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tome 1, Chapitre 5 « Amitiés » tome 1, Chapitre 5

Lilwenn et Raphaël, apaisés par leur bain de mer et la musique, restèrent quelques instants côte à côte sur la serviette sans dire un mot, mais bientôt, un souvenir revint perturber la quiétude de la trentenaire. Elle plissa les yeux en direction de son mari :

— Dis-moi, c’était qui la femme avec laquelle tu t’entendais si bien tout à l’heure ? Tu semblais bien t’amuser au lieu de revenir prendre des nouvelles de ton enfant.

Il sourit. Il adorait les petites crises de jalousie de son épouse. Ça lui montrait à quel point elle l’aimait, malgré toutes ces années. Puis ce n’était jamais bien sérieux, juste une piqûre de rappel. Il joua le jeu, comme d’habitude, pour la taquiner un peu :

— Euh… La femme ? Quelle femme ? Tu sais bien que tu es la seule, mon amour, minauda-t-il en passant un bras autour de sa taille.

Elle désigna de la tête un couple, installé un peu plus loin.

— La petite rondouillarde châtain avec la ficelle noire en guise de maillot, tu te rappelles maintenant ? Celle, juste là-bas, avec le bellâtre qui lui…

Elle s’interrompit et fit un discret signe amusé à son mari en direction de leur fille. Une enfant tendait une main vers le visage d’Alice. Même accroupie, elle atteignait presque la volute du violoncelle. Ses pâles cheveux flottant au vent se confondaient avec les rayons du soleil. Elle fixait ses beaux yeux bleus sur la figure souriante de la gracieuse musicienne qui gardait les siens fermés. Par réflexe, elle retira ses doigts, juste avant de lui toucher le nez. Elle était comme hypnotisée par la mélodie. Elle n’osait pas briser le charme, mais était rongée par le désir de faire sa connaissance. Elle restait là, indécise. Lilwenn, amusée par son hésitation, se leva et sortit du panier le pain d’épices qu’elle avait préparé pour le goûter. Elle coupa un morceau sous le regard bienveillant de son mari, et le lui tendit :

— Si tu veux lui parler, tu vas devoir la faire arrêter avec cette part de gâteau, crois-moi. Sinon, il va te falloir rester comme ça encore un moment. Elle l’encouragea à prendre la tranche et reprit. Agite-la devant son visage. Tu vas voir, c’est encore plus magique que sa façon de jouer.

Raphaël cligna de l’œil dans sa direction. L’enfant hésita et se tourna vers la femme qui avait causé la crise de jalousie. Elle venait dans leur direction, suivie par l’homme, très athlétique, que le couple avait aperçu avec elle. Celle-ci lui fit un signe de tête, et la jeune fille accepta en s’inclinant légèrement. L’odeur épicée lui chatouilla les papilles, et la couleur dorée de la part lui mit l’eau à la bouche. Son estomac fut le plus fort. Inconsciemment, elle l’avala en quelques bouchées. Elle entendit des rires derrière elle. En réalisant son geste, elle rougit et baissa la tête. Raphaël laissa échapper un ricanement maladroit. Lilwenn se maîtrisa pour ne pas ajouter à son embarras et lui tendit un autre morceau :

— Tiens ma puce. Elle accompagna son geste d’un sourire rassurant. Ne t’inquiète pas, il y en a encore beaucoup si tu en veux.

Elle se redressa, écarlate, et prit le deuxième morceau :

— Merci madame, murmura-t-elle avec hésitation. Je m’excuse, mais ça sentait tellement bon que… je n’ai pas pu m’en empêcher.

