Jessica trépignait d’impatience dans la cour du domaine viticole. C’était le plus vaste et le plus ancien de la région. Datant de l’époque des Templiers, il cascadait sur les coteaux, tout autour du village. Il était dans la famille Delclos depuis toujours. Dernier héritier, Arnaud sortit de l'imposant mas aux murs de pierre parfaitement entretenus pour donner quelques instructions au personnel qui l’attendait devant. Sa fille ne cessait de consulter sa montre, tournant autour d’un imposant SUV allemand flambant neuf. Elle fit un geste d’impatience à l’attention de son père qui n’en finissait pas. Il quitta enfin ses employés pour la rejoindre en pressant le pas :
— Je sais, je sais, ma caille, dit-il en montant dans la voiture. Moi aussi, je suis en retard pour la mairie, mais ce sont bientôt les vendanges et, avec ces vagues de chaleur, il faut que je planifie tout avec René et l’équipe, tu comprends ?
Jessica verrouilla sa ceinture de sécurité et croisa les bras pour appuyer son mécontentement. Il démarrait quand sa fille se décida à lui répondre :
— Au téléphone hier soir, maman a dit que je serais chez eux dans la matinée, mais il est déjà dix heures trente. Si j’avais su, je serais partie avec elle.
— Alors déjà, ta mère est partie à six heures pour prendre son service. On ne se pointe pas chez les gens à cette heure-ci. Ensuite, tu peux me dire qui a joué jusqu’à minuit à son nouveau jeu vidéo et ne s’est pas réveillée avant neuf heures passées ?
Sa fille devait bien comprendre qu’ils savaient qu’elle avait veillé la moitié de la nuit, secrètement, sur sa 3DS. C’était en partie la cause de leur retard et il ne comptait pas en rester là :
— Il faut que tu arrêtes de passer toutes tes nuits sur ces bêtises ! Il frappa un coup sur son volant pour appuyer ses propos. La prochaine fois, je te supprime tous ces machins électroniques et tu resteras avec moi toute la journée au lieu d’aller t’amuser chez tes amis ! À ton âge, tu as besoin d’au moins dix heures de sommeil pour être en forme !
Jessica s’enfonça dans son siège auto, vaincue, en serrant son sac à main abritant sa précieuse console. La voiture prit de la vitesse sur l’allée de gravier longeant les vignes qui menait au portail du domaine. Arnaud se passa la main sur le visage nerveusement et jeta un coup d’œil dans le rétroviseur. Il voulait éclaircir un point qui le perturbait :
— … Puis tu me fais ton cinéma pour une enfant que tu connais à peine. J’aimerais que tu m’expliques ça. Tu joues avec elle sur la plage une après-midi et tu veux la revoir le lendemain ? Tu ne le fais jamais avec les autres, même Alexandre.
La jeune fille fixa les yeux de son père dans le miroir, ennuyée par la question. Ses yeux bleus se plissèrent pour souligner son agacement :
— Je sais pas trop ! C’est comme pour Alex, mais en plus fort. Alice est pas comme les autres, elle a su d’instinct comment me mettre à l’aise. Quand elle m’a prise dans ses bras, j’ai senti qu’on serait toujours amies. C’est comme ça !
Elle se renfonça dans son siège. Son affirmation finale fit sourire Arnaud. Lui aussi, il avait déjà connu ce sentiment d’amitié éternelle. Ses souvenirs d’enfance remontaient, son groupe cinéma, son premier baiser, sa première fête sans les parents… Toutes ces joies partagées, Jessica les vivrait elle aussi. Son esprit vagabonda un moment dans le passé et conclut son voyage nostalgique en se demandant ce que pouvaient bien devenir maintenant ses fidèles partenaires de l’époque.
— Enfin, si tu es copine avec elle, ça m’arrange un peu. Ils ont aménagé dans la région, car son père représente une entreprise d’export de vin. Il doit développer leur activité ici et hier, sur la plage, on a pas mal accroché. J’en ai profité pour les inviter à manger. Ils visiteront le vignoble et on leur fera une charmante fête de bienvenue.
Il lui envoya un baiser dans la main, qu’elle fit mine d’éviter en s’empourprant :
— Papa ! J’ai plus cinq ans !
— Non, c’est vrai, s’amusa-t-il. Tu en as sept, et même si l’école pense que tu es assez mature pour être déjà en CM2, pour ma part, tu es toujours ma petite Jessica.
Il réitéra son geste. Elle soupira et ne lui adressa plus la parole du trajet. Après être sortis du domaine, ils arrivèrent rapidement sur le boulevard, longeant la promenade bondée de juilletistes matinaux. La voiture stoppa devant la modeste maison de ville de la famille Renard. Il ne déverrouilla pas immédiatement la portière, quand sa fille voulut sortir. Il se pencha entre les sièges pour la regarder et prit un temps pour choisir ses mots :
— Ma grande, tu as vu hier qu'Alice a quelques problèmes, ses propos, sa fragilité, son ignorance. Quand on a discuté avec ses parents, Raphaël m’a pris à part pour m’en parler. Apparemment, elle a eu beaucoup de soucis dans sa petite enfance, elle a du retard sur les autres enfants et elle vit un peu dans sa tête. Tu comprends ? Il faut y aller doucement avec elle.
Sa fille fronça les sourcils, se rappelant de la conversation avec Alexandre et Raphaël la veille. Elle était déjà en colère contre lui, et ça ne faisait qu’empirer :
— De quoi vous parlez tous à la fin ? Elle est très bien cette fille ! C’est pas parce que toi et son père…
Il frappa dans ses mains pour l’interrompre, démonstration de fermeté paternelle face à son enfant. Il en avait assez d’être traité comme un de ses amis depuis le début de la journée :
— Jessica ! Tu la connais seulement depuis hier ! Son père la comprend mieux, je pense. Tous les gens que tu côtoies sont plus vieux, comme Alexandre, ou habitués à ta maturité d’esprit, mais ce n’est pas le cas d’Alice. Elle a tellement eu de problèmes qu’elle n’est jamais allée à l’école. Elle a le même âge que toi, mais elle vient juste d’être acceptée au CP. Il faut que tu saisisses que c’est une jeune fille très fragile. Tu m’entends ?
Jessica n’écoutait plus. Sa musique, ses yeux fascinants, ses iris violets pénétrants, sa manière de voir le monde, il n’y avait rien chez Alice qui ne vous donnait pas un sentiment de vertige. La vie résonnait si fort en elle. Elle l’avait senti dans son étreinte. Que ces deux balourds d’adultes ne le voient pas la mettait hors d’elle. Elle claqua la portière et sonna à la porte de la maison, en ignorant son père. Lilwenn ouvrit. Portant un tablier de cuisine sur des vêtements de sport, agrémentée de tongs, elle sourit à Jessica. Elle l’invita à l’intérieur, en saluant Arnaud qui démarrait. Une mélodie remplie d’iode et de joie se faisait entendre de l’étage. Après les salutations d’usage, la jeune fille reprit la parole, confuse :
— Je m’excuse d’arriver si tard. Mon père nous a mis en retard. Alice n’est pas trop fâchée, j’espère ?
