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tome 1, Chapitre 7 « Désespoir » tome 1, Chapitre 7

Le reste de l’été fut synonyme de joie et d’émerveillement pour les trois enfants qui ne se quittaient plus. Ils partageaient leurs mondes, leurs passions, apprenant à se connaître autrement que par les mots. Ils lisaient à voix haute un livre ouvert entre eux, voyageaient dans les mondes virtuels ou exploraient la collection de films d’Alexandre et Jessica. Ils commencèrent la création d’un livre de cuisine, pour aider la famille Garcia à s’émanciper des surgelés. Enfin, grâce à leurs parents, ils parcouraient la région, explorant la forêt ou allant se baigner à la plage, accompagnés des mélodies d’Alice qui restait au sec. Elle s’installait spontanément au milieu des arbres ou sur les galets pour délivrer à ses amis, mais également aux curieux, des improvisations ensorcelantes. Ils vivaient un rêve éveillé, mais à la fin du mois d’août, Alice perçut un changement. Elle entendait souvent, le soir, après être allée se coucher, des éclats de voix. Une tension pleine d’inquiétude pesait sur la famille Renard. Même ses amis disparaissaient de son quotidien, leurs visites se faisaient rares et étaient de courte durée. On commença à lui parler d’école, de première rentrée, de futur. Puis, un matin, son père l’emmena dans un vaste magasin, à la ville, pour qu’elle choisisse un nouveau sac à dos de grande, pour le CP. D’après ce qu’il lui annonça dans la voiture, son ours faisait trop bébé et était trop volumineux pour être un cartable convenable. Alice, tenant Raphaël par la main, dans l’agitation du rayon des fournitures scolaires, ne comprenait pas grand-chose à tout ça. Celui-ci, portant un panier rempli de produits listés sur un papier au nom de sa fille, patientait, au milieu d’enfants et de parents énervés, depuis un trop long moment. Il finit par se pencher à son oreille :

— Tu as trouvé ?

Alice le regarda, navrée, en secouant la tête :

— Il n’y a pas de chant ici. Tout est vide depuis longtemps.

Levant les yeux au plafond, il explosa. Dans un geste d’impatience et de colère, alimenté par l’agitation ambiante, il lui tira violemment le bras :

— Écoute, il faut que tu arrêtes avec tes histoires de chants ! Je t’ai pas emmenée ici pour que tu me parles encore de toutes tes bêtises. Tu dois juste choisir un sac à dos, pour ne pas te faire embêter demain à l’école. Tu es déjà assez étrange…

Il s’interrompit en réalisant ce qu’il venait de faire. Son angoisse pour l’avenir de son enfant lui faisait perdre trop souvent son sang-froid. Durant toute son enfance, il avait souffert seul, tant au foyer qu'à l'école, jusqu'à l'obtention de son diplôme. Lui, rejeté à la naissance, s’était reconstruit progressivement, en se concentrant sur la seule chose qui lui promettait un avenir, l’éducation. Après son diplôme, il avait trouvé sa place dans la société, avait été accepté, et grâce à son travail il avait enfin pu trouver une famille, un foyer. Avec sa femme et sa belle-mère, il avait découvert l’amour et l’attachement. L’arrivée de son enfant fut la consécration de toutes ces années. Cependant, ses vieilles peurs étaient revenues le hanter quand sa fille avait été rejetée à son tour. L’angoisse le dévorait depuis le diagnostic des spécialistes. Pourquoi son enfant ne pouvait-elle pas être normale ? Elle qui ne lui avait pourtant apporté que de la joie et de l’amour. Pourquoi fallait-il que le monde rejette toujours les différences ? Il devait absolument se reprendre. Il venait une fois de plus de sombrer et c’est son petit ange qui en faisait encore les frais. Elle se désespérait devant l’injonction paternelle. Un enfant la bouscula pour se jeter sur un sac Pikachu. Alice voulait faire plaisir à son père, mais ne comprenait pas ce qu’il attendait d’elle. Elle ne désirait pas abandonner Émilie pour une de ces choses sans vie qui pendaient à des crochets métalliques. Elle était figée, serrant son bras endolori, entourée de bruit et d’une tension pesante, face à son père qui ne parlait plus. Une larme coula sur sa joue rebondie. Elle ne savait plus quoi faire. Des bras salvateurs la soulevèrent, son père venait la sauver de ce cauchemar. Elle se mit à pleurer doucement. Atterré par les sanglots de sa fille, il lui murmura des mots tendres pour l’apaiser et lui déposa un baiser sur la joue :

— Écoute, mon cœur. Si tu veux Émilie pour demain, tu l’auras. Je suis désolé de t’avoir forcée à choisir. Si quelqu’un se moque de toi, tu n’auras qu’à me le dire. Je t’aime, mon ange. Je ne voulais pas…

Alice renifla et se blottit contre son torse.

— Papa, il ne faut pas que tu aies peur… Tant que vous serez avec moi, tout ira bien.

Son enfant était vraiment son rayon de soleil. Elle ne lui en voulait même pas pour ses remarques, ni pour sa violence. Elle avait juste pressenti sa détresse et tentait de le consoler. Elle aimait tous les êtres vivants sans concessions et c’est bien ça qui le terrifiait. Selon son expérience de la vie, certaines personnes ne méritaient pas l’amour de sa fille. Il fallait qu’elle le comprenne et qu’elle aussi commence à se battre. C’est pour cela qu’à partir de demain, il la confronterait au vrai monde. Celui qu’il connaissait, lui, depuis son enfance. Ils profitèrent encore un peu de la chaleur de leur étreinte, ignorant les remarques ironiques autour d’eux.

— On peut partir maintenant ? Cet endroit me fait peur…

Il la déposa au sol, ramassa son panier plein, et lui reprit la main avec douceur. Ils rentraient retrouver l’harmonie et la chaleur de leur foyer. En arrivant, Lilwenn les attendait dans le salon et avait prévu ce qui allait se passer. L’ours-sac était déjà sur la table basse, ouvert, attendant les fournitures scolaires.

Le lendemain matin, Alice fut réveillée très tôt. Ses parents la pressèrent de se préparer et de manger ses tartines rapidement. La tension de ces derniers jours était encore plus pesante, ils avaient peur. Vint le moment du départ. Ils refusèrent catégoriquement qu’elle prenne son violoncelle et elle finit par l’abandonner à contrecœur. Son père l’embrassa un peu trop fort :

— Chérie… Il faut que tu sois forte aujourd’hui, d’accord ?

Alice lui fit un timide signe de tête sans trop comprendre. Il enfourcha son vélo électrique et partit dans la direction opposée. Lilwenn la prit par la main et elles descendirent le boulevard en direction du centre, profitant de la promenade vidée de la plupart de ses touristes. Elles retrouvèrent Jessica et sa mère qui profitaient des rayons du soleil matinaux sur la plage. Les deux jeunes filles se serrèrent un long moment, ne s’étant pas vues de la semaine. Leurs mères, qui venaient de se saluer, les pressèrent de finir. Brisant leur étreinte à regret, elles se prirent par la main. Costanza vit la peluche accrochée au dos d’Alice :

— Elle n’a pas voulu le changer alors ? C’est dommage, l’institutrice des CP n’aime pas trop ce genre de chose. Elle en a confisqué beaucoup au début de l’année dernière.

Lilwenn la regarda, un peu inquiète, avant de répondre :

— Non, mon mari n’a réussi qu’à la faire pleurer au milieu des rayons. Elle lui aurait dit que les sacs du magasin étaient vides.

Elles sourirent légèrement devant l’ironie de la situation. Costanza ne voulait pas aggraver les choses et essaya de tempérer :

— Je pense quand même que tout ira bien pour ta fille. Son sourire fait des ravages sur tout le monde. Alors pourquoi pas sur une vieille aigrie. Puis mon mari m’a dit qu’elle serait en binôme toute l’année avec sa future remplaçante. Une jeune fille du village super sympa, d’après lui.