Elle se replaça bien en face d’Alice et, après un bref arrêt, disposa la tranche devant son visage. Des salutations chaleureuses détournèrent son attention un instant. Ses parents venaient d’arriver et se présentaient en s’excusant de la maladresse de leur fille. Confuse, elle ne remarqua pas que la musique s’était arrêtée. Elle sentit le gâteau lui glisser des doigts et se retourna. Deux immenses yeux violets la fixaient. Elle tomba à la renverse et, assise sur le sol, secouée par la surprise, ne bougea plus. Sa respiration se fit difficile. Elle eut l’impression que deux profondes améthystes plongeaient en elle. Elle pressentit instinctivement une infinité de regards derrière ces iris. Elle ne pouvait pas les voir ni les comprendre, mais c’était bien là. Ça résonnait en elle, voulant dévorer ses souvenirs, même les plus anciens. Elle n’entendait plus rien, sauf un son grave surgi des abysses, et commença à trembler, n’arrivant pas à s’échapper. Quand soudain, tout s’arrêta et un large sourire se dessina sur le visage de l’enfant en face d’elle. Ses yeux, qui venaient de la terrifier, étaient maintenant doux et chaleureux. Alice mâchait sa part de pain d’épices avec un bonheur non dissimulé. Toujours assise sur les galets, interdite, elle finit par se lever d’un bond. Elle se pencha en avant, dans une maladroite tentative de salut, déclenchant une nouvelle vague de rires des adultes à côté, et se présenta :

— Jessica… Euh, bonjour, je m’appelle Jessica et j’ai sept ans… Elle cherchait ses mots, son introduction étant catastrophique. Je… Tu… C’était vraiment magnifique, ta musique… Enfin, ce que tu jouais tout à l’heure. C’était quoi comme chanson ?

Alice avait ouvert les yeux sur une apparition fabuleuse. Le gâteau, bien sûr, mais surtout le beau regard bleu nuit qui s’était plongé dans le sien. La beauté juvénile de ce visage ovale la fascinait. Elle n’avait jamais vu d’enfant comme celle-ci. Elle voulait faire quelque chose, mais quoi ? Reprendre son instrument ? Non, elle mangeait son gâteau. Lui dire un mot, mais lequel ? Quelle phrase aurait pu convenir devant cette vision mystérieuse ? Elle était perdue dans des sentiments qu’elle ne comprenait pas. Alors que la jeune fille finissait sa phrase de sa belle voix mélodieuse, Alice avala sa dernière bouchée, se leva à son tour, et la prit dans ses bras. Elle resta là, sa tête contre le torse de Jessica qui se débattait faiblement, cherchant de l’aide.

— Alice ! cria Lilwenn, qui avait assisté à toute la scène. Qu’est-ce que tu fais ?

Elle allait se lever, mais Raphaël la retint de la main. Costanza et Arnaud lui lancèrent un sourire complice. À sa grande surprise, Jessica se détendit et l’embrassa à son tour.

— Je suis désolée, ma fille est un peu trop directe parfois. Enfin, ce n’était jamais arrivé avec une enfant de son âge, expliqua-t-elle, confuse.

— Pas besoin de vous excuser voyons, rétorqua Costanza. Notre fille a eu un comportement maladroit depuis le moment où elle a entendu la musique tout à l’heure. Vu la manière cavalière avec laquelle elle s’est présentée à vous, je me dis juste qu’elles peinent un peu à exprimer leurs sentiments. Les enfants…

Elle conclut sa phrase dans un rire, soutenu par son mari qui posa une main sur son épaule. Ils reprirent leur conversation, laissant Jessica et Alice s’apprivoiser. Cette dernière rompit le silence en premier, levant la tête pour contempler une nouvelle fois le beau visage au-dessus du sien :

— Merci pour le gâteau ! Tu l’as aimé aussi, on dirait. Elle sourit et attrapa une miette au coin de la bouche de sa nouvelle amie. Devant cette manifestation de familiarité, celle-ci se raidit. Moi aussi, je l’adore. C’est une recette de ma mamie Rozenn. Elle habite très loin d’ici, dans la forêt, et je peux plus la voir. Hier matin, on s’est dit au revoir, mais elle a promis de venir bientôt. Je te la présenterai. Ah… moi c’est Alice, conclut-elle en la relâchant.