— Ah, on voit que tu ne connais pas bien ma fille. Elle ne se met jamais en colère. Elle peut bouder un peu, mais ça lui passe vite. Puis, ce sont des choses qui arrivent, tu n’as pas à t’excuser. Elle t’attendait en jouant dans sa chambre. Tu sais, elle n’a pas arrêté de nous parler de toi. Depuis l’appel de ta mère hier soir, elle ne tient plus en place et a lu la moitié de la nuit. Elle la prit par les épaules et la guida dans le couloir de l’entrée. C’est très bien que tu arrives maintenant, on va pouvoir préparer notre repas de midi ensemble. Alice adore cuisiner.
Jessica eut un petit rire amusé en pensant qu’elles avaient les mêmes problèmes de sommeil. L’accueil de Lilwenn, si joyeux et réconfortant, effaça rapidement les paroles désagréables de son père. Elles arrivèrent dans l’espace cuisine, intégré dans la spacieuse pièce de vie du rez-de-chaussée un peu vide. Dans un coin, on pouvait voir des cartons encore fermés. Avant que Jessica demande à monter voir Alice, la musique s’arrêta brusquement.
— Ah ! Il doit être onze heures, fit remarquer Lilwenn en regardant sa montre dorée. Elle est aussi précise qu’une horloge.
Jessica ne voyait pas très bien le rapport et interrogea du regard son hôte. Celle-ci affichait un sourire énigmatique :
— Comme tu as pu le voir hier, Alice a deux grandes passions dans la vie. La musique et son estomac. Là, il est l’heure de la seconde.
D’abord dubitative, elle joignit ses rires à ceux de Lilwenn, en entendant des pas pressés dans l’escalier. Des pieds nus puis une robe blanche apparurent en bas des marches. En apercevant Jessica, les grands yeux s’illuminèrent et elle courut se jeter dans ses bras. Cette soudaine manifestation d’affection décontenança un peu la jeune invitée, mais, comme la veille, une fois remise de la surprise, elle eut envie de lui rendre sa chaleureuse étreinte.
— Alice ! intervint sa mère. On dit quelques mots avant de se jeter dans les bras de quelqu’un. Elle n’avait peut-être pas envie. Tu ne dois pas mettre tes amis dans l’embarras de cette manière !
La jeune fille réprimandée relâcha son étreinte, un peu déçue, et se tourna vers Lilwenn.
— Vous ne m’avez jamais rien dit, papa, toi ou mamie, quand je vous dis bonjour. Je ne vois pas pourquoi ce serait différent avec Jessica.
Sa mère la fixa, désemparée. Elle éluda la question, pour reporter son attention sur l’invitée et changer de sujet :
— Désolée pour ça, dit-elle doucement, et enchaîna aussitôt. Alors les filles, on le prépare ce repas ? À midi, on n’est que nous trois. Une pizza au fromage, ça vous dit ?
Les deux enfants, enthousiasmés par l’idée, approuvèrent d’une seule voix. Jessica se rapprocha d’Alice pour lui glisser timidement :
— J’ai jamais cuisiné de ma vie. Ce sont les employés de maman et papa qui font ça chez moi.
Elle rougit un peu, mais Alice enjouée lui prenait déjà la main pour la guider vers la salle de bain :
— C’est pas grave, dit-elle en lui tendant le pavé de savon. Ma mère est super forte, elle va tout te montrer. Puis c’est pas génial ? Un truc que t’as jamais fait avant ! Comme moi hier, quand tu m’as montré le jeu avec les galets. On va bien s’amuser, tu vas voir !
Rassurée par la chaleur et l’allégresse de son amie, elle finit ses ablutions pour rejoindre Lilwenn à la cuisine. Elle avait déjà sorti tous les ingrédients de leur future création. Elle prit la parole pour répartir les tâches :
— Jessica, tu viens avec moi. Je t’expliquerai ce que je fais pendant que tu râperas les fromages. Alice, ma chérie, tu nous fais une salade pour l’entrée. J’ai acheté de belles tomates ce matin.
Elles se mirent toutes à la tâche. La jeune débutante souriait jusqu’aux oreilles en tournant la manivelle de la râpe. Elle écoutait Lilwenn lui décrire les différentes étapes qu’elles allaient devoir accomplir. La pâte étalée avec dextérité fut déposée sur sa plaque de cuisson. Alice, à l’aise de son côté, tria ses tomates et fit pleurer tout le monde en coupant son oignon. Une demi-heure plus tard, le four commença à libérer des effluves alléchantes de pâte cuite et de fromage fondu. La fierté et la joie se lisaient clairement sur le visage de Jessica. Elle venait de participer à l’élaboration de sa première création culinaire. En finissant de dresser la table avec les deux personnes partageant cette inoubliable expérience, elle réalisa une chose sur son amie. Leur première rencontre sur la plage avait été envoûtante, soudaine et mystérieuse, mais ici, dans son monde à elle, on pouvait la voir tirer toute la quintessence de la joie du quotidien. Elle arrivait, par sa franchise et sa gaieté, à rendre ces instants ludiques et merveilleux. Elle savait surtout le communiquer aux autres.
— Jessica ? Tu rêves ?
Elles se débarbouillaient dans la salle de bain. Alice la regardait droit dans les yeux et essayait, sur la pointe des pieds, d’essuyer la farine sur le front de son amie.
— Allez les filles ! À table ! Vous vous amuserez après et si vous êtes sages, vous aurez une surprise pour le goûter.
Elle déposa la pizza découpée sur la table et sortit la salade de tomates du réfrigérateur. Les jeunes filles revinrent et s’assirent l’une en face de l’autre. Lilwenn prit place en bout de table et elles commencèrent le repas en silence, savourant la délicieuse préparation d’Alice. Elles n’arrêtèrent pas de parler de cuisine et de plats qu’elles aimaient. Ce repas fut une réussite et la pizza une redécouverte pour Jessica. Elle mangeait, pour la première fois, une chose qu’elle avait créée et c’était unique, une saveur nouvelle, la sienne. Avant de passer à un dessert plus léger, un yaourt, elle détailla un peu la pièce, pendant qu’Alice lui parlait avec passion des confitures de sa grand-mère. Elle vit beaucoup d’étagères, à moitié garnies de livres en tout genre, un système audio très perfectionné, dont les fils à moitié branchés traînaient encore au milieu du salon. Tout portait les stigmates de l’aménagement. Pourtant une chose la perturbait, elle n’arrivait pas à savoir quoi. Le canapé en tissu élimé, non. La table basse marquée par l’absence maladive de dessous de verre, non. Soudain, l’évidence la frappa comme une gifle, sa cuillère manquant de lui glisser des doigts :
— Vous n’avez pas la télé ! Elle se ravisa aussitôt. Pardon, je suis désolée. C’est juste que… Je… Vous l’avez perdue dans le déménagement ?