Lilwenn, un peu rassurée, s’enquit de la situation de Jessica qui sautait du CP au CM2 :

— Et la tienne, elle est d’attaque pour la classe des grands ?

— Elle a eu droit à des aides à la fin de ses vacances. Ils nous ont fourni les programmes pour pouvoir travailler, et on l’a fait suivre par deux profs particuliers. Sur le savoir, elle est impeccable, mais ce qui me fait un peu peur, ce sont les autres enfants. J’espère qu’elle trouvera vite sa place dans la classe. Elle soupira pour relâcher la pression qu’elle emmagasinait depuis plusieurs semaines. Enfin, Alexandre l’a coachée. Il a connu pire, lui. Quand tu penses que cet enfant de neuf ans commence le lycée cette année, dans un internat en plus !

— Oui, c’est fou. J’en ai parlé avec Maurice la dernière fois, mais il n’avait pas trop l’air inquiet, juste un peu triste de voir son fils partir.

— C’est vrai que le petit est vraiment très mature. Il n’a aucun problème pour tenir une conversation avec un adulte, il a même aidé Arnaud avec le budget de la mairie l’an dernier. Puis, dans le lycée où il va, il y a beaucoup d’enfants comme lui… accro des chiffres.

Elles s’étaient un peu rassurées l’une l’autre et devisaient de sujets plus légers en arrivant sur la place du village. Les deux jeunes filles devant elles discutaient de capture de monstres, et des îles de Hoenn.

— Maman, on va jusqu’où comme ça ?

Alice s’était brusquement tournée vers sa mère, qui souffla en levant les yeux au ciel. Elle répondit, démoralisée :

— Chérie, on t’a dit quoi avec papa ? Tu vas à l’école aujourd’hui. Toute la journée. Tu comprends ?

— Euh… Oui, ça, je savais. Depuis que je lis Harry Potter avec vous, j’ai appris… Je voulais juste savoir où c’était, si c’était encore loin…

Les nerfs de sa mère, soumis à rude épreuve depuis quelque temps, lâchèrent. Elle éclata d’un rire qui se communiqua rapidement à l’ensemble du quatuor. La réponse était tellement typique d'Alice. Jessica, entre deux rires, remplaça Lilwenn :

— Tu vois la mairie là-bas, l’endroit où travaille mon père. Ben, c’est le bâtiment juste à côté, le tout gris au fond.

Elles traversèrent la place très agitée. Des enfants couraient en tous sens, criaient et se retrouvaient. Des parents discutaient en petits groupes. Tous convergeaient vers une vaste bâtisse encadrée d’une grille sombre, agrémentée de barreaux à toutes ses fenêtres. Devant le portail ouvert se tenait un homme robuste, la cinquantaine, en costume marron, qui saluait parents et enfants. Il était secondé par deux jeunes femmes dynamiques, qui prenaient en charge l’accueil des élèves dans la cour.

Jessica et Alice plongèrent ensemble dans cette cohue, suivies de leurs mères. La jeune fille à la chevelure dorée rayonnait dans cet environnement, entraînant la petite rousse à sa suite. Elle saluait, avec une aisance naturelle, les groupes d’enfants qui l’invectivaient. Elle souriait aux parents qui la reconnaissaient. Plus elles avançaient, plus Jessica captait l’attention. La princesse du village était de retour. Sa suivante, malgré elle, attisait les curiosités :

— Regarde, c’est pas la fille bizarre qui joue du violoncelle sur la plage ?

— Oui, je crois… Mon mari m’a dit qu’elle avait peur de l’eau. Il l’a vue faire une crise une fois alors qu’elle avait mis qu’un pied.

— T’as vu, elle a pris sa peluche avec elle… La honte !

Jessica accéléra, en apercevant, proche de l’entrée, un groupe d’amis. Soudain, elle sentit une résistance. Alice s’était figée et perdait pied. Alors qu’elles s’étaient enfoncées dans la foule bigarrée, le brouhaha, l’excitation, l’angoisse, ses sens s’étaient saturés d’informations. Elle se noyait et perdit subitement ses sensations. Elle n’arrivait plus à entendre de chants. Son amie se retourna et lui fit un sourire, avant de la tirer de nouveau. La main salvatrice se transforma en tourbillon, l’aspirant inexorablement vers le silence. Jessica voulait rejoindre ses camarades et ne sentit pas se rompre le lien. Alice fila vers son dernier refuge, les bras de sa mère. Elle seule pouvait encore la sauver de tout ça. Elle enfouit son visage dans les jambes de Lilwenn, surprise, qui manqua de peu la chute. Elle ne voulait pas aller s’enfermer dans ce sinistre lieu, entourée par toute cette agitation. Elle désirait rentrer chez elle, retrouver le calme et la musique. Une sonnerie retentit. Il y eut encore plus de cris et de mouvements autour d’elle. Sa mère se pencha, les lèvres tremblantes, et l’écarta en la saisissant par les épaules :

— Alice… On te l’a déjà expliqué plusieurs fois. À partir d’aujourd’hui et pour les années à venir, tu vas être ici presque tous les jours pour apprendre, comme Harry dans tes livres, les règles et le savoir de notre société. Il faut que tu le fasses, ma puce. Tu en auras besoin.

Elle fit signe à l’homme au portail et poussa délicatement sa fille dans sa direction. Elle détourna le regard et partit dans l’autre sens, Costanza lui passant amicalement un bras autour des épaules. Alice resta un instant interdite, sa mère aussi l’avait abandonnée. Le grand moustachu se rapprochait. Elle fit volte-face, voulant fuir, et fut bloquée par les deux jeunes femmes de la cour.

— Eh bien, jeune fille, dit l’homme derrière elle. C’est votre premier jour et vous essayez déjà de faire l’école buissonnière ? Allez, c’est par ici ! Vous vous appelez ?

Elle était terrifiée. Il l’avait attrapée par l’épaule d’une main ferme, et elle sentait qu’il était impossible de s’échapper. Une des deux jeunes femmes, cheveux sombres, visage rond empreint de douceur, prit la parole :

— Je crois que c’est une de mes élèves, monsieur Fabre. Renard… C’est mademoiselle Alice Renard ! Je vais l’accompagner en vitesse, madame Lopez doit déjà avoir commencé.

L’homme au brushing impeccable lâcha son épaule :

— Il faudra penser à arriver à l’heure à partir de demain, sinon vous risquez d’avoir des problèmes, jeune fille.

Les larmes troublèrent sa vue alors qu’elle était guidée vers sa classe. Il ne lui restait plus rien. Le portail s’était fermé derrière elle, la porte du bâtiment aussi. Elle était tirée énergiquement dans un couloir aux murs blancs sans fenêtre, éclairé par une lumière artificielle. Elles arrivèrent dans une salle remplie de bureaux exigus orientés vers une estrade, sur laquelle se trouvait une grande femme filiforme, qui finissait un discours de bienvenue. Elle décocha à Alice un regard noir.

— Je ramène notre petite fugueuse, madame Lopez. On l’a trouvée avec monsieur le directeur. Elle tentait de fuir. Elle semble angoissée par sa première journée d’école.

La jeune enseignante lui nettoya les joues avec un mouchoir en papier :

— Allez, fais-moi un sourire, personne ne veut te faire de mal ici. Tu vas juste apprendre beaucoup de choses amusantes avec tes camarades pendant cette journée, et ensuite tu pourras rentrer chez toi, d’accord ?

Elle faillit tomber à la renverse de surprise. Perdant son sang-froid, elle s’exclama :

— Ouah ! C’est quoi ses yeux !