Jessica était décontenancée par la voix grêle et la naïveté franche de la jeune fille. La personne qui possédait une maîtrise aussi avancée du violoncelle, et un regard aussi profond n’était en vérité qu’une enfant de son âge. Devant cette évidence désarmante, elle éclata de rire. Alice lui fit écho et elles se rassirent l’une en face de l’autre. On les gratifia d’une nouvelle part de pain d’épices, accompagnée d’une tasse de jus d’orange. Elles finirent de goûter en se racontant des anecdotes sur leurs jeunes vies. Jessica lui parla de ses tournois de karaté et de ses brillants résultats scolaires. Alice lui présenta Émilie, lui parla de Nala et de ses nombreuses balades en forêt avec sa grand-mère puis le sujet revint sur la musique.

— Tu sais, je n’arrive pas à savoir comment tu fais pour jouer du violoncelle dans cette position, commença-t-elle. J’ai déjà vu des personnes utiliser cet instrument, quand mes parents ont voulu que j’aille au conservatoire pour apprendre le piano. Ils ne le tenaient pas du tout comme toi.

Alice fronça les sourcils, elle cherchait à se concentrer au mieux pour répondre à sa nouvelle amie :

— J’ai essayé plein de positions différentes avant de trouver la mienne. Papa a même fait venir des gens pour m’apprendre. Maman aussi a essayé de m’expliquer, mais je n’ai jamais compris ce qu’ils voulaient que je fasse. C’était trop compliqué pour moi.

Elle prononça cette dernière phrase en baissant la tête. Elle avait un peu honte de l’avouer à Jessica, heureusement celle-ci sembla ignorer la remarque :

— Et du coup, tu as trouvé toute seule ! s’exclama-t-elle avec enthousiasme. T’es un génie du violoncelle ! Je l’ai bien senti en t’écoutant, tu es fantastique ! Tu jouais quoi alors ? Tout à l’heure, j’ai pas reconnu.

Comblée par l’avalanche de compliments, Alice rougissait à en faire disparaître ses taches de rousseur. Troublée, elle n’osa pas la regarder dans les yeux lorsqu’elle répondit :

— Euh… C’étaient des excuses… Je demandais pardon à la mer, puis on a chanté ensemble. Elle a aimé, je crois. Voilà…

Jessica n’était plus la seule à suivre la discussion, les quatre adultes écoutaient depuis que la conversation avait dérivé sur la musique. Ils restaient tous stupéfaits devant les explications énigmatiques de la jeune fille. L’enfant réagit la première :

— Alors, tu composes toi-même ? Tu peux tout faire en fait ! Tu peux me montrer ton carnet de notes, j’aimerais bien voir à quoi ressemble une de tes compositions. Il t’a fallu combien de temps pour arriver à écrire ces excuses à la mer ?

Elle était surexcitée par tout ce qu’elle voyait dans la petite musicienne. Lilwenn intervint, car elle savait que sa fille n’aurait pas pu répondre aux dernières questions de son interlocutrice. Elle ne la comprenait pas et sa mère ne voulait pas la voir dans l’embarras :

— Chérie, tu permets que je réponde pour toi ? Comme ça, après, vous passerez à autre chose. D’accord ?

Alice fit un timide signe de tête en fixant les motifs bretons de sa serviette.

— Voilà, ma fille ne sait pas lire les notes, elle n’y est jamais arrivée. Elle peine aussi avec les compositions des autres. Elle improvise toujours sur le moment. Ça lui a pris, un soir, quand elle avait quatre ans. Tous les jours, depuis, on a le droit à une nouvelle mélodie, selon son humeur. Notre petit ange a appris à sa manière.

Elle conclut avec une pointe de fierté dans la voix. Elle avait choisi de passer sous silence les évènements toujours sans réponse, pour ne pas faire fuir Jessica et sa famille. Elle passa son bras autour des épaules d’Alice et la tira vers elle avec affection.