Alice sursauta, étonnée par l’exclamation étrange de son amie. Lilwenn lui tendit un petit pot de yaourt, en expliquant :
— Non, on n’en a pas. Celle de ma mère est tombée en panne, avant la naissance de ma fille, et depuis, on ne l’a pas remplacée. On est plus lecture dans la famille, sinon on a les soirées jeux de société et, depuis qu’Alice a appris à lire, on partage quelques chapitres avec elle les autres soirs, avant d’aller se coucher. Sinon on a la musique ! Entre ma fille et mon mari, grand passionné de vinyles, nous sommes des privilégiés. Avec tout ça, on n’a pas jugé utile d’en racheter une pour l’instant.
— Vous ratez les informations… Et y’a les dessins animés, pour déjeuner, puis les films…
Jessica, passionnée par le sujet, trébuchait sur ses arguments, poussée par l’émotion. Alice, qui se servait allègrement en confiture d’orange, intervint, affectée par le plaidoyer exalté de son amie :
— Il y a déjà tellement d’histoires différentes dans les livres et la musique. Tu voudrais encore en rajouter avec un autre truc ? Je pense que je n’aurai jamais assez de ma vie pour tout lire et tout écouter. Puis d’habitude y’a la radio toute la journée, mais papa a pas encore tout branché, je crois. Elle réfléchit en tapotant sa cuillère sur ses lèvres avant de crier, en surprenant ses interlocutrices. France Inter ! C’est ça qu’on écoute ! Y’a plein de gens qui parlent toute la journée, y’a de la musique aussi.
Satisfaite, elle mangea une bonne cuillère, contenant beaucoup plus de confiture que de yaourt, pour conclure sa phrase. Jessica, reprenant un peu son calme, répliqua :
— OK, mais pense à tous les autres artistes. Imagine un peu tous les peintres, sculpteurs, réalisateurs, acteurs, dessinateurs, tous ces gens qui relatent leurs histoires d’une autre manière, avec un autre regard. Tu vas passer à côté de tout ça et pour une majorité de ces choses, il te faut un écran de nos jours.
Lilwenn n’intervenait plus dans la conversation, curieuse de voir comment sa fille raisonnait avec des enfants plus matures. Elle avait enfin l’occasion de confronter son mode de vie et de pensée avec une personne qui n’avait pas vécu comme elle. Il y eut un long silence, pendant qu’Alice assimilait ce que son amie venait de lui dire. Tout devenait confus dans son esprit et elle finit par abandonner :
— Non, c’est trop compliqué tout ça. J’ai déjà eu du mal à apprendre à lire et la musique qu’on entend à la radio ou sur les disques ne chante pas comme elle devrait. Alors si on rajoute d’autres choses, il me faudra un bon guide pour pas me perdre.
Jessica et Lilwenn se lancèrent un coup d’œil amusé et se mirent à rire en débarrassant. Alice, le regard perdu dans son petit plat de confiture au yaourt à moitié fini, essayait d’imaginer à quoi pouvaient bien ressembler les arts qui déclenchaient tant de passion chez son amie. Celle-ci la sortit de sa transe en venant à ses côtés :
— Tu sais quoi, le guide idéal, je le connais, Alex ! La prochaine fois, on ira chez lui et on passera la journée à te faire découvrir tout ça.
Alice hocha la tête, les yeux brillants de reconnaissance, et finit d’une traite son dessert pour fêter cette nouvelle. Sa mère se réjouissait en silence de la voir enfin s’amuser avec d’autres enfants :
— Vous pouvez aller jouer les filles, je finirai le reste.
Elle se dirigea vers les cartons, après avoir démarré le lave-vaisselle. Les enfants grimpèrent au premier en gloussant. Cette maison ressemblait à la bibliothèque de l’école pour Jessica. Partout où elle posait les yeux, il se trouvait des rayonnages débordant de volumes en tout genre. La plus grande surprise vint, quand elle franchit la porte de la chambre de sa nouvelle amie. Elle était d’une sobriété quasiment monastique. Un modeste lit en bois et son armoire assortie, dont les portes entrouvertes laissaient apparaître le contenu d’un portant. Trois robes blanches, identiques à celle que portait la jeune fille, pendaient à côté de deux gilets de laine similaires. De l’autre côté, des étagères remplies de livres. L’Île au trésor, Bilbo le Hobbit, la série Harry Potter trônaient en bonne place, entourés de plusieurs recueils de contes et légendes ou d’ouvrages qu’elle ne connaissait pas. Un petit carton était posé à proximité, d’où dépassaient des morceaux de bois et des feuilles mortes. Au milieu de la pièce, face à la grande fenêtre, était installé son instrument sur son support. À sa droite était assise Émilie, qu’Alice lui avait présentée la veille, et au pied du violoncelle, elle crut reconnaître un galet. Étrangement, en passant la première impression de vide, il n’y avait rien de choquant. On pouvait voir, dans cette pièce, tout son univers intérieur. Celle-ci s’assit par terre au côté de sa peluche, en enjoignant son amie à faire de même. Elles passèrent le reste de la journée à faire mieux connaissance. À travers leurs souvenirs pour commencer, puis très vite, la conversation dériva sur leurs passages préférés des aventures du jeune sorcier. Elles lurent ensemble un conte qu’Alice adorait, sur la légende du loup Fenrir, puis Jessica osa lui demander de lui jouer quelque chose. Lilwenn, du rez-de-chaussée, rangeant des livres sur les étagères, entendit les premières notes d’une nouvelle mélodie et sourit. Son enfant jouait d’une façon légèrement différente, chargée d’émotions nouvelles qui donnaient envie de danser. Elle sut, alors qu’elle commençait à se trémousser, que sa fille venait de trouver l’amitié. Costanza arriva en fin d’après-midi et partagea quelques crêpes, surprise du goûter, avec elles. Jessica était sur un petit nuage en rentrant chez elle. Cette journée, l’ambiance chaleureuse de cette maison et le concert privé l’avaient marquée à jamais.
Une semaine plus tard, elle rappela. Elle demandait l’autorisation d’emmener Alice passer la journée chez son ami Alexandre. C’est comme ça que les deux jeunes filles se retrouvèrent devant la porte d’un immeuble, donnant lui aussi sur le boulevard du front de mer. Encadrée par un restaurant et un hôtel, c’était une construction modeste, dans le pur style bloc de béton. L’interphone, portant le patronyme Garcia, grésilla un « je vous ouvre », qui s’entendit jusque sur la terrasse d’à côté, bondée de vacanciers prenant leur collation matinale. Elles montèrent les quatre étages, seulement desservis par un escalier, portant les stigmates de nombreux déménagements et d’artistes en devenir. Elles arrivèrent sur le palier sombre, uniquement éclairé par la porte ouverte d’un des appartements. La silhouette familière du jeune homme se découpait dans l’encadrement. Il s’exclama, un peu trop enthousiaste :
— Salut les filles ! Ah, je vois que ta protégée a pris son instrument ! Mes parents sont partis au boulot, donc on est tranquille pour la journée !