Madame Lopez fronça les sourcils. Elle devait arrêter ce cirque :

— Madame Dreux ! Nous sommes en classe ! Je pense que notre petite évadée a assez perturbé le début du cours ! Mademoiselle Renard, allez vous mettre au bureau contre la fenêtre, juste en face du mien.

La jeune femme se releva, embarrassée, et se rapprocha de sa référente tandis qu’Alice se dirigea mécaniquement à la place qu’on lui avait assignée :

— Madame Lopez, murmura la stagiaire. Elle a des iris violets ! Violets ! Je l’envoie chez l’infirmière ?

L’institutrice expérimentée secoua la tête, déçue par sa collègue et ancienne élève. Elle répondit d’un ton cassant :

— J’aimerais que vous vous repreniez. Je ne vous envoie pas chez madame Finiel parce que vous avez les yeux verts. On n’est pas dans une de vos stupides séries télévisées. Cet enfant est en bonne santé. Elle est juste un peu perturbée par la rentrée des classes. Alors, laissez-moi continuer mon cours, merci.

La jeune femme baissa la tête, honteuse et toujours perturbée par le regard mauve qui l’avait intimidée. Elle alla s’asseoir à un bureau aménagé au fond de la classe, jetant un coup d’œil à l’enfant qui avait déclenché tout ça. Alice s’était recroquevillée sur sa chaise, serrant contre elle le gros ours, qui lui servait de sac à dos. Elle pleurait silencieusement, le visage enfoui dans la fourrure. La vieille femme, dont les vêtements serrés soulignaient son aspect décharné, reprit enfin son introduction :

— Bon, les enfants, on va reprendre après cette malencontreuse interruption ! Elle jeta un bref regard inquiet sur l’enfant responsable. Je me suis présentée, à vous maintenant ! Un par un, vous allez venir à ma place pour faire de même. Je demande aussi, à ceux qui savent le faire, d’inscrire leurs noms et prénoms sur le tableau.

Elle prit une courte pause, pour que tous les enfants assimilent bien l’énoncé :

— Je vais maintenant vous appeler dans l’ordre alphabétique, affiché au-dessus du tableau. La première lettre étant le A, j’appelle Ader Pierre !

Alice n’entendit rien des consignes. Depuis qu’elle avait franchi la porte de la classe, elle s’était enfermée dans son chagrin. Elle voulait juste que tout s’arrête. Pourquoi ses parents l’avaient-ils conduite dans cet endroit ? Qu’avait-elle fait ? Une très grosse bêtise, certainement. Elle se rappela sa dernière punition, une semaine sans violoncelle, lorsqu’elle avait invité un sanglier à entrer dans la cuisine de sa grand-mère, mais ici, c’était autre chose. Elle devait y venir pendant plusieurs années. L’incompréhension et le désespoir revinrent malgré la présence chaleureuse d’Émilie. Pour fuir, elle finit par s’endormir, la tête posée sur sa peluche.

Elle fut brusquement tirée de son rêve de promenade en forêt avec Jessica et Alexandre. On lui criait quelque chose et son ours n’était plus avec elle :

— Jeune fille ! On se réveille maintenant ! Personne n’avait encore osé me faire ça le premier jour ! Mademoiselle Renard ! Nous sommes en classe ! Votre attitude est inadmissible. Ne cherchez pas autour de vous ! Tous vos petits camarades, dont vous avez ignoré les présentations, sont partis en récréation !

Madame Lopez se tenait devant elle, écrasant la tête d’Émilie de ses longs doigts squelettiques. Elle la fixait de ses petits yeux noirs enfoncés dans leurs orbites, son visage émacié marqué par la colère. Elle retourna s’installer à son bureau, emportant la pauvre créature en patchwork. Elle la déposa avec une étonnante précaution à l’abri des regards, en ajoutant :

— Je vous rappelle que vous êtes à l’école ! Les peluches doivent rester chez vous, vous viendrez récupérer la vôtre à la fin de la journée… J’aimerais aussi que vous cessiez d’importuner la classe avec vos caprices. Il faut que vous compreniez les règles très vite, car vous avez beaucoup de choses à apprendre cette année.

Alice s’essuya le visage et rangea son mouchoir dans la poche de sa robe blanche en se levant. L’institutrice eut un léger sourire en la voyant arriver et tira une chaise vide pour l’inviter à y prendre place. Elle s’assit, prit une profonde inspiration, et demanda :

— Madame, j’ai besoin d’Émilie. Pouvez-vous me la rendre ? Comme tout le monde est déjà parti…

L’institutrice écarquilla les yeux. L’espace d’un instant, elle fut décontenancée par la naïveté de l’enfant mais se reprit :

— Non, mademoiselle Renard ! À la fin de la journée ! Nous venons juste de terminer la première partie de la matinée. Il en reste encore trois, en comptant la pause de midi. Je vous rendrai votre peluche après.

Elle se pencha un peu sur Alice qui se liquéfiait sur sa chaise. Celle-ci, désemparée face à la réalité, se remit à pleurer. Une furtive expression de douleur passa sur le visage anguleux de l’adulte. Elle amorça un geste de la main vers Alice, mais se ravisa et continua avec sévérité :

— J’ai lu dans votre dossier que jusqu’ici, ce sont vos parents qui vous ont fait la classe à la maison. Je sais aussi que vous avez un très bon niveau de lecture et quelques notions d’écriture. Je vous en félicite, mais votre famille a décidé, maintenant, de me passer le relais. Ils me font confiance pour vous apprendre les bases des règles sociales et de la culture. Avec, vous pourrez grandir et comprendre le monde qui vous entoure. Nous allons vous enseigner une nouvelle façon de voir les choses, la nôtre. Vous deviendrez un maillon de la chaîne et plus un élément perdu et isolé. C’est pour cela que je ne tolérerai plus de comportement comme celui de ce matin ! Il faut vous secouer, mademoiselle !

Une sonnerie retentit. Alice sursauta, sanglotant toujours. Le discours de sa maîtresse n’avait rien changé. Elle n’avait pas compris grand-chose et cette femme au chemisier fleuri la terrifiait. Elle entendit des cris et des bruits de course dans le couloir. Les autres enfants de la classe surgirent à l’entrée et allèrent s’asseoir à leurs places, en lui jetant des coups d’œil. Madame Dreux arriva avec les retardataires et, voyant l’état de son élève, se précipita vers elle :

— Eh bien, encore un gros chagrin… On va se moucher et essuyer ce beau visage. Tu aurais dû venir dans la cour pour respirer un peu.

En raccompagnant Alice à son bureau, la jeune femme jeta un regard plein de reproches à madame Lopez, qui ignora la remarque silencieuse :

— Les enfants ! Un peu de calme ! Nous allons reprendre… Nous en étions à quelle lettre ? Oui, mademoiselle Taleb ?

La jeune fille avait pris tout le monde de vitesse. Vive et pétillante, elle levait la main le plus haut possible :

— À la lettre P, madame ! La seizième de l’alphabet !

— C’est très bien ! Alors, j'appelle monsieur Peres Cyrille. C’est à vous !

Alors qu’elle retournait à son bureau, elle aperçut sa collègue dépitée, regagnant discrètement le sien. Alice était visiblement inconsolable. Elle n’avait plus rien, Émilie, sa mère, Jessica, son père, on lui avait tout pris. Le point dans sa poitrine ne disparaissait plus. Il était de plus en plus douloureux. Elle n’avait plus la force de surmonter cette épreuve et se laissa glisser à nouveau vers son monde onirique.

— … Renard ! Mademoiselle Renard ! Nous vous attendons ! Venez sur cette estrade tout de suite !