— Votre enfant est autodidacte, déduisit Arnaud. Tu entends ça, louloute ? Elle, au moins, elle n’a pas abandonné au bout de deux mois parce que c’était trop dur. Elle a commencé à quatre ans en plus, alors que toi c’était l’an dernier. Son sarcasme avait pour but de détendre un peu l’atmosphère, et de calmer sa fille, qui posait trop de questions indiscrètes. Dans tous les cas, bravo, tu joues de ton instrument à merveille et tu nous as charmés…

— Tu étais superbe dans ta belle robe blanche, surenchérit Costanza. Quand je t’ai vue, avec ton instrument, en revenant de ma baignade, je n’en revenais pas. Au milieu de tout ce bruit, tu étais tellement concentrée, c’était magique. Cette mélodie si pleine de vie, c’était exaltant. Tu as même réussi à envoûter notre princesse. Tu peux être très fière de toi, ma chérie.

Les compliments pleuvaient sur Alice qui ne savait plus quoi faire. Sa mère ne voulait visiblement pas arrêter cette surexposition. Elle était trop heureuse qu’on reconnaisse enfin les talents de son enfant. Alice cherchait des yeux une autre planche de salut. Jessica !

— Hé ! Je vous signale que je suis là, hein ! fit la jeune fille qui s’était relevée et dévisageait ses parents. On est bien tous d’accord, elle est géniale ! Maintenant je l’amène avec moi pour jouer, et vous, vous restez là, à discuter entre adultes, OK ? Je signale aussi, à mon aimable papa, qu’il n’a pas beaucoup apprécié de m’entendre répéter tous les soirs, et qu’il m’a acheté une glace pour me persuader d’arrêter les leçons.

Raphaël, réalisant la maturité d’esprit de la jeune fille, désira encourager cette amitié naissante avec Alice :

— Oui, tu vas mieux maintenant, ma puce. Tu peux aller jouer avec elle. On vous surveille, mais ne partez pas trop loin.

— Et n’allez pas dans l’eau sans nous ! Tu m’entends, Jessica !

Costanza lança un regard noir à Arnaud en enjoignant cet avertissement. La remarque sur la glace ne passait visiblement pas.

En entendant l’injonction, Alice frissonna à la simple pensée de retourner dans la mer. Elle fut immédiatement rassurée par la chaleur de la main qui attrapait la sienne. Jessica la tirait pour la mettre debout :

— Tu viens ? On va jouer un peu avec les autres, dit-elle en désignant un groupe d’enfants qui finissait aussi de goûter. Je ferai les présentations et tu vas voir, ils sont super sympas. Il faut que tu rencontres Alex, aussi. Il a deux ans de plus que moi, mais on se connaît depuis toujours. Mes parents et les siens sont très amis.

Elles étaient déjà à mi-chemin quand Alice réalisa vers quoi elle se dirigeait, un groupe très agité et très bruyant. Elle eut un moment d’hésitation, partagée entre sa peur du tumulte et son intérêt pour Jessica. Perdue dans ce moment d’incertitude, elle ne vit pas arriver le jeune homme fluet, portant un maillot de bain légèrement trop grand pour lui. Son visage anguleux, son sourire amusé et ses yeux pétillants renvoyaient l’image d’un garçon malicieux et sûr de lui. D’un ton dramatique, il s’exclama en arrivant près d’elles :

— Princesse ! Enfin, vous nous avez fait attendre, madame ! Que vois-je à vos côtés ? Un nouveau sujet pour votre cour, ou alors un bandit qu’il faut châtier ? Ordonnez et nous exécuterons…

Dès qu’il avait pris la parole, Alice s’était réfugiée derrière la rassurante blonde, mais il l’avait suivie dans un mouvement très souple. Ils se retrouvèrent face à face. Elle se serra un peu plus contre le dos de sa protectrice. Jessica intervint en se plaçant entre lui et sa nouvelle camarade :

— Alex ! Tu arrêtes ! Tu lui fais peur ! Elle vient d’arriver ce matin avec ses parents et elle ne connait personne ici. Alors tu te calmes et on va faire les présentations tranquillement !