Échevelé, portant un survêtement trop large, il tourna son attention sur Alice, à moitié cachée derrière sa protectrice, encore un peu méfiante. Jessica le salua avant qu’il ne reprenne :
— On va en avoir besoin, si j’en crois Jess ! Elle m’a dit que tu n’avais jamais vu un jeu vidéo ou un animé de ta vie. Il secoua la tête. Je ne peux pas laisser passer un truc comme ça. À ton âge, c’est pas possible. Alors, aujourd’hui, on va te faire une initiation accélérée à la pop culture. Venez, je vous emmène dans mon temple !
Il continua à vanter les mérites de son enseignement, sans les laisser dire un seul mot. Ils traversèrent un salon rempli d’équipements techniques dernier cri, et un couloir décoré d’affiches de films encadrées sobrement. Au bout de celui-ci, il ouvrit une porte décorée d'une myriade d'autocollants représentant des personnages de fiction. Alice, déjà un peu perdue dans le flot de paroles d’Alexandre, fut submergée quand Jessica l’incita gentiment à entrer. Elle pénétra dans un monde saturé. La pièce débordait de posters bariolés, d’écrans lumineux, de bandes dessinées colorées, de statuettes en tout genre. Il y avait même un t-shirt suspendu au mur dans un cadre. Il l’invita à s’asseoir, en jetant un des gros coussins décoratifs, posés sur son lit. Jessica, très à l’aise dans cet environnement, avait déjà pris place dans un fauteuil à roulettes. Elle s’était débarrassée de son sac à main sur le bureau chargé de manuels ouverts. Alice posa son instrument dans l’entrée et décrocha son gros ours. Elle s’assit enfin, dans sa position préférée, à l’endroit qu’on lui avait indiqué, en serrant sa peluche. Elle n’avait toujours pas ouvert la bouche.
— Alex ! Tu veux bien t’arrêter cinq minutes ? On va commencer par se dire bonjour, et laisser ta nouvelle invitée souffler un peu, non ? Coupa Jessica, déjà exténuée par son ami.
— Ah oui, désolé, pondéra-t-il. Voilà, donc, bonjour Alice, on s’est rencontrés sur la plage la semaine dernière, et j’avais beaucoup aimé notre petit échange. Puis notre amie commune est allée chez toi, et n’arrête pas de m’en parler, depuis. Alors j’ai eu envie qu’on fasse un peu plus connaissance, surtout quand j’ai appris que tu avais grandi sans télé, jeux vidéo, Internet ou smartphone.
La jeune fille, serrant toujours son ours, avait suivi l’échange et la présentation plus formelle, intriguée. Elle finit par dire en se mettant à rire :
— Bonjour.
Les deux autres se mirent à glousser à leur tour. La glace était brisée.
— Voilà ! Là, c’est plus clair, renchérit Jessica, déclenchant une nouvelle vague d’hilarité.
Alexandre reprit la parole, il avait des projets pour cette journée et ne voulait pas sortir de son planning :
— Bon, les filles, si on passait aux choses sérieuses ? Parce qu'y a beaucoup à faire… On commence ?
Il se leva de son lit et alla ouvrir les portes d’un grand meuble, supportant le plus grand téléviseur de la pièce. Il en sortit des manettes de différentes formes et tailles, et une télécommande. L’écran noir devint soudainement un ciel étoilé stylisé, balayé d’une étrange vague dansante sur une douce mélodie, puis tout redevint noir. Sous le regard fasciné d’Alice, un logo PlayStation 3 apparut en blanc au milieu et elle entendit un léger bruit venant du meuble avant que des images chatoyantes explosassent sur ses rétines. Alexandre reprit alors la parole, la passion prenant un peu le pas sur la pédagogie :
— Alors Alice, j’ai mis ce jeu en premier pour plusieurs raisons. La plus importante, c’est qu’il est tiré d’une série de mangas très populaire dans le monde entier depuis plus de vingt ans, et c’est avec ça que mes parents m’ont fait découvrir le genre. C’est aussi une très bonne manière d’apprendre à utiliser complètement une manette.
— Alex ! s’impatienta Jessica. D’abord, montre-lui à quoi ça ressemble, ensuite tu pourras lui parler de ton obsession pour Dragon Ball.
Elle tapotait nerveusement sur les boutons du contrôleur qu’elle avait récupéré. Le jeune homme, un peu déçu d’avoir été coupé dans son exposé, tendit l’autre manette à Alice. L’enfant posait ses mains, pour la première fois, sur une des clés du monde virtuel. Alexandre lui expliqua rapidement la manière de la tenir.
— Si j’ai bien compris, avec ça, je contrôle le personnage que j’ai choisi sur la télévision ? C’est bizarre…
Elle était de plus en plus intriguée par les instructions du garçon, qui lui montrait les différentes manières de jouer. Jessica avait déjà tout configuré. Elle voulait commencer, mais il lui fallut s’armer de patience, car la découverte était fastidieuse pour son amie. Un quart d’heure plus tard, elles se lançaient enfin dans le combat qui se conclut très rapidement par la défaite d’Alice. Celle-ci semblait un peu perdue, mais amusée par son baptême de divertissement vidéoludique, tandis qu’Alexandre jetait un regard noir à la jeune vainqueure.
— Tu as perdu, dit cette dernière avec une pointe de fierté. Le but, c’est de battre l’adversaire, et pas de voler partout comme tu as fait. Tu vas voir, on va te montrer.
Alice rendit la manette à un Alexandre mécontent. Lui voulait partager son amour des jeux vidéo, tandis que Jessica avait juste besoin de sa dose de défi. Elle avait visiblement oublié pourquoi elles étaient venues. Ce qui se passa ensuite, la jeune spectatrice n’y comprit pas grand-chose. Après un court moment, le score était de deux partout :
— Tu vois. C’est comme ça qu’on apprécie les jeux de combat. Le timing des attaques, la défense, tout doit être parfait si tu veux gagner. Pour ça, il faut beaucoup s’entraîner.
Jessica essayait, maladroitement, de communiquer son enthousiasme à son amie perplexe. Le jeune homme, qui avait repris de son entrain manette en main, enchaîna, en voyant sa jeune invitée un peu perdue :
— Oui, maîtriser ton perso préféré apporte une immense satisfaction ! C’est tout l’intérêt de ce genre de jeu.
Alice hocha la tête, mais ne comprenait pas trop le plaisir qu’on pouvait éprouver à mettre des baffes, même virtuelles, à un autre être vivant pendant des heures. Elle décida de poser une question qui la travaillait depuis le début :
— Pourquoi tous ces personnages se battent ? En plus, ils sont très nombreux et très différents… Je saisis pas bien tout ce qui se passe.