Madame Lopez revenait la tirer de sa torpeur brutalement. Son regard vidé de toute expression, elle se leva, se dirigea tel un automate à l’endroit indiqué et s’arrêta devant le grand tableau noir. Elle perçut l’angoisse qui s’échappait de cette imposante plaque d’ardoise qui avait fait souffrir tant d’enfants avant elle. La peur la fit se retourner vers la classe dans un réflexe animal.

— On se dépêche ! Allez !

L’institutrice s’impatientait. Alice, déjà désespérée, fut pétrifiée par le regard de tous les enfants impatients. Un souvenir heureux lui rendit un peu de courage. Elle se remémora la présentation de Jessica, la première fois qu’elles s’étaient rencontrées. Elle s’en inspira immédiatement et réussit à bredouiller quelques mots en reniflant :

— Bonjour… Je m’appelle… Alice et j’ai sept ans.

Elle tira de son modeste îlot mémoriel la force de retourner à sa place avant de s’effondrer. Personne n’eut le temps de poser de questions.

— Monsieur Serero Louis, c’est à vous ! Essayez d’être un peu plus bavard que votre navrante camarade.

Le jeune homme dynamique, assis à côté d’Alice, se leva d’un bond. Il se dirigea vers le tableau pour inscrire fièrement son nom et son prénom sans faute.

Les présentations se terminèrent par celle de madame Dreux :

— Cette année, vous allez avoir la chance d’avoir deux institutrices pour vous faire la classe. Nous nous partagerons la journée. Elle pour le matin et moi pour l’après-midi. L’année prochaine, je serai la nouvelle maîtresse des CP, et madame Lopez pourra enfin aller se reposer, après avoir passé des années à apprendre à beaucoup d’enfants comme vous. Si vous avez un souci, n’hésitez pas à venir nous en parler.

La sonnerie annonça la pause de midi.

— Il ne me reste plus qu’à vous dire bon appétit. Pour ceux qui vont à la cantine, vous allez me suivre. Mademoiselle Renard ? Il faut venir maintenant !

La future retraitée, observant la scène, se leva en soupirant. Elle alla directement à la jeune endormie, et frappa trois coups brefs sur le coin de son petit bureau. Alice se réveilla en sursaut.

— Si je vous reprends à dormir, jeune fille, je vous envoie immédiatement dans le bureau de monsieur le directeur ! C’est bien clair ? Allez, filez avec madame Dreux au réfectoire !

Elle attrapa l’enfant sans ménagement par le bras, la fit se lever et la tira vers le groupe qui attendait pour partir manger. Avec la petite rousse en queue de convoi, baissant la tête en sanglotant, ils arrivèrent dans un grand réfectoire déjà bien rempli. Alice, au milieu de l’agitation, fut bousculée et se retrouva avec les quelques enfants qui, comme elle, n’étaient pas familiarisés avec le fonctionnement d’un self-service. Madame Dreux vint à leur secours, en leur expliquant tout ce qu’il fallait savoir sur les plateaux-repas. Celle-ci, voyant qu’Alice ne bougeait toujours pas, voulut l’inciter à suivre ses camarades en la poussant doucement vers la file d’attente. Elle fut stoppée nette par l’arrivée d’une jeune fille blonde, qui l’ignora pour se placer devant elle. Alice, sentant un parfum familier, releva la tête. Jessica !

— Mais où tu étais ? Je t’ai cherchée partout ! Depuis que je t’ai perdue devant l’école, je… Tu m’écoutes ?

Alice ne rêvait pas. Elle était bien là ! Ce n’était pas un jeu de son esprit ! Son amie était devant elle, inquiète. Elle se jeta dans ses bras protecteurs et se remit à pleurer. Son cauchemar était fini. Jessica comprit instantanément et la serra contre elle, posant sa tête affectueusement sur celle de son amie. Les bégaiements de madame Dreux ou les ricanements des élèves autour ne les touchaient pas. Elles retrouvaient la chaleur familière de leurs étreintes passées. Le bonheur revenait progressivement dans le cœur d’Alice. Son estomac se réveilla aussi, dans un gargouillis qui déclencha le rire mélodieux de Jessica. Elles pouffèrent en relâchant leur étreinte. L’institutrice s’était effacée, gênée par cette démonstration d’affection.

— Viens, je te montre comment remplir ton assiette, après on va s’installer dans un coin tranquille et tu me diras tout.

Son amie hocha la tête. Elles se retrouvèrent attablées devant un plateau bien garni, après avoir suivi les protocoles moutonniers du self. Une assiette de pâtes carbonara, une tartelette aux fraises et une portion généreuse de salade de concombres, c’était bon et réconfortant, des plats créés avec un amour sincère de la cuisine. Après le délicieux dessert, Jessica la guida dans la cour, sur un banc où Alice, indifférente à l’agitation, finit son récit. Son amie serra les poings :

— Elle n’a pas le droit de te faire ça, cette vieille peau ! Te confisquer ton sac avec tes affaires et te priver de récré… L'année dernière, déjà, quand j’étais dans sa classe, elle a fait craquer une fille qui n’avait pas de bons résultats. Je la supporte pas ! Viens, on va voir le directeur là-bas. Il mange toujours au fond de la cour en nous surveillant.

Elles partirent main dans la main, Alice la suivant timidement. Toujours furieuse, Jessica se planta devant monsieur Fabre, qui dégustait un confit de canard acheté par sa femme la veille.

— Monsieur ! Madame Lopez recommence comme l’année dernière ! Elle a pris le sac de mon amie avec toutes ses affaires dedans et l’a retenue pendant toute la récréation ! Vous devez faire quelque chose !

Le directeur déposa lentement sa fourchette et s’essuya la bouche, prenant le temps de peser la situation. Elle lui avait fait le même cirque l’année dernière, et ça avait abouti à une enquête de l’académie. Son père était quand même le maire du village, et surtout le plus influent propriétaire de la région. S’il s’en mêlait encore cette année, il pourrait y avoir plus qu’un rappel à l’ordre :

— Mademoiselle Delclos, je suis bien conscient du différend qui vous oppose à madame Lopez. Je dois vous rappeler qu’après enquête, on n’a rien trouvé d’incriminant sur sa façon d’enseigner. Juste un reproche sur son approche un peu trop rigide. Cette année, qui est sa dernière, je l’ai mise en binôme avec la jeune femme qui prendra sa place l’année prochaine. Je ne vois pas ce que je peux faire de plus. Si votre amie a un problème, elle doit aller voir madame Dreux.

Jessica avait croisé ses bras et plissé les yeux :

— Elle lui a pris son sac ! Comment elle va faire sans ses affaires pour travailler ? C’est n’importe quoi !

Monsieur Fabre posa son plat à côté de lui et se leva, dominant de toute sa hauteur la jeune fille :

— Mademoiselle ! Je dois vous rappeler que vous parlez au directeur de cet établissement ! Pour le sac, je passerai le mot à madame Lopez, mais je ne veux plus entendre parler d’histoire de harcèlement. Je vous signale que c’est vous, l’année dernière, qui aviez fait fuir votre camarade. Vous pensiez bien faire et c’est louable, mais l’attention qu’on lui a portée, à cause de cette affaire, l’a brisé.

Il fit une pause pour qu’elle comprenne bien ce qu’il lui disait :

— Je pense que vous recommencez cette année, en surprotégeant votre amie. Pensez-vous réellement l’aider, en lui évitant toute confrontation avec les autres ? Je sais qu’elle n’a pas envie d’être ici, ce matin, elle a même essayé de fuir. Ma mission consiste à lui enseigner les règles de la vie sociale, alors comment peut-elle les apprendre, si elle ne fait pas ses propres expériences ?

Jessica, démunie face au raisonnement implacable, rageait en sentant les tremblements des mains de son amie, appuyées dans son dos. Alice craignait cet homme. Il émanait de lui les mêmes sensations qu’elle avait ressenties face au tableau noir.