Le jeune homme, qui ne savait jamais quand s’arrêter, siffla entre ses dents :

— T’as tapé dans l’œil de la princesse, toi ! Tout le monde ici n’a pas droit à autant d’égards de sa part. Tu es riche ? Tu l’as achetée avec un super cadeau ? Tu es la fille d’une famille d’aristos, je parie ? Il désigna la chevelure rousse. Une princesse écossaise, peut-être ?

Jessica soupira en lui assénant une pichenette au front :

— Ne l’écoute pas, Alice. Il est juste très lourdingue et, aujourd’hui, il a décidé de l’être encore plus.

Le jeune bavard recula, un peu surpris, mais à la mention du prénom, il reprit :

— Alors, tu t’appelles Alice. Eh bien, enchanté, mademoiselle, moi, c’est Alexandre Garcia ! Je suis la personne la plus intelligente de cette plage et, dans quelques années, du monde !

Il releva la tête et bomba le torse avec fierté. Ses deux auditrices, qui s’étaient retournées l’une vers l’autre, éclatèrent de rire. Alexandre avait réussi à briser la glace, il avait fait sortir la jeune protégée du giron de son amie d’enfance. Il allait continuer, mais fut interrompu par l’arrivée de petits curieux. Leur passe d’armes avait attiré les autres enfants à proximité. Voyant cela, Alice retourna dans la sécurité rassurante de Jessica. Celle-ci dépassait déjà d’une bonne tête les gamins plus âgés de la bande et son charisme naturel fit le reste. Elle leva les mains pour apaiser tout le monde, et présenta sa protégée comme une musicienne fantastique, qui venait de déménager au village. Elle ajouta qu’elle était un peu timide et qu’il fallait lui laisser du temps. Ensuite, elle proposa que tous aillent bâtir des châteaux de galets, avant de retourner à l’eau. Comme d’habitude, l’idée de Jessica fut reçue avec beaucoup d’enthousiasme et tous se dispersèrent après avoir fait connaissance avec la nouvelle venue. Elle exerçait déjà une influence considérable sur les personnes qui l’entouraient. Elle se retourna en souriant à Alice et lui expliqua en quoi consistait le jeu. Ne l’effrayant plus, Alexandre mit son grain de sel dans la discussion. Ils finirent par se répartir les tâches. Les deux amies d’enfance bâtiraient les murailles et la nouvelle venue s’occuperait du donjon. Ils commencèrent à ramasser les galets. La construction du mur d’enceinte et des quatre tours absorbait les deux jeunes architectes, qui s’attachaient à toujours faire les édifices les plus solides de la plage. Ils avaient presque terminé, lorsqu’ils s’aperçurent que la pièce maitresse de leur ouvrage ne comportait que deux pierres empilées l’une sur l’autre. Ils cherchèrent la responsable de ce désastre, penchée sur le sol un peu plus loin.

— On lui a bien expliqué pourtant ? Tu crois qu’elle n’a pas envie de jouer avec nous ? questionna Jessica, un peu déçue.

Alexandre se concentra sur la jeune fille toujours par terre. Il la vit faire un mouvement de la main et entendit vaguement un claquement sec.

— Peut-être, mais je vais aller vérifier, répliqua-t-il avec une pointe de curiosité. Puis elle en a déjà mis deux. Si elle ne voulait pas jouer, elle serait juste repartie. Elle nous connaît à peine, finalement.

Ils s’approchèrent. Cette fois, le bruit fut plus net. C’étaient deux pierres qu’on frappait l’une contre l’autre.

— Je crois qu’elle tape avec un caillou sur les autres autour d’elle, en déduisit-il.

Ils arrivèrent à sa hauteur pour l’entendre s’exclamer :

— Ah ! En voilà un autre !