Alexandre regarda Jessica avec un air de triomphe :
— Tu vois, Jess ! J’aurais dû finir mon exposé tout à l’heure. Il reporta son attention sur son invitée. Le mieux, c’est que tu lises ça.
Il se leva et prit un livre sur une de ses nombreuses étagères. Sur la couverture, on pouvait voir un des personnages qu’elle avait aperçus dans la présentation du jeu. Il reprit :
— C’est le début de l’histoire très longue de tous les personnages que tu as pu voir sur l’écran de sélection tout à l’heure. Voilà un manga, c’est avec ça que j’ai découvert ma première passion, grâce à mes papas.
Il conclut avec beaucoup de tendresse dans la voix. Un aspect de lui qu’Alice ne connaissait pas. Ce livre avait visiblement une valeur sentimentale pour son nouvel ami. Elle le prit avec délicatesse. Il lui expliqua qu’il fallait le lire dans le sens inverse d’une bande dessinée. Elle avait déjà lu celles de son père, Astérix, Tintin ou Achille Talon et n’eut aucune difficulté à appréhender ce nouveau format. Pendant qu’elle se plongeait dans ce nouvel univers, Alexandre et Jessica assouvissaient leur besoin d’action en réglant leurs comptes. Une demi-heure passa avant qu’elle referme le tome avec précaution. Elle vit que les deux guerriers numériques n’avaient pas fini d’étancher leur soif de victoire et, pour ne pas les déranger, elle se leva discrètement pour ranger le livre à sa place. Elle eut un peu le vertige, en voyant la rangée de volumes qu’il lui faudrait lire, pour connaître le fin mot de l’histoire de ce Son Goku. Elle n’osait pas toucher à la précieuse collection et restait là, à regarder le nombre considérable de volumes du même genre, qui s’empilaient sur les étagères. Elle sursauta en entendant la voix du garçon derrière elle :
— Tu sais, je pourrais te les prêter si tu veux. Il faudra faire juste super gaffe, c’est la collection de mes parents à la base et j’y tiens énormément. Sinon regarde, j’ai pas mal d’autres séries qui pourraient t’intéresser. Si tu en vois une qui te plaît, n’hésite pas.
Alice se mit à détailler les volumes, en feuilletant certains avec curiosité, pendant que Jessica et Alexandre continuaient leur lutte intergalactique. Après de nombreux affrontements, ils posèrent enfin les manettes, repus :
— J’ai gagné ! cria la jeune pugiliste virtuelle. Même avec ton Gogeta SSJ4 cheater, tu ne peux battre ma chère Aralé !
— OK, OK ! lui répondit son adversaire avec une pointe de mauvaise foi. On en reparlera à la sortie du prochain Guilty Gear, madame la championne, mais je reconnais que ça fait plaisir de revenir aux fondamentaux. Tu vois Alice, ce jeu a une autre signification pour Jessica et moi. Il y a quelques années, mes papas nous ont appris les bases dessus.
Ils se retournèrent dans la direction d’Alice :
— Al…
Ils se regardèrent, bouche bée. Elle n’était plus dans la pièce. Réalisant la situation, ils se ruèrent dans le couloir. Ils finirent par la trouver dans la cuisine, regardant un peu partout. Jessica se frappa le front :
— Alex ? Tu n’aurais pas oublié un truc ?
Dans un geste très théâtral, elle indiqua l’écran de son téléphone qui indiquait midi passé. L’instant d’après, les iris violets se braquèrent sur lui, pleins d’espoir.
— Oups, désolé, répondit l’accusé, voyant le regard mauve s’assombrir. Je vais me rattraper, promis. Tout sera prêt dans un instant. Aujourd’hui, c’est cordon bleu et chips au vinaigre pour aller avec.
— Bien ! Valida Jessica, satisfaite de la proposition. Nous, on va mettre la table pendant que tu prépares ça.
Alice suivit son amie vers le vaisselier en réfléchissant. Il fallait du temps pour faire ce plat normalement. Où étaient le poulet, le jambon ou le lard ? Rien n’allait dans l’annonce faite par le jeune garçon :
— Il faut peut-être l’aider à les préparer, non ? finit-elle par demander. C’est quand même assez long à faire si je me rappelle bien.
— Ah… Euh… Non… C’est des trucs à faire chauffer au micro-ondes…
Voyant que l’explication restait trop vague pour la jeune fille, Jessica pointa du doigt Alexandre qui mettait déjà la préparation dans l’appareil :
— Ils sont déjà prêts, reprit-elle. Il faut juste les réchauffer.
Alice hocha la tête, comme pour les jeux vidéo, elle était un peu perdue. Son enseignement de la cuisine en prenait un coup. Elles finirent de mettre la table, en discutant de mangas. Le jeune homme apporta le sachet de chips et une bouteille de soda. La cloche de fin de cuisson annonça le début du dîner.
Ce fut la pire expérience culinaire de la petite musicienne. Il y avait trop de tout, trop sec, trop salé, trop sucré, trop aigre. Même son père avait fait mieux, la fois où il s’était lancé le défi de préparer des crêpes. Elle mangea en silence, ses compagnons d’infortune ne semblant pas prêter attention au problème se trouvant dans leurs assiettes. Ils avaient une conversation enflammée sur le prochain jeu qu’il fallait mettre entre les mains d’Alice en comparant des images sur leur écran de portable. Elle se leva brusquement pour se rincer les mains à l’évier. Elle courut ensuite dans la chambre pour sauver le dessert, alors qu’Alexandre demandait quelle glace elles désiraient. Elle attrapa Émilie, ouvrit son dos pour en extraire une boîte en plastique opaque. Elle reposa délicatement la peluche et revint sur les lieux du crime. Ses deux amis la regardèrent déposer la boîte triomphalement au milieu de la table. Son combat à elle n’était en rien virtuel :
— Alexandre ! Ton repas était pire que les endives braisées de maman ! Ses yeux immenses le regardaient avec une telle intensité qu’il s’écarta du congélateur et retourna s’asseoir. Ce que tu as fait à ce pauvre poulet et à ces pommes de terre est méchant. Pour moi, c’est même très cruel. J’avais prévu quelque chose pour notre goûter mais, tant pis, devant l’urgence, j’y renonce !
Elle ouvrit la boîte et brandit un cookie au-dessus de sa tête. Elle en prit une bouchée en fermant les yeux. Elle se rassit pour apprécier son gâteau. Ses amis hésitèrent, avant que l’odeur alléchante ait raison de leurs estomacs. Ils mangèrent en silence, savourant chaque miette des délicieux biscuits confectionnés par Alice. Alexandre, se sentant coupable, finit par lui expliquer les habitudes alimentaires de la famille Garcia.
