Le village accueillant la famille Renard se situait au cœur d’une large baie cernée de montagnes boisées. Leur nouvelle maison de ville donnait sur l’avenue principale, longeant la promenade. Celle-ci menait à une plage de galets qui s’étalait sur toute la rive ouest. La petite commune vivait principalement du tourisme et toute la côte était aménagée dans ce sens. Le port de plaisance, les nombreuses terrasses de cafés et restaurants, les locations de matériel aquatique, tout était fait pour attirer les vacanciers de toutes générations. Ses parents n’avaient pas menti à Alice, la vue de sa chambre était grandiose. Elle pouvait voir à la fois l'immense forêt millénaire accrochée au flanc des montagnes et la mer qui s’étendait à perte de vue. Lilwenn franchit le seuil et déposa deux cartons au milieu de la pièce, annotés au feutre noir d’un ourson. Elle jeta un regard à son enfant, le front collé à la vitre, qui fixait l'immense étendue d’eau s’échappant vers l’horizon. Elle voulait la sortir de sa mélancolie et lui donner de l’énergie en lui trouvant quelque chose à faire :
— Ma puce, il faut déballer tes affaires maintenant. Les déménageurs vont arriver et j’aimerais qu’il n’y ait rien au milieu. Ton lit et ton armoire seront là-bas, donc mets tes livres sur les étagères installées par ton père, et le reste à côté. On rangera mieux ce soir, parce que cet après-midi, c’est ton grand moment. Tu vas découvrir la mer !
Alice se retourna, anxieuse, en se tordant les doigts :
— Maman, tu es certaine qu’on a le droit d’y aller ? Elle n’est pas comme la forêt… C'est trop plein…
Elle murmura ses dernières paroles en regardant ses pieds. Sa mère, manifestant une pointe de lassitude, se rendit une nouvelle fois auprès de sa fille pour la rassurer. Elle attrapa délicatement son menton et plaça son visage devant le sien :
— Chérie, je te le répète une dernière fois. Tu as le droit, comme tout le monde le fait déjà, d’aller dans l’eau. Il n’y a pas à avoir peur !
Lilwenn dit cela avec toute l’assurance dont elle disposait, mais la frayeur de sa fille la laissait perplexe. Depuis qu’ils avaient pu apercevoir la côte, à travers les vitres de la voiture en arrivant, elle n’avait pas arrêté de leur poser des questions sur la mer. Surtout pour savoir si elle avait le droit d’y aller. Elle ne la connaissait que via L’Île au trésor et quelques autres livres, mais ça n’expliquait pas réellement son inquiétude. Alice hocha faiblement la tête et sa mère lui déposa un baiser sur le front.
— Bon, je te laisse sortir tes affaires. Moi, je vais aider ton père à ranger le reste avant que les déménageurs arrivent.
Restée seule, Alice se mit lentement à la tâche, réconfortée par la chaleur et la confiance de sa mère. La première boîte contenait ses livres. Le premier dans la pile, Bilbo le Hobbit, un cadeau de sa grand-mère pour ses six ans, raviva la douleur du déracinement de la veille. Les souvenirs de son aïeule, l’aidant à lire les passages ardus sur le canapé du salon, étaient trop douloureux. Elle s’empressa de le mettre sur une des étagères. Harry Potter, Le Petit Prince, Croc-Blanc, La Petite Fadette suivirent, chacun porteur d’un moment joyeux partagé dans l’ancienne maison. Elle essayait maladroitement de congédier le mal en les rangeant, mais rien n’y fit, à chaque livre, le chagrin gagnait un peu plus sur elle. Le deuxième carton eut raison de sa volonté. Entre ses vêtements, confectionnés par Rozenn et Lilwenn, et ses cailloux, feuilles et bouts de bois, ramassés dans ses nombreuses balades en famille avec Nala, elle fut submergée. Elle fit un cercle avec tous les souvenirs ramassés lors de ses pérégrinations, puis alla chercher son instrument posé près de l’entrée. Elle revint s’asseoir en tailleur au centre et déposa Émilie à sa droite. Entourée de toutes les vibrations de son passé, elle ouvrit la fermeture à glissière de son partenaire en patchwork et en sortit son archet. Elle cala son instrument dans le creux de ses jambes et le pressa contre son corps, rassurée par ses formes et sa chaleur familière. Dès la première note, elle résonna avec lui pour faire sortir toute la tristesse qui l’assaillait. Du rez-de-chaussée, ses parents se regardèrent en entendant la mélancolie couler jusqu’à eux. Ils se trouvaient démunis face à l’humeur de leur fille, seul le temps pourrait y remédier.