— Vous êtes un élément brillant de cet établissement, et vous, vous avez compris très vite les règles. Votre amie, qui n’est pas sortie de sa cachette depuis le début de notre conversation… Il marqua une courte pause pour les toiser de son regard sombre, accentuant l’ascendant qu’il avait sur les deux enfants. Votre amie, disais-je, a de sérieux problèmes à résoudre, et si vous êtes toujours derrière elle pour les régler à sa place, elle ne s’en sortira pas.

Il sourit, en voyant que sa jeune interlocutrice se calmait, et commençait à faire de timides hochements de tête. Il allait l’avoir avec sa conclusion. Il souhaitait mettre un terme à cette histoire aujourd’hui, ne désirant pas d’un nouveau scandale dans son établissement. Il fallait surtout éloigner l’élite de ses élèves, de cette enfant embarrassante. Il y avait quelque chose chez elle qui le mettait mal à l’aise. Ce matin, en l’attrapant par l’épaule, il avait eu la chair de poule. Son corps avait réagi d’instinct, une peur reptilienne, enfouie en lui. Elle représentait un danger. Il devait l’effacer de son quotidien et de celui de sa meilleure élève.

— Comment va-t-elle faire l’année prochaine quand vous serez partie au collège ? Vous ne pourrez plus la défendre ou parler à sa place et elle n’aura pas pu se faire des nouveaux amis. Elle devra affronter seule des situations encore plus compliquées qu’aujourd’hui. C’est pour cela que vous devez la laisser faire ses propres choix et se confronter à leurs conséquences. Comme celui de choisir un ours en peluche pour cartable…

Jessica tiqua à la dernière remarque. Il avait gagné. Il fallait enfoncer le clou :

— C’est bien compris ? Alors, allez jouer avec vos camarades qui vous font de grands signes, là-bas, et laissez le corps enseignant s’occuper de votre amie. Vous aurez tout le temps de vous voir à l’extérieur. Elle vous en remerciera un jour, j’en suis persuadé.

Il lui fit signe de partir. L’esprit jeune et encore malléable de sa brillante élève avait cédé. Elle se tourna vers Alice qui tremblait et lui prit délicatement la main.

— Je suis désolée.

Elle ne put rien lui dire de plus, tant sa culpabilité lui pesait, cassant sa voix mélodieuse. Elle la lâcha en détournant les yeux, et partit dans la direction indiquée par le directeur, qui se rasseyait pour finir son repas.

Alice était à nouveau seule. Elle ne savait plus quoi faire devant cet homme en train de manger. Il reprit la parole entre deux bouchées. Il n’avait pas besoin de prendre de gants avec elle, au contraire, tout son corps lui hurlait de la faire souffrir. Ces iris violets, intenses malgré les larmes, l’effrayaient toujours. Il voulait éliminer la menace mais se retint au dernier moment. Son front transpirant, il réalisa avec stupeur où il était et qui il avait en face de lui. Il déposa ses couverts en tremblant et rassembla ses pensées pour s’adresser à elle :

— Alors, on vous fait des misères, mademoiselle Renard ? Il faut vous battre dans la vie. Trembler et pleurer ne vous apportera rien de bon…

Il reprit une bouchée, tout en l’observant. Pourquoi avait-il peur de cette enfant ? Ça le dépassait, mais il voulait la voir disparaître de son champ de vision :

— Je vais vous aider une dernière fois. J’irai parler à madame Lopez et à madame Dreux tout à l’heure, mais je ne veux plus entendre parler de vous à l’avenir. Allez, filez ! Amusez-vous avec les enfants de votre classe, et ne dérangez plus Jessica.

Alice, vidée, la vision brouillée de larmes, traîna les pieds jusqu’à un banc un peu plus loin. Elle se laissa tomber dessus et ne bougea plus. Elle désirait juste rentrer chez elle, retrouver la chaleur de son violoncelle. Elle lui parlerait de ce lieu absurde et terrifiant qui l’avait dépouillée de toutes ses joies.

— Hé, c’est elle, non ? La fille qui faisait des câlins à Jessica tout à l’heure, à la cantine.

— Oui, même que ce matin, elles sont arrivées ensemble. C’est peut-être une cousine un peu abrutie dont elle s’occupe.

— Je confirme. Elle est avec nous et c’est un vrai bébé ! Elle pleure, elle dort et elle a même apporté sa peluche en classe. Madame Lopez lui a confisqué…

— Laissez-la tranquille ! Vous voyez pas qu’elle est juste triste ! C’est dégueulasse de se moquer d’elle comme vous le faites !

Tous les enfants de l’école, ou presque, connaissaient la grande et charismatique Jessica. Ils jalousaient tous la relation mystérieuse qu’Alice avait avec elle. Pour certains, secrètement amoureux d’elle, c’était une véritable offense. Une petite boulotte un peu cruche qui leur passait devant, il fallait au plus vite réparer cette injustice. D’autres, au contraire, voulaient la protéger dans l’espoir d’être bien vus de la princesse. Seule sur son banc, Alice entendait sans comprendre. Rien n’avait de sens en ces lieux. Elle décida de s’enfermer dans son esprit avec son instrument. Elle vagabonda dans son illusion jusqu’à la fin de la pause. La sonnerie la sortit de son abri imaginaire, alors que madame Dreux venait chercher ses élèves pour les ramener en classe. Quand ils arrivèrent dans la salle, ils virent l’autre institutrice installée au bureau du fond. Alice eut la surprise de trouver Émilie sur sa chaise. Elle se rassit, en résistant à l’envie de la serrer contre elle, et la posa délicatement sur le sol. La joie de ces retrouvailles sécha ses larmes, et lui rendit un timide sourire. Elle fut même légèrement plus attentive, quand la jeune stagiaire monta sur l’estrade, pour prendre la parole en tapant des mains :

— Allez les enfants ! On se tait maintenant ! Cet après-midi, vous allez sortir vos crayons de couleur et votre cahier d’exercices.

Ils s’exécutèrent rapidement, y compris Alice, qui était trop heureuse de pouvoir retoucher à son ours. Elle en sortit le matériel demandé. La jeune femme reprit les consignes :

— Bon, nous allons décorer la première page de votre cahier, avec un beau dessin de votre meilleur souvenir de vacances. Vous avez jusqu’à la sonnerie de la récréation, sinon il faudra le finir pour demain à la maison. Nous passerons dans les rangs avec madame Lopez, pour venir voir vos créations. Vous pouvez commencer !

Alice ne comprenait pas pourquoi on lui demandait de faire un dessin maintenant, mais s’exécuta, aimant bien crayonner chez elle. Elle se mit à réfléchir, n’ayant jamais essayé de hiérarchiser ses souvenirs joyeux, et elle perdit beaucoup de temps. La jeune enseignante, voyant son élève à problème rêvasser sans rien entreprendre, décida de s’en mêler, malgré la désapprobation silencieuse de sa collègue :

— Mademoiselle Renard ? Vous avez encore un souci ? Je peux vous aider ?

Elle s’accroupit pour se mettre à sa hauteur. L’instant d’après, les grands yeux violets plongèrent dans les siens. L’expérience la fit frissonner. Elle se sentait vide face à cette enfant. Écrasée sous la pression de milliers de regards qui scrutaient son passé, ses doutes, ses peurs, ses lâchetés, ses mensonges, sa relation avec son voisin, tout ce qu’elle cachait au monde était absorbé par ces deux cercles mauves.

— Madame ?

Alice, scrutant son institutrice après avoir été sortie de sa réflexion par ses questions, comprit qu’elle n’allait pas bien. Comme souvent avec les personnes qui faisaient sa connaissance, elle sentait la terreur dans les yeux de cette jeune femme :

— C’est pas grave madame, tout va bien. Venez par ici.