— Alors, vous ne faites pratiquement jamais de cuisine ? s’enquit-elle. Vous ne mangez que des trucs tout faits ou surgelés ? C’est vraiment pas possible, ça…
Elle prit un temps pour réfléchir et dévorer un second cookie :
— … Ah ! J’ai trouvé ! Vous n’habitez pas loin de chez nous. Vous pourriez venir à la maison ! Je suis sûre que papa et maman seraient super contents d’avoir de la visite et comme ça, vous ne mangeriez plus ces trucs monstrueux.
Jessica pouffa, crachant quelques miettes au passage :
— Oui, mais non, mademoiselle. Déjà, on n’invite pas les gens sans demander à ses parents. Ensuite, je vois mal Conrad et Maurice accepter d’aller manger au quotidien chez d’autres personnes, sous un prétexte aussi nébuleux ! Je comprends ton point de vue sur la nourriture, surtout après avoir mangé chez toi, et maintenant avec ces formidables gâteaux, mais tu ne peux pas lui faire ce genre d’invitation. Tu le connais à peine, réalise un peu.
Alexandre essaya de tempérer les propos de Jessica, où il décelait une légère jalousie :
— C’est très gentil à toi, Alice, mais c’est un peu trop irréaliste. Mes parents n’accepteraient jamais… Même si tes cookies sont à tomber, je le reconnais. Il faut que tu comprennes que nous avons notre propre façon de nous restaurer. Tout le monde n’a pas nécessairement l’envie ou le temps de cuisiner.
Il conclut avec un soupçon d'amertume. Il regretta encore plus en enfournant un autre biscuit dans sa bouche.
— Mais… commença Alice. Ça arrivait tout le temps chez mamie. J’ai invité tout un tas de gens à manger chez nous. Y’a jamais eu de problème.
Alors qu’ils partageaient les derniers gâteaux, elle se mit à leur raconter toutes les fois où elle avait guidé des inconnus chez elle. Un campeur égaré, trouvé par Nala, qui avait passé une semaine dans le jardin. Un sans-abri rencontré au marché qui s’était restauré et reposé dans la chambre d’amis pendant une courte période. Des randonneurs croisés dans la forêt… Plus elle révélait de sa jeune vie, plus Alexandre et Jessica plaignaient les parents de leur amie. Ils comprirent aussi l’absence de télé chez elle. Ils n’avaient pas le temps au vu du sens de l’hospitalité de leur fille. Ils rirent en imaginant les scènes avant de s’apercevoir qu’il ne restait que deux biscuits dans la boîte. Le garçon les prit pour les transvaser dans un récipient plus petit. Sentant le regard assassin de sa partenaire de jeu, il se justifia :
— Euh… J’aimerais les faire goûter à mes papas, ça ne vous dérange pas ?
— Ouais, souffla Jessica. Si c’est pour eux, ça va, mais si j’apprends qu’ils ont fini dans ton chocolat chaud de demain matin…
Elle leva le poing avec un air menaçant. Alice proposa une solution pour régler le problème :
— Je peux en refaire, vous savez. Je pourrais même vous montrer comment on fait, et vous pourriez m’aider. Vous viendrez tous les deux chez moi la prochaine fois, et on s’amusera un peu en cuisine.
La légère tension retomba. Ils acceptèrent avec joie, et débarrassèrent la table en discutant des différents plats que savait confectionner Alice. Ils retournèrent, après de rapides ablutions, à l’apprentissage du jour. Elle s’endormit contre Jessica alors qu’ils commençaient à lui expliquer le fonctionnement de leur smartphone et d’Internet. Elle avait eu la même réaction lorsque son père avait essayé de lui faire comprendre la nécessité de maitriser cet appareil. Elle n’arrivait pas à se concentrer sur toutes ces choses trop techniques et dépourvues de chant. Sans insister, ils réveillèrent l’illectroniste et le reste de l’après-midi fut réservé à la découverte de nouveaux univers colorés. Elle put voir, animée sur la télévision, ce qu’elle avait lu le matin, et jouer à un jeu plus lent qui lui permit de mieux comprendre les enjeux. Plus la journée avançait, et plus elle goûtait les paroles de Jessica sur la nécessité d’aller vers d’autres langages artistiques. Elle s’émerveillait en ouvrant de nouveaux pans de la culture humaine. Elle finit par mêler sa musique à sa joie, les gratifiant d’une nouvelle composition qui conclut leur journée dans le ravissement. Elle repartit de chez lui, avec la promesse de revenir finir les jeux débutés, et deux tomes de Dragon Ball dans sa peluche, pendus à son instrument.
Raphaël, marchant main dans la main avec elle sur l’avenue après avoir déposé Jessica devant la mairie, voulut savoir comment s'était déroulée sa journée :
— Alors, ma chérie, c’était comment ta première journée dans une autre maison, avec tes nouveaux amis ? Tu as vu des trucs intéressants ?
Elle fronça les sourcils et lui répondit d’un ton grave :
— Papa, tu savais qu’il y a des gens qui mangent que des trucs surgelés ou tout faits ? C’est vraiment terrifiant.
Les jours suivants, les trois enfants ne se quittèrent plus. Une fois chez Alice, ils apprenaient la cuisine, l'écoutaient jouer de son violoncelle ou lisaient ensemble, une autre chez Alexandre, pour parfaire son initiation aux mondes numériques. Ils visionnèrent pas mal d’animés, de films et de vidéos sur Internet pour élargir sa compréhension de ces différents supports. Ils firent de longues promenades en forêt ou allèrent à la plage, toujours en compagnie d’un de leurs parents pour les surveiller. Ce fut l’occasion pour Alice de rencontrer Conrad et Maurice, les parents survoltés d’Alexandre, ou de revoir Costanza et Arnaud. Ils succombèrent tous à la fraicheur et à la sérénité de la musicienne qui contrastait avec l’agitation et l’impatience de leurs enfants.