Alice mit un objet dans une des poches de sa robe et ramassa le galet. Elle se retourna dans la direction de leur chantier et tomba sur ses deux compagnons. Jessica montra des signes d’agacement en la questionnant :

— Tu fais quoi ? Parce que nous, on a presque fini. Tu veux qu’on t’aide, pour aller plus vite ? J’ai pas envie de perdre face aux autres, à cause d’un donjon pas terminé ! On veut se baigner aussi.

L’interrogée se crispa, serrant le galet qu’elle tenait dans ses mains. Ils voulaient aller dans l’eau… Même avec Jessica, ce serait trop pour elle :

— Non, ça ira. Allez-y si vous voulez, moi, je reste pour finir tranquille.

— Tu peux me passer ta pierre s’il te plaît, Alice. J’aimerais regarder un truc dessus.

Elle lui tendit gentiment et il se mit à le regarder sous tous les angles. Jessica commençait à avoir chaud et s’impatientait :

— Bon, moi, je vais me baigner. J’ai trop envie. Je reviens tout à l’heure. Faites comme vous voulez tous les deux !

Elle prononça sa dernière phrase en courant vers ses parents. En partant, elle entendit vaguement le début d’une question du jeune homme :

— Tu as quoi dans tes poches ?

Elle revint de sa baignade, rafraîchie et d’attaque, pour finir leur ouvrage. En arrivant, elle constata qu’Alexandre avait fini sa partie de la fortification, mais que le donjon ne s’était élevé que de trois nouvelles pierres. Il était assis sur un des rochers qui parsemaient le rivage et désignait du doigt quelque chose par terre. Alice, qui traînait toujours dans les galets, se dirigea vers l’endroit indiqué. Jessica fronça les sourcils. En plus de ne pas aider la jeune fille, il se permettait de lui donner des ordres ?

— Alex ! Tu crois faire quoi, là ? Ça va pas de la traiter de cette façon ! Vas-y toi, au lieu de la prendre pour ton esclave.

Il faillit tomber de son perchoir devant la charge surprise de son amie. La stupeur passée, il se recala tranquillement dans son fauteuil naturel et commença son plaidoyer :

— Jess, comme toujours, tu te trompes. Je l’aide juste à choisir les meilleures pierres pour le donjon. Je te rappelle que toi, tu nous as abandonnés pour aller te jeter dans la mer. En tout cas, t’as vraiment trouvé une fille amusante cette fois-ci. On a eu une étrange discussion pendant ton absence.

La colère de Jessica passa aussi vite qu’elle était venue. Elle avait toujours des doutes sur l’aide qu’il apportait à Alice, mais la curiosité lui fit oublier ses griefs. Maintenant, elle voulait savoir ce qu’ils avaient bien pu se dire :

— Vous avez parlé de quoi ?

— On a surtout discuté de la volonté des cailloux à prendre part à la construction de notre donjon… Il laissa passer un instant pour que son amie assimile bien ce qu’il venait de lui dire et reprit. Il paraît qu’ils n’ont pas tous envie d’être déplacés…

— Hein ? Qu’est-ce que tu racontes encore ?

Elle s’arrêta de sourire en voyant le visage de son ami. Elle le connaissait depuis toujours et comprit à son expression qu’il prenait ça au sérieux. C’était un irrécupérable clown, mais, lorsqu’un sujet le passionnait ou l’intriguait, il changeait complètement de comportement.

— Ah ! Tu avais raison, Alexandre ! s’exclama Alice en ramassant un nouveau galet.

Elle alla le déposer sur les autres, satisfaite du résultat. Elle repartit dans sa prospection, complètement absorbée par sa tâche.