Passant ses bras autour du cou délicat de sa maîtresse, elle l’attira à elle, lui caressant légèrement la nuque avec le pouce. Les larges épaules de la stagiaire se relâchèrent instantanément, et son visage reprit un peu de couleur. Elle se sentait bien ici, dans la chaleur de son étreinte, dans la mélodie de ses battements de cœur réguliers, elle n’avait plus peur.

— Cécile ! Heu… Madame Dreux ! Qu’est-ce que vous faites ? Madame Dreux !

La jeune femme rouvrit les yeux et quitta à regret le calme réconfortant où elle s'était plongée. Elle ne saisit pas tout de suite la situation. Elle se trouvait dans une masse de longs cheveux roux ondulés, genoux à terre, les bras ballants le long du corps. Puis, sentant un visage contre le sien, et des petits bras autour de son cou, elle réalisa enfin. Une enfant l’enlaçait.

— Je… euh…

Elle ne trouva rien à dire. Elle se dégagea et fixa de nouveau l’enfant. Étonnamment, elle ne voyait plus maintenant dans ces yeux immenses que chaleur et amour. Le regard bienveillant d’une mère sur son enfant. Troublée, elle se détourna en se relevant :

— Je… Je suis désolée, mademoiselle Renard. Je… vous remercie… Reprenez votre exercice.

Elle se dirigea vers son aînée la tête baissée, arborant malgré elle un large sourire :

— Je suis désolée, madame Lopez… Je ne comprends pas trop ce qu’il s’est passé… Je n’arrive même pas à le regretter… Elle… Alice… Non, j’ai fauté. Un contact direct de ce type avec une enfant de son âge… Je vais aller voir le directeur, pouvez-vous garder la classe…

— De quoi parlez-vous ? Il ne s’est rien passé. Vous êtes juste allée aider une enfant difficile à effectuer son exercice. Il n’y a rien eu de plus… Nous n’en parlerons plus. Je prends la responsabilité de tout ce qui peut se passer pendant votre stage. Maintenant, veuillez reprendre votre travail.

Madame Dreux n’en revenait pas, même furtivement, elle avait vu un léger sourire apparaître sur le visage de son mentor. Elle n’osa rien ajouter et reprit sa ronde dans les rangs, en risquant un timide regard, plein de reconnaissance, vers son élève qui s’était enfin mise à dessiner. Madame Lopez se dirigea vers Alice et s’appuya contre le rebord de la fenêtre à côté d’elle. Elle aperçut sur le dessin l’esquisse d’une plage. Celle-ci avait décidé, grâce à sa jeune institutrice, de dessiner sa rencontre avec Jessica et Alexandre, cette journée lui ayant tant apporté. Elle trembla un peu en voulant reproduire la mer, mais en se remémorant le bruit des vagues, elle se détendit. Elle était bien maintenant, perdue au milieu de ses souvenirs, les couleurs glissant de ses crayons sur son cahier. Elle ne fit même pas attention à la sonnerie, à l’agitation qui en découla, et aux ricanements de certains de ses camarades, passant à côté d’elle.

— Elle est amoureuse de la maîtresse.

— Le petit bébé veut sa maman…

L’institutrice, toujours postée à côté, les fit taire de son regard perçant. Une fois la classe vide, elle se pencha sur l’enfant, absorbée par son œuvre.

— Mademoiselle Renard, allez en récréation. Je ne veux pas encore me prendre une remarque du directeur, à cause de vous. Vous finirez votre dessin chez vous.

Alice releva la tête. Le calme était revenu dans la pièce, c’était presque agréable, la lumière crue des plafonniers ayant fait place à la chaleur dorée des rayons du soleil. Elle se sentait bien ici, et il n’y avait rien pour elle dans la cour. Elle préférait retourner à ses crayons de couleur. Elle rassembla tout son courage, et bredouilla.

— Ah… Je préfère rester ici… J’ai même pas le droit d’aller parler à Jessica, c’est le grand monsieur qui l’a dit. Alors… J’aimerais continuer mon dessin.

— Bon. Comme vous voulez, mais ne venez pas vous plaindre après. Et… vous devriez rajouter votre violoncelle sur cette plage. Après tout, il fait partie de cette fameuse journée, autant que le reste.

Alice, surprise, dévisagea son institutrice. Elle lut dans les yeux de celle-ci, pétillants de malice, un mélange de reconnaissance et de joie. La jeune fille était un peu déstabilisée. L’adulte en face d’elle s’était métamorphosé, son visage anguleux éclairé d’un magnifique sourire. Elle pouvait enfin entendre son chant pur, empreint d’affection :

— Vous… Vous m’avez vue sur la plage ?

Elle rougit un peu.

— Oui, j’y étais et… Tu étais resplendissante ce jour-là. Les autres jours aussi d’ailleurs… Je peux te le dire maintenant, tu es une artiste d’exception, ça ne fait aucun doute pour moi.

Alice ne savait plus où regarder. Elle était devenue écarlate, mais la curiosité était plus forte :

— Vous aimez le violoncelle, madame ?

— Bien sûr, j’ai même fait partie de l’orchestre de la région et toi, petite magicienne, tu m’as donné l’envie de ressortir mon instrument de son placard.

Elle lui sourit de nouveau. La salle de classe en devenait presque agréable. Il y avait tant de bienveillance en elle. Alice se leva et se blottit dans ses jambes :

— Vous êtes comme la mer… Je me suis encore trompée…

Lorsque madame Dreux revint avec les enfants, ils hésitèrent à entrer en découvrant une scène inattendue. La petite rousse, qu’elle avait cherchée partout dans la cour, était en train de dessiner tranquillement au bureau de madame Lopez. Elles riaient toutes les deux en devisant. L’institutrice lui posait des questions, et elles s’amusaient ensemble, des réponses singulières de l’enfant. La jeune enseignante connaissait cette femme depuis qu’elle avait été, elle-même, son élève dans cette classe. Elle l’avait croisée à plusieurs occasions dans le village, et la côtoyait depuis une semaine pour préparer la rentrée. Elle ne l’avait jamais vue si rayonnante, c’en était presque irréel. Au centre de tout ça, il y avait encore cette enfant. La future retraitée les aperçut enfin :

— Cé… Madame Dreux, faites entrer les enfants, il faut reprendre. Mademoiselle Renard, retournez à votre place, s’il vous plaît.

La dernière partie de la journée fut consacrée à un exercice d’arithmétique, pour jauger le niveau de chaque élève. Alice ne s’intéressa même pas à l'énoncé, et passa le reste du temps le nez en l’air, regardant par la fenêtre. Elle fut sauvée par la dernière sonnerie de la journée, enfin elle pouvait partir. Elle prit tout de même le temps de ranger ses affaires proprement dans Émilie, et la passa dans son dos. Elle fut la dernière à quitter la classe. Elle se retourna dans l’entrée, et se pencha en avant pour saluer les deux enseignantes, qui s’étaient rejointes pour faire un point sur la journée. Elles lui firent toutes deux un discret signe de la main. Alice perçut leur reconnaissance, alors qu’elle filait vers sa liberté.

Elle aperçut Jessica, faisant les cent pas devant le portail. Sa mère et Costanza étaient juste derrière, elles discutaient avec l’homme en costume sombre de la cour. Son amie, les larmes aux yeux, courut embrasser Alice et la serra un peu trop fort en lui murmurant sans s’arrêter :

— Je suis désolée, je suis désolée, je suis désolée…

Le directeur, passant à côté, leur jeta un regard mauvais avant de retourner dans son antre. Le dragon était vaincu pour aujourd’hui. Alice rassembla ses dernières forces dans des paroles rassurantes :

— C’est pas grave, dit-elle en caressant les cheveux brillants de son amie. Il faut que tu penses à toi, Jessica. Il me l’a expliquée dans la cour, c’est encore plus dur pour toi, avec ces enfants plus vieux. Nous, on est amies pour la vie, alors je peux bien te partager un peu dans l’école. D’accord ?