Arriva le dîner de bienvenue chez Jessica. Elle voulait rendre cette journée inoubliable pour sa nouvelle amie. Dans la matinée, Costanza, impeccable dans son tailleur sombre, passa chercher Alice et Alexandre pour les amener, en compagnie de sa fille, pour une journée découverte à Perpignan. Ils s’assirent tous les trois à l’arrière pour discuter. Ils commencèrent leur visite par un restaurant de spécialités chinoises, calme en ce début de service. Alice fut même invitée en cuisine, après avoir demandé comment ils réalisaient leurs incroyables crêpes roulées. Le chef, ravi de l’intérêt qu’on lui portait, fit une démonstration de la confection du rouleau de printemps. Elle posa quelques questions sur la technique, et remercia chaleureusement le personnel pour sa grande sollicitude, avant de retourner avec les autres. Costanza, embarrassée, commençait à comprendre Lilwenn, qui l’avait mise en garde sur sa fille et les situations insolites ou loufoques qu’elle déclenchait très souvent. Jessica et Alexandre, de leur côté, s'y étant déjà habitués, lui demandèrent juste si elle réussirait à leur en faire. Une fois le repas terminé, Alice commença à débarrasser la table et dut se faire expliquer les principes d’un restaurant par son amie hilare. En sortant, ils firent une promenade digestive dans le centre de la ville. Ils passèrent devant le club de karaté de Jessica et visitèrent le palais des rois de Majorque, qui donna la nausée à Alice. Les murs de cet atroce monument étaient tellement imprégnés de souffrances, de hurlements de douleur et de morts qu’ils saturèrent les oreilles de cette dernière de chants sordides. Costanza, paniquée, la fit sortir rapidement avant de la bercer contre elle pendant de longues minutes pour la calmer, devant Alexandre et sa fille déconcertés. Elle s’endormit dans les bras de l’infirmière qui la porta sur tout le trajet vers son véhicule. Ils reprirent la voiture, laissant Alice se reposer, et allèrent se garer un peu plus loin, sur un grand parking devant une immense bâtisse. Ils la réveillèrent pour l’amener voir, pour la première fois, un film au cinéma. L’adaptation du premier tome du Seigneur des anneaux, que Rozenn lui avait lu pendant une bonne partie de son enfance. Jessica avait aperçu les tomes sur les étagères d’Alice et y avait immédiatement pensé en apprenant que les trois films allaient être rediffusés dans les cinémas pour la promotion d’une autre adaptation de Tolkien. Alice s’émerveilla de tout, le nombre de sièges, la taille de la salle, le son, les images immenses, tout était magique à ses yeux. Elle resta sans voix pendant tout le voyage du retour.
En arrivant au portail de l'immense domaine Delclos, Jessica s’aperçut que son amie n’avait pas décroché un mot depuis le début du film. Ils avaient fini de débattre avec Alexandre et sa mère des qualités du long métrage, puis avaient enchaîné sur la sortie prochaine du Hobbit, sans qu’elle participe.
— Alice ? Ça va ? Le film t’a plu ?
Celle-ci regardait les vignes par la fenêtre :
— Oui… et non, répondit-elle songeuse, sans détourner son attention des rangées d’arbustes qui s’étendaient à perte de vue.
Elle laissa son auditoire sur cette courte réponse. Alexandre fronça les sourcils et se pencha pour mieux la voir. Même Costanza était intriguée par le bref verdict de l’enfant. Jessica, piquée au vif, insista :
— Qu’est-ce qui t’a pas plu dans le film ? Il est super ! Si tu as lu le livre, t’es obligée d’aimer !
Le jeune homme vint en renfort. Il connaissait bien la passion de la jeune Delclos, surtout sur ses sujets favoris. Ici, elle faisait face à un mur. Alice ne semblait pas intéressée par la conversation :
— Tu pourrais nous dire les passages qui t’ont déplu ? dit-il en posant la main sur l’épaule de Jessica.
Elle se détourna enfin du paysage pour reporter son attention sur ses amis. Elle prit un temps pour choisir ses mots :
— Tout sonnait faux, mais j’ai bien aimé la salle de cinéma. C’est encore mieux que la télé d’Alexandre. Le son surtout, c’était un peu trop fort, mais magique. J’ai vraiment cru qu’il y avait un feu d’artifice dans la salle au début !
Voyant ses camarades interdits et un peu déçus de sa réponse, elle se força à tenter une autre explication :
— Dans le livre, je comprends mieux, ça va moins vite et dans ma tête c'était pas pareil. Elle se caressa le bout du nez en réfléchissant. C’est difficile à expliquer mais le truc dans l’espace avec les vaisseaux qu’on a regardé la dernière fois, ça, ça sonnait juste. Je…
Elle essayait difficilement de se faire comprendre, avec ses mots, mais elle ne réussit qu’à décontenancer un peu plus ses amis. Costanza comprit, et intervint, pour aider la jeune fille seule contre deux fans un peu trop zélés :
— Tu n’as pas passé un bon moment, ma puce ? demanda-t-elle.
— Si, même si ce n’était pas du tout Le Seigneur des anneaux, c’était quand même une histoire. Je me demande juste pourquoi ils l’ont appelé pareil… En plus, il y avait un immense écran avec un son magnifique. Quand je dirai ça à maman et papa, ils ne voudront jamais me croire !
La trentenaire sourit, en voyant qu’Alexandre et sa fille avaient enfin compris le point de vue de leur amie. Jessica retrouva le sourire. Alice garderait quand même un agréable souvenir de cette journée, et de son premier film au cinéma.
— Maman, je crois que, sans le vouloir, notre petite musicienne est contre l’exploitation commerciale d’une œuvre.
Ils riaient en expliquant le principe à Alice quand la voiture stoppa devant la vaste bâtisse du vignoble. Deux femmes en sortirent, pressées. Costanza fit une moue, fin de la récréation pour elle. Elle sortit du SUV, les enfants firent de même. Elle leur fit un petit signe de la main, avant de suivre ses employés à l’intérieur. La jeune hôtesse se retourna avec fierté vers ses deux invitées :
— Alice, voici le mas familial depuis sept générations de Delclos. Tu vas voir, l’intérieur est super beau. Tu sais, c’est les papas d’Alex qui ont tout fait ! C’est comme ça qu’ils sont devenus amis avec mes parents.
Pendant qu’elle expliquait, ils aidèrent Alice à mettre son instrument sur son dos. Jessica fit visiter son immense demeure à Alice pendant qu’Alexandre les attendait dans la chambre de la jeune guide. Elle lui présenta toutes les merveilles architecturales, avant d’arriver devant une porte ornée d’un cœur, sur lequel on pouvait lire en lettres dorées Jessica. Elle ouvrit, découvrant une large pièce éclairée par la lumière de deux fenêtres panoramiques. La décoration reprenait le thème très moderne et épuré du reste de la maison. Elle était meublée avec goût, un lit spacieux, un beau bureau de travail, des étagères garnies de livres en tout genre, de quelques trophées, médailles et photos de famille. Une seule affiche encadrée, titrée Pokémon en grosses lettres, montrant d'étranges créatures multicolores, était accrochée au mur. Elle poussa la porte coulissante de son dressing restée ouverte et alla s’asseoir sur son lit, Alexandre ayant déjà pris ses aises sur la chaise du bureau.
Alice, un peu intimidée par la pièce si blanche et lumineuse, enleva ses sandales de cuir et les déposa dans l’entrée. Jessica fut surprise par son geste :
— C’était pas la peine, tu sais. Regarde ! Alex et moi, on a gardé nos baskets.
— Ouais, Alice. Même si elle aimerait qu’on le pense, le sol de la chambre de la princesse n’est pas sacré, tu sais.
Le jeune homme sourit en voyant le regard noir que lui adressait Jessica. Elle invita la petite musicienne à déposer son instrument et à venir s’asseoir sur le lit avec elle. Il reprit pendant qu’elle prenait place, amusé par la réaction qu’il avait déclenchée chez son amie :
— Alors, comment tu trouves le château de mademoiselle ?