Alice lisait sur son lit flambant neuf, lorsque les déménageurs repartirent en début d’après-midi. Sa mère l’appela du salon, l’invitant à la rejoindre. Elle eut la surprise en bas des marches de trouver ses parents vêtus de façon inhabituelle. Raphaël portait une chemise bariolée, un bermuda et des tongs. Lilwenn, quant à elle, portait un paréo blanc, un bikini noir, une paire de sandales en plastique et un large chapeau de paille. Elle agitait un body pourvu d’une jupe à froufrou dans la direction de sa fille abasourdie :
— Mon ange, dit-elle avec une certaine impatience. Il faut que tu mettes ton maillot comme nous pour aller te baigner. On l’a confectionné en secret avec ta grand-mère avant notre départ. Elle espérait que tu l’aies pour ton baptême de l’eau.
Elle se dirigeait déjà vers la salle de bain. Cependant, son enfant, comme d’habitude, ôta, sans aucune pudeur, ses vêtements en plein milieu du salon. Son père soupira, en essayant une nouvelle fois de lui faire comprendre :
— Chérie, tu es grande maintenant, tu vas rentrer au CP à la rentrée. Alors, il faudrait que tu fasses attention à ne pas te mettre nue devant n’importe qui. Par exemple, en plein milieu du salon.
Alice, qui enfilait déjà son maillot, pencha la tête, perplexe :
— Vous n’êtes pas n’importe qui et vous me voyez presque tous les jours dans la douche. Tu dis des choses bizarres parfois, papa, conclut-elle dans un rire.
Ses parents se regardèrent en haussant les épaules : « Sujet à aborder une autre fois », se dirent-ils. Alice, ayant retrouvé sa bonne humeur, finit de passer ses bretelles. Elle adorait son maillot, surtout le dauphin qui ornait son ventre. Elle fit virevolter la petite jupe.
— Alors, il ne te serre pas trop ? demanda sa mère.
— Non, comme d’habitude, je me sens toujours bien dans les vêtements que vous me faites avec mamie. On dirait que vous me prenez dans vos bras chaque fois que j’en porte un, dit Alice avec douceur. Le dauphin que papa a fait est trop mignon, aussi.
Elle tendit les bras dans leur direction pour venir les embrasser, mais Raphaël, pressant, l’arrêta. Une impatience alimentée par des années de privation lui fit oublier, un instant, son rôle de père.
— Allez, la petite troupe ! claironna-t-il sous le regard courroucé de sa femme. Il ajouta, en percevant le malaise. Parés pour le bain inaugural de notre adorable dauphin !
Alice, au lieu de suivre ses parents vers la porte de la maison, partit en trombe dans les escaliers.
— Attendez ! cria-t-elle. Il faut prendre mon violoncelle et Émilie. Vous les avez oubliés !
Elle ne partait jamais sans eux. Elle rangea ce dernier, avec soin, dans sa housse protectrice et le mit sur son dos. Elle ramassa l’animal en peluche dans ses bras et rejoignit ses parents dans l’entrée.
— Tu aurais pu éviter de prendre tout ça aujourd’hui, dit son père, agacé. L’air du large, ce n’est pas très bon pour ton instrument. T’en auras pas besoin en plus, tu vas te régaler dans l’eau toute la journée. Laisse tout ici, tu l’auras quand tu rentreras.
Il fit un geste vers elle pour lui prendre son ours, mais Alice se détourna :
— Ah… Elle hésita, avant de reprendre avec un peu d’assurance. Je les prends toujours avec moi. J’en ai besoin.
Lilwenn, sentant monter une nouvelle tension, intervint en médiatrice :
— Allez, on ne va pas se disputer pour ça, mais accroche Émilie dessus, on n’a pas fait ça pour rien avec ta grand-mère. Tu dois avoir les mains libres pour marcher.
Elle prit alors la peluche, nommée ainsi en hommage à la série de livres qui avait permis à Alice d’apprendre à lire, et l’accrocha. Elles avaient bricolé cette solution avec Rozenn, les bras de l’ours se fixant sur la protection du manche de l’instrument.
— Bon, maintenant que tout est paré, en avant ! s’exclama Raphaël, dont l’exaspération devenait presque tangible, à force d’attendre.