Celle-ci hocha doucement la tête. Après s’être calmées, leurs mères, qui n’avaient pas osé s’immiscer dans leur moment, les prirent par la main.

— Les filles, on rentre ! J’ai fait du pain d’épice pour le goûter !

Sur le chemin du retour, après un long silence, n'y tenant plus, Costanza se décida à interroger Jessica :

— Alors, c’était comment cette première journée, pas trop dure ?

Les deux femmes redoutaient ce moment. Le directeur était venu en personne leur dire que les filles avaient causé quelques problèmes. L’infirmière, partisane du sparadrap qu’on arrache d’un coup pour le malheur de ses nombreux patients, ne pouvait plus attendre.

— Tu as bien fait de me faire suivre des cours cet été, Maman, parce que le CP, ça n’a rien à voir avec le CM2. On a déjà commencé les leçons, et j’ai un devoir de grammaire à rendre pour demain. Sinon, comme l’année dernière, monsieur Fabre est un gros nul. Ah, Jérôme est dans ma classe et il est vraiment lourd depuis qu’il m’a offert cette fleur blanche à la fête des vignerons. Il dit à tout le monde que je suis son amoureuse.

Elle semblait avoir passé une journée mouvementée. Sa mère serra un peu plus sa main dans la sienne avant de reprendre la parole :

— Cette année, tu te concentres sur tes études ! Pour ton camarade, je dirais à ton père d’aller voir les voisins s’il t’ennuie trop, mais je veux que tu laisses Fabre faire son métier tranquille. Ton père t’a déjà dit que c’était un excellent directeur d’école. Je ne veux plus d’histoire, Jessica, c’est clair ?

Alice voulut intervenir en entendant son amie se faire gronder à cause d’elle, mais les yeux bleus lui intimèrent le silence. Lilwenn, qui voulait changer de sujet, tout en redoutant la réponse, demanda :

— Et toi, ma chérie ?

— Le repas était bon, on s’est régalées avec Jessica.

Elle récita ces quelques mots d’une voix neutre. Malgré son angoisse, sa mère voulut en savoir plus :

— Tu n’as que ça à dire ? Il n’y a rien d’autre ? Mais…

Alice l’interrompit en se souvenant de quelque chose d’essentiel :

— Si ! Madame Lopez doit venir vous voir ce soir. Elle a dit dix… dix-neuf heures tr… trente.

Costanza, qui fit signe à sa fille de ne pas en rajouter, croisa le regard inquiet de Lilwenn :

— Tu as fait quoi ? Une très grosse bêtise ? Il faut me le dire !

Alice craqua sous la pression de sa mère :

— Je sais pas, maman ! Je n’ai rien compris de toute la journée ! Je n’entendais presque plus rien ! Il n’y a rien pour moi là-bas ! Rien ne chante ! Ils m’ont fait dire ou faire des choses sans que je sache pourquoi ! Tout est noir, vide, ça fait peur. Pourquoi tu m’as enfermée dans cet endroit ? Je suis désolée si je vous ai fait du mal ! Maman, je ne veux plus y aller !

Se remémorer cette journée, la vida de ses dernières forces et elle tomba à genoux, sans pouvoir s’arrêter de pleurer. Jessica allait la consoler, mais fut arrêtée par la main tremblante de sa mère. Lilwenn se rua sur sa fille et la souleva. Elle la berça doucement en reprenant sa marche et elles ne dirent plus rien de tout le trajet. Les deux femmes échangèrent juste un regard désolé. Alice se détendit un peu en arrivant chez elle, et le goûter se passa dans une relative gaieté, en évitant les sujets sensibles. Costanza et sa fille partirent peu de temps après. Alice fut envoyée dans sa chambre, pour finir son dessin, pendant que Lilwenn préparait un dîner léger.

Raphaël rentra sur les coups de sept heures, et fut aussitôt assailli par sa femme. Elle lui raconta à toute vitesse les déboires de leur fille, et l’informa de la visite de l’institutrice. Au même moment, venant de l’étage, ils entendirent le début d’une nouvelle création. La mélodie soulignait parfaitement les propos de Lilwenn, et nouait leurs estomacs. Une douleur pointa dans leurs poitrines. La charge de désespoir que portait la musique souffla leurs forces. Ils se laissèrent tomber dans le canapé, et écoutèrent en silence. Raphaël décida de laisser sa fille tranquille jusqu’au dîner, et se concentra sur la détresse de son épouse, qui lui demandait l’impossible.

— Chérie, on ne peut pas retirer Alice de l’école après seulement une journée. Elle doit apprendre ! Elle doit se confronter aux autres, aiguiser ses armes ! On ne pourra pas la protéger toute sa vie ! Il faut qu’on reste fermes !

Sa dernière phrase avait surtout servi à lui donner du courage face à la musique. Lilwenn serrait les poings, son menton fin et délicat tremblant légèrement. Sa colère éclata d’un coup :

— C’est pas toi qui as dû l’abandonner devant le portail ce matin ! Tu n’as pas eu à la voir, perdue au milieu de tous ces enfants ! Ce n’est pas dans tes jambes qu’elle est venue pleurer ! Tu n’as pas eu à la rejeter ! Ce n’est toujours pas toi qui as dû la ramasser en larmes sur le trottoir ! Elle ne comprend même pas pourquoi on lui a fait ça. Elle ne comprend rien du tout ! Même sa copine et sa mère ont été choquées de la voir dans cet état ! Je peux plus, Raphaël ! C’est trop dur !

— Je sais, chérie…

— Non, tu sais pas ! Écoute, merde ! Écoute-la ! Elle n’a jamais joué un truc aussi lugubre, même quand on a déménagé, l’ambiance était plus respirable ! Je ne veux plus que mon enfant souffre pour une connerie de sociabilisation ! Elle a réussi sans ça, avec Jessica et Alexandre !

La peur s’empara de nouveau de son mari. Il refusait catégoriquement que sa fille soit isolée :

— Lilwenn, calme-toi ! Je ne voulais pas en arriver là, mais je te rappelle que c’est une décision que nous avons prise ensemble ! Pour ce qui est de ses deux amis, ils sont charmants, mais… Ce sont tous les deux des exceptions. Dans la vie, on ne trouve pas souvent des personnes aussi ouvertes qu’eux ! Surtout à leurs âges ! Chérie, Le monde est cruel avec ce qui est différent ou bizarre, comme…

Sa femme allait pour la première fois de sa vie gifler une personne. Il en avait encore trop dit. La sonnette de l’entrée arrêta son geste et la phrase de son mari. Il était sept heures trente.

Le couple se leva en panique. Ils reprirent un peu de contenance en réajustant leurs vêtements. Raphaël alla ouvrir, pendant que Lilwenn s’essuyait les yeux. Madame Lopez fut invitée à s’installer dans le fauteuil du salon, devant une tasse de thé fumante. Après avoir fait taire Hélène Jouan, en éteignant la radio, ses hôtes reprirent leur place, à sa droite, dans le canapé. Les présentations d’usage passées, elle prit d’autorité la parole, en fermant les yeux, sidérant ses interlocuteurs dès ses premières phrases :

— On sent quand même un tout petit espoir, derrière cet océan de tristesse. Elle a vraiment de l’or dans les mains… La première fois que j’ai entendu une de ses mélodies sur la plage, elle a réussi à me faire entrer dans l’eau. Chose que j’avais arrêtée de faire à la mort de mon mari, il y a dix ans. Depuis, elle m’enchante de sa musique, chaque fois que je la croise sur le rivage. Son éventail émotionnel est si vaste qu’elle est devenue ma fontaine de jouvence. Il y a quelque chose de l’ordre du merveilleux chez votre enfant.