Le beau regard bleu était devenu électrique. Elle fulmina avant d’entendre un murmure à sa gauche. Alice prit la parole, encore un peu déconcertée par tout ce qu’elle avait vu :
— C’est très beau et très lumineux… Maman et papa m’ont emmenée dans un musée une fois, ça m’a fait un peu le même effet. Cette maison dégage des vibrations similaires, chargées de nombreux souvenirs. Ils ont marqué chaque pièce que nous avons traversée pour venir ici. Puis cette chambre… Elle chante d’une façon unique, et comme sa propriétaire… Elle est merveilleuse.
Elle risqua cette dernière phrase en rougissant et baissa la tête. Alexandre ne s’attendait pas, sur un sujet si trivial, à une réponse aussi sincère et réfléchie. Jessica, elle, était rayonnante. Elle regardait son amie, avec fierté, avant de se souvenir du cadeau qu’ils avaient décidé de lui faire. Elle se leva pour se placer devant elle :
— Sinon Alice, avec Alex, on a eu une idée ! dit-elle, en maîtrisant difficilement le volume de sa voix. On voulait que tu finisses par te lancer seule dans un jeu vidéo et on a trouvé la solution.
Elle alla ouvrir un tiroir de son bureau, en poussant le jeune garçon du coude, pour le sortir de son apathie. Il retrouva ses esprits et enchaîna :
— Comme tu as bien accroché sur Final Fantasy et Eternal Sonata chez moi. On s’est dit qu’il fallait que tu commences par les bases du JRPG. Donc, j’ai accepté de supprimer ma sauvegarde de Pokémon Émeraude pour te prêter la cartouche et Jess…
Il fit une pause et Jessica, rayonnante, s’avança vers elle pour conclure.
— Et moi, je te prête mon ancienne console portable.
Elle lui tendit la légendaire console tête de panda violette. Elle se rassit aux côtés d’Alice qui regardait l’objet sous tous les angles avec beaucoup de précautions. Celle-ci s’assit en tailleur, en rajustant sa position sur le lit. Elles furent rejointes par Alexandre, qui lui montra où insérer la cartouche verte qu’il sortit de sa poche. Alice déposa doucement la console dans le creux de ses jambes et s’essuya les yeux. Ses deux amis ne comprenaient pas ses larmes. Elle commença à parler d’une voix brisée par l’émotion :
— Jessica, Alexandre, depuis un mois que je vous connais, vous n’avez pas arrêté de me faire vivre des journées magiques. Vous m’avez fait découvrir des choses incroyables, comme le fait de manger sans cuisiner. Nous avons visité des lieux porteurs de chants grandioses, comme vos maisons, la plage ou cette incroyable forêt. Vous êtes toujours si gentils et patients avec moi. Je ne sais pas comment je pourrais vous remercier pour tout ça. Après cette journée fantastique, le restaurant, les rouleaux de printemps et le cinéma, vous me prêtez même une console. C’est un peu trop pour moi. Je voulais juste vous dire que je suis bien avec vous et que je vous adore…
Elle les serra tous les deux contre elle. Émus par cette soudaine déclaration pleine de chaleur, ils se laissèrent glisser et posèrent chacun leur tête sur une des jambes d’Alice. Ils la regardèrent essuyer ses larmes de joie. Jessica prit la parole :
— Tu sais qu’on a eu de la chance de te rencontrer sur cette plage. Tu es une fille extraordinaire et je regrette vraiment qu’on ne se soit pas connues plus tôt, mais je peux te jurer une chose, Alice. À partir d’aujourd’hui et pour toujours, nous serons les meilleurs amis !
— Pareil pour moi, dit Alexandre, essayant de masquer son embarras. Vous êtes mes deux petites sœurs chéries et je serai toujours là pour vous.
Ils restèrent un moment dans cette position, savourant la profondeur de leur jeune amitié. Arnaud, qui allait rentrer dans la pièce pour leur annoncer l’arrivée de leurs parents, hésita. La petite rousse était assise sur le lit, la tête penchée sur le visage serein de ses amis, allongés de chaque côté. On aurait dit une mère veillant sur le sommeil paisible de ses enfants. Il recula doucement et sortit de la pièce. Il ne voulait surtout pas être celui qui briserait le charme. Alice fut la première à bouger. Elle attrapa la console et la démarra, trop excitée de découvrir le nouveau monde que ses amis voulaient lui faire parcourir. Ils se réinstallèrent tous les trois au bord du lit, et les deux vétérans expliquèrent les bases de la capture de monstres à la novice. Ils furent tirés de leur bulle vidéoludique une demi-heure plus tard. Leurs parents, finissant la visite du domaine, venaient les chercher pour leur annoncer qu’il était l’heure de passer à table. La suite fut un succès. Le repas délicieux se termina par un dessert succulent, suivi de la conclusion envoûtante de cette soirée.
Lilwenn demanda à Alice si elle pouvait leur jouer quelque chose pour remercier leurs hôtes. Elle accepta aussitôt, trop heureuse de pouvoir enfin exprimer tous les sentiments qui se bousculaient en elle. Courant récupérer son instrument, escortée d’Alexandre et Jessica, elle s’installa dans le hall d’entrée. La pièce de la maison débordait de vestiges du passé. Elle se mit dans sa position, serrant le violoncelle contre elle pour ressentir la moindre de ses vibrations, et se mit à jouer. La mélodie fit appel à des moments de joie ressentis par son public lors de leur vie, rencontres, naissance ou adoption d’enfant, découverte de l’amitié et de l’amour… Les larmes embuèrent les beaux yeux bleus de Jessica et ceux d’Alexandre. Ils sentaient que ce morceau leur était adressé. La petite musicienne leur ouvrait son cœur et il était immense. Les notes étaient devenues des promesses d’avenir radieux, de bonheur partagé, de rires. Elle conclut en mêlant la musique aux murs de la pièce pour y graver les souvenirs de cette soirée. Levant son archet, elle posa son regard violet sur les convives. Ils avaient été rejoints par le personnel du domaine, attiré par la musique. Le long silence qui suivit fut brisé soudainement par un tonnerre d’applaudissements. Ils étaient tous sortis de leur ravissement, et réalisaient enfin ce qui venait de se passer. Alice sourit en rougissant, peu habituée à de telles félicitations. Jessica et Alexandre, encore émus, vinrent spontanément lui déposer un baiser sur chaque joue. Tout le monde alla se coucher ce soir-là, apaisé par la chaleur de cette mélodie. Cet état de grâce perdura en chaque spectateur, pendant plusieurs semaines, comme un sortilège jeté par la musicienne aux cheveux roux.

| LeConteur.fr | Qui sommes-nous ? | Nous contacter | Statistiques |
|
Découvrir Romans & nouvelles Fanfictions & oneshot Poèmes |
Foire aux questions Présentation & Mentions légales Conditions Générales d'Utilisation Partenaires |
Nous contacter Espace professionnels Un bug à signaler ? |
3490 histoires publiées 1529 membres inscrits Notre membre le plus récent est Thomas Meynadier |