez moi ! Les autres, vous allez chercher vos voitures, et vous nous attendez à la sortie de La Farga, OK ? Alors, j’oublierai peut-être ce que vous avez fait…

Ils s’exécutèrent tous sans discussion, toujours perturbés par l’expérience qu’ils venaient de traverser. Arnaud composa le numéro de sa femme, en filant vers son véhicule. Il aperçut, du coin de l’œil, tous les chasseurs sortir une carte en plastique de leurs poches.

— Chérie ! Je n’ai pas le temps de t’expliquer, mais il est arrivé un accident, et Alice… Il déglutit pour contenir sa nausée. Je vous l’amène en passant par Sorède. Il faut que tu appelles Paul, au poste, pour lui dire de nous envoyer une patrouille nous escorter sur le chemin. Appelle les Renard aussi ! Je vous raconterai tout une fois sur place. Chérie… Jessica n’est pas blessée… mais… Bref… Si tout se passe bien, on sera à la polyclinique dans une grosse demi-heure.

Il arriva à la voiture, et tout était déjà prêt. Il invita Hector à monter, et jeta un coup d’œil à sa fille traumatisée, sur la banquette arrière, la tête de son amie reposant sur ses genoux tachés de sang. Elle fixait le visage impassible d’Alice, en lui caressant les cheveux. Il désirait plus que tout la prendre dans ses bras, mais il se retint. Il devait faire vite. Il démarra à toute vitesse sur le chemin de terre.

— Appelle ta famille et dis-leur de se tenir prêts ! Dès qu’on arrive à leur hauteur, je veux qu’ils passent devant, et qu’ils klaxonnent comme des malades, jusqu’à ce que les gendarmes arrivent !

Le jeune homme, un peu perdu, hocha la tête. La voiture prit beaucoup de vitesse en rejoignant la route. Il ralentit en traversant le hameau reculé au milieu de la réserve naturelle. En arrivant à la sortie, il vit quelques voitures lui emboîter le pas, et se mettre à avertir sans interruption.

— Au moins, vous savez écouter…

Le garçon, se prenant le visage dans les mains, sentit un objet glacé et pointu lui gratter le coude. Il jeta un coup d’œil et pâlit. C’étaient les restes de l’archet que la blessée serrait toujours dans sa main crispée. Il regarda en arrière et regretta aussitôt. L’image des deux enfants se grava dans sa mémoire. Alice, inconsciente, saignant de ses nombreuses blessures, recouverte du sang de la bête qu’ils avaient tuée, et Jessica, qui la regardait, pleurant son désespoir, sa rage et son impuissance. Il constatait les conséquences de son cruel hobby. Il se remémora toutes les fois où il avait ri avec ses amis en lisant les articles sur les accidents de chasse. Autant de vies détruites, de familles dévastées par le chagrin, comment avait-il pu être si aveugle ? Sa vision se brouilla, il se recroquevilla sur son siège et se mit à sangloter. Arnaud, comprenant sa détresse, lui posa paternellement une main sur l’épaule. Des sirènes se firent entendre par-dessus le concert de klaxons. Paul avait bien fait les choses. Escortée par les motos de la gendarmerie, la voiture prit encore plus de vitesse.

Costanza, qui les guettait avec une petite équipe d’urgentistes, les entendit arriver de loin. Ils eurent un petit pincement à la poitrine en ouvrant la portière des passagers, mais se reprirent très vite, rompus à ce genre d’intervention. Ils transférèrent l’enfant sur une civière et partirent à toute vitesse. Jessica fut auscultée rapidement par sa mère tremblante, qui se reprit en lui baisant le front, et partit rejoindre ses collègues, laissant sa fille sous la garde de son mari. Son jeune corps ne tenait plus, et les bras de son père la récupérèrent de justesse.

Une heure plus tard, Arnaud et Raphaël discutaient tout bas, debout dans le couloir menant au bloc opératoire. Lilwenn et Jessica, assises l’une contre l’autre, se soutenaient en se tenant la main. Les deux témoins avaient tout raconté en détail aux parents de la musicienne. Ils étaient tous venus patienter devant la salle où elle était soignée. Ils peinaient toujours à réaliser tout ce qui venait de se passer. Costanza sortit enfin. Elle tremblait, brisée par ce qu’elle avait à annoncer. Elle essaya de se reprendre, mais un sanglot monta dans sa gorge, à la vue des quatre visages remplis d’espoir qui se tournaient vers elle.

— Alice… On ne comprend pas… Elle… Elle est dans le coma.


Texte publié par Thomas Meynadier, 16 mai 2026 à 18h39
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