Elle se repositionna sur son siège, pour prendre sa tasse et boire une gorgée :

— Je tiens, en premier lieu, à vous témoigner tous mes remerciements. Elle est entrée dans ma vie grâce à vous, et elle m’a sauvée. En l’entendant célébrer de tant de façons différentes le vivant, j’ai retrouvé des envies que je croyais avoir perdues à jamais. Elle m’a guérie. Vous avez élevé une magnifique enfant, qui deviendra sûrement une très belle personne. Elle but un peu plus de thé, prit une seconde pour se donner du courage et conclut. C’est ce qui m’amène ce soir à vous demander de la retirer de l’école.

Elle avala le reste de sa tasse d’un trait, sous le regard perdu du couple Renard, qui s’attendait à beaucoup de choses, mais sûrement pas à ça. Raphaël fut le premier à se reprendre :

— Madame, je ne vous suis pas bien. Vous, en tant que professeure des écoles, comprenez bien la nécessité pour un enfant de créer des liens sociaux, d’être confronté aux règles de la communauté, et d’assimiler le savoir général de la société ! Notre fille, avec nous, n’a appris que la lecture, avec beaucoup de difficulté. Nous nous inquiétons pour son avenir et c’est pour cela que nous vous l’avons confié !

Lilwenn ne bougeait pas. Elle n’arrivait pas à réaliser les mots de l’institutrice.

— Je comprends votre angoisse, monsieur Renard. C’est la préoccupation première de tous les parents que j’ai rencontrés, mais… Elle hésita. Elle craignait de poursuivre. Votre fille… Elle ne pourra jamais vraiment apprendre cela. Comme pour les mathématiques, où elle ne comprend même pas la notion de chiffre. Elle n’a même pas pu résoudre les additions de base de l’exercice de cet après-midi. Je pense que sa vision du monde ne peut cohabiter avec cette pâle imitation de langage. C’est beaucoup trop marqué de l’égocentrisme humain.

Elle fit une pause pour laisser la musique reprendre sa place dans ce lieu :

— Écoutez-la, pour elle, cette journée n’a été qu’une torture. Le vide, que nous ressentons en l’écoutant, est la seule chose qui l’habite, quand on l’oblige à se plier aux règles de notre société. L’école n’est pas faite pour elle. Elle ne s’épanouira ni dans ma classe ni dans aucune autre. Votre fille possède déjà les règles de son monde, et elle invite toutes les personnes qu’elle rencontre à l’intérieur, par son violoncelle ou ses embrassades. Même ma collègue a reçu une invitation cet après-midi et elle rayonne de bonheur depuis. Aidez-la juste à transmettre sa sagesse et sa chaleur. Sinon un jour, se sentant empêchée ou trahie, elle disparaîtra…

Elle ferma de nouveau les yeux. Elle était sûrement allée un peu trop loin, mais Alice méritait bien qu’on se batte pour elle.

— Madame… Si vous avez lu le dossier de ma fille, vous avez pu voir que je suis orphelin. Je n’ai jamais eu de famille, avant ma femme et sa mère, et je peux vous assurer d’une chose… La solitude m’a détruit. Lilwenn et Alice en font encore les frais, parfois. Je n’ai jamais eu de véritable ami au foyer, peu restèrent aussi longtemps que moi. J’ai appris très jeune la souffrance de n’avoir personne, et je me suis fermé au monde. L’école m’a donné une chance, et les clefs d’un meilleur avenir. C’est grâce à cela que j’ai rencontré ma femme. Je ne vois pas ce qui pourrait empêcher ma fille de…

Madame Lopez le coupa :

— Parce qu’elle n’est pas vous ! Votre fille n’a pas besoin de nous pour apprendre la vie. Elle en sait déjà sûrement bien plus que nous. Elle est juste trop jeune pour nous l’expliquer avec des mots, mais si on écoute sa musique… On comprend tout.

Elle fit une autre pause… Laissant du temps à Raphaël :

— Monsieur et madame Renard. L’année dernière, une enfant qui comprenait peu les règles, elle aussi, a été broyée par le système. À cause d’une amie un peu trop zélée et d'une gestion calamiteuse de notre proviseur, elle est aujourd’hui soignée dans un service psychiatrique dans un hôpital à Perpignan. Je ne veux pas qu’un drame pareil se reproduise. J’aime trop mon métier et les enfants pour gâcher l’avenir d’une jeune fille aussi merveilleuse que la vôtre. Elle doit approcher le monde avec ses propres règles, pas celles que la société va forcer en elle dans la douleur.

Lilwenn renifla en essuyant ses yeux. L’institutrice avait la même aura que sa propre mère, qui lui avait donné un conseil similaire. Cependant, comme son mari, elle désirait secrètement qu’Alice fasse de brillantes études et obtienne un bon diplôme. Elle était tiraillée entre cette vision et la souffrance de son enfant.

La musique s’arrêta. Les trois adultes, silencieux, entendirent les pieds nus de la jeune fille dans les escaliers. Débouchant en bas des marches, elle vit ses parents la tête baissée, et madame Lopez qui lui souriait. Elle hésita une seconde, puis vint l’embrasser. Elle était dans son monde ici. Les règles de l’école n’existaient plus. L’institutrice, à peine surprise de la réaction de son élève, la serra dans ses bras à son tour. La chaleur qu’elle ressentit lui prouva qu’elle avait eu raison de venir. Elle comprit aussi la réaction de sa collègue, plus tôt, et le sourire béat qu’elle avait affiché le reste de la journée. Elle lui baisa spontanément le front, avant de la pousser délicatement vers ses parents. Alice alla s’installer entre eux, embrassant rapidement son père pour le saluer, et se tourna vers Lilwenn qui pleurait. Elle monta sur ses genoux, et se blottit contre la poitrine de sa mère. Elle prit sa main droite dans les siennes, et la posa sur son cœur en fermant les yeux, leurs battements de cœur entrant en résonance.

Madame Lopez se racla la gorge, rattrapée par l’émotion :

— Vous voyez… Votre fille est déjà capable de comprendre notre détresse et nos besoins. Elle ressent notre humanité, même les choses profondément enfouies en nous. Elle nous tire vers l’avant. Elle n’a pas besoin des règles de la société pour vivre avec les autres. Elle a su d’instinct que ma collègue avait peur d’elle, et elle l’a rassurée. Comme elle a su lire en moi aujourd'hui, lorsque nous avons passé une récréation à nous apprivoiser. Elle a juste des soucis à gérer sa trop grande sensibilité, dans les lieux remplis de vie. C’est un peu beaucoup pour son corps d’enfant, ça lui passera en grandissant.

Elle s’étrangla presque avec la fin de sa phrase. La chaleur que lui avait témoignée Alice avait eu raison de son aplomb. L’émotion était trop forte, puis elle avait assez dérangé cette famille :

— Je vous laisse sur ces dernières paroles. Je me suis imposée beaucoup trop longtemps. Il faut aussi nourrir la petite. Elle m’a dit beaucoup de bien de votre cuisine, madame Renard.

Elle parla assez vite, d’une voix un peu cassée. Elle devait partir avant de craquer :

— Madame, réussit à articuler Lilwenn. Je vous remercie de faire tout ça pour ma fille. Vous êtes une magnifique enseignante. Alice me l’a bien fait comprendre. Je peux vous assurer que nous allons sérieusement réfléchir à votre proposition. Vraiment, merci.

Raphaël se leva et s’inclina en avant, un peu gêné d’avoir réagi avec une telle virulence. Il la raccompagna à la porte. Alice et sa mère restèrent sur le canapé un long moment, l’une contre l’autre, cœurs battant à l’unisson, pour se consoler de cette triste journée.


Texte publié par Thomas Meynadier, 16 mai 2026 à 18h37
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