— Tu lui as redit que le but c’était d’empiler le plus de pierres possible, non ? se désola Jessica. Parce qu’à ce train-là, on n’a pas fini…

— Oui, mais la tour de notre amie est spéciale, intervint le jeune homme, trop heureux d’expliquer ce qu’il avait compris de sa discussion avec Alice. Son point de vue sur les cailloux est assez étrange, mais amusant. Elle m’a dit, tout à l’heure, que tous n’ont pas forcément envie d’être mis les uns sur les autres. Suivant leur résonance, ils sont plus ou moins d’accord. C’est pour ça qu’elle les tape tous avec le petit galet qu’elle a dans la main. Conclusion, ce donjon est le seul validé par les pierres elles-mêmes. C’est pas super comme façon de penser ?

Jessica regardait d’une autre façon son château et la manière qu’avait Alice de choisir ses cailloux :

— Tu sais, elle m’a dit un truc un peu bizarre sur sa musique, aussi. Que c’était pour s’excuser d’avoir été méchante avec la mer qu’elle jouait, ou un truc du genre ! Peut-être que ça fonctionne un peu pareil là, spécula-t-elle.

— Il faut éclaircir ce point aussi. Décidément, elle est vraiment pas banale. Viens, on va lui demander…

Il s’arrêta en voyant arriver dans leur direction un homme bedonnant. Jessica reconnut le père d’Alice, et se rappela qu’à son retour de sa baignade, ils lui avaient demandé d’aller la chercher. Elle fit un timide geste d’excuse dans sa direction. Il lui sourit en retour, passant sur son oubli :

— Excusez-moi de vous interrompre dans vos jeux, les enfants, mais on va rentrer, nous. On vient d’arriver et on a encore plein de choses à faire à la maison, commença Raphaël en saluant le jeune homme d’un signe de tête. Merci de vous être occupé de ma fille… Il marqua une pause, hésitant, mais voyant que son enfant était dans son monde, il s’enhardit. Si je peux me permettre. J’ai entendu malgré moi votre discussion et comprends que vous vous posiez des questions… A… Alice a un rapport très sensible avec tout ce qui l’entoure, depuis sa naissance. Je ne vous dis pas de ne pas en parler. J’espère juste que ça ne vous empêchera pas d’être amis avec elle.

Alexandre fut le premier à réagir. Il avait retrouvé son ton espiègle et confiant.

— Bien au contraire, monsieur. Elle a piqué mon intérêt de scientifique. Alors je ne la lâcherai pas comme ça !

— Hé ! l’invectiva Jessica. C’est pas un cobaye de laboratoire pour un pseudoscientifique de neuf ans. Ne vous inquiétez pas, monsieur Renard, Alice est super chouette et vraiment gentille. Si ça ne vous dérange pas, j’aimerais bien venir la voir demain matin, pour faire mieux connaissance.

Raphaël écoutait les enfants, tout en attrapant sa fille, toujours absorbée par ses pierres, et la souleva. Elle se débattit faiblement dans ses bras.

— Papa… murmura-t-elle à son oreille. Je n’avais pas fini de jouer.

— Je sais, ma chérie, mais il faut y aller. Tu as entendu ? Ta copine a dit qu’elle voulait venir à la maison demain. C’est super, non ?

Alice réalisa ce que son père lui avait dit et une joie immense la parcourut. Elle allait revoir Jessica ! Elle ignorait comment réagir à la nouvelle et enfouit son visage écarlate contre Raphaël.

Il prit le chemin du retour en faisant un geste d’adieu de sa main libre en concluant :

— Je crois qu’Alice est trop heureuse pour te le dire, mais elle sera ravie que tu viennes la voir demain. Ah, j’allais oublier. Tes parents ont dit qu’ils n’allaient pas tarder aussi, fit-il avec un large sourire amusé.

Jessica baissa la tête, rouge de honte. Il s’éloigna en riant, emportant Alice et son petit galet qui allait rejoindre sa collection d’heureux souvenirs. Elle le serra sur son cœur en émoi, sentant pousser en elle de nouvelles racines.


Texte publié par Thomas Meynadier, 16 mai 2026 à 18h29
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