Il ouvrit la porte donnant sur l’avenue et prit l’imposant panier en osier, le parasol, puis partit en direction de la plage, sans attendre. Lilwenn ferma la porte à clef, prit la main de sa fille et le suivit. Le village était en effervescence à cette époque de l’année. Des vendeurs en tout genre, une foule de gens agités et des véhicules cherchant désespérément un stationnement jalonnaient leur parcours conduisant au rivage. Elles évitèrent tous les écueils, suivant de loin Raphaël qui commençait à chercher une place pour s’installer. La plage de galets était bondée à cette heure de la journée et Alice se rapprochait progressivement de sa mère, intimidée par toute cette agitation. Des enfants couraient dans tous les sens, des parents criaient, d’autres dormaient en plein soleil couchés sur des serviettes. Elle ne comprenait pas les règles de ce chaos et n’avait jamais vu autant de personnes de sa vie. Effrayée par un jeune homme qui passa près d’elle en courant, elle enlaça la jambe de sa mère, manquant de la faire tomber.
— Alice ! s’emporta Lilwenn, qui était déjà passablement énervée par la chaleur, le comportement de son mari et l’agitation ambiante. Ne me serre pas comme ça, voyons ! On va finir par se casser la figure toutes les deux. Arrête d’avoir peur tout le temps, tu n’as rien à craindre ici. Allez, on va rejoindre ton père, je vois qu’il a trouvé une place.
Elle s’en voulait déjà d’avoir réagi de cette façon. Sa fille n’était pas à l’aise dans ce nouvel environnement, et au lieu de l’aider, elle venait de lui crier dessus. L’impatience de plonger enfin son corps dans l’eau, et l’excitation, lui avaient fait perdre ses moyens. Essayant de rattraper son geste, elle se pencha sur sa fille qui l’avait lâchée et lui fit un sourire. Elle lui reprit la main et la guida calmement jusqu’à leur but. Un épais parasol à franges planté entre deux grandes serviettes portant haut les couleurs de la Bretagne, reliques du grenier de Rozenn. En arrivant, elles virent Raphaël s’éloigner :
— Tu comptes nous laisser seules pour le premier bain de mer de ta fille ? l’interpella Lilwenn en aidant Alice à déposer son instrument. Moi aussi j’ai bien besoin d’aller à l’eau, mais elle passe avant !
Le fautif savait qu’il était allé trop loin, mais le manque d’enthousiasme d’Alice pour la nouvelle maison et les plaisirs balnéaires commençait à l’agacer. Pourquoi ne pouvait-elle rien faire comme les autres enfants de son âge qui couraient joyeusement autour d’eux ? Il prit sur lui, car il sentait que sa femme était sur le point de craquer :
— Non, non, chérie, concéda-t-il. Je regardais la plage en vous attendant.
Lilwenn lui lança un regard meurtrier :
— Oui, ben, au lieu de mater, viens donc plutôt prendre la puce pendant que je me prépare. Il faut lui mettre ses chaussures d’eau.
Le ton était cassant et n’appelait aucune réponse ou plainte. Il enfila les souliers en plastique aux pieds de la fillette qui n’osait plus bouger. Il la prit dans ses bras, pour ne plus perdre de temps, et ouvrit la voie vers la berge. Plus ils avançaient vers cette immense étendue d’eau, plus Alice se sentait oppressée. Elle remua dans un geste de fuite désespéré. Son père prit cette agitation pour de l’impatience et la fit descendre. Avant qu’elle ait pu reculer, le couple la prit chacun par une main. Ils voulaient qu’elle puisse faire ses premiers pas dans la mer, avec eux. Elle était de plus en plus mal. Soudain, ses pieds entrèrent en contact avec un abîme glacial et bleuté. Tout se brisa en elle. Elle hurla. S’arrachant à ses parents, elle se projeta hors de l’eau, sur les galets. Elle jeta un coup d’œil en arrière et devint blême. Cette entité immense, ancienne, possédant une infinité d’existences, de chants, de souvenirs, cette vie primordiale étendait ses membres aqueux pour la prendre et l’absorber. Elle était si vaste, si pesante, elle saturait tous les sens de la pauvre enfant. Alice savait d’instinct que, si elle retouchait à cette chose, elle disparaîtrait en elle. La peur s’empara de son jeune esprit. Elle recula, se traînant sur les galets qui lui écorchaient la peau. Sa mère, un instant stupéfaite, fut la première à s’élancer vers son enfant, alors qu’un petit attroupement se formait déjà autour d’eux.
— Alice ! s’écria-t-elle en voulant prendre son enfant dans ses bras.
Celle-ci la repoussa en s’agitant, le regard toujours fixé sur l’horizon. Sa mère s’en aperçut et se plaça entre sa fille et la mer. Ses yeux rencontrèrent les siens et elle réussit à la récupérer. Le pompier en faction et Raphaël arrivèrent un instant plus tard en écartant les badauds.
— Madame ? Votre enfant s’est fait mal ? Elle a été piquée ? Le jeune homme très athlétique essayait, de façon professionnelle, d’aider la petite fille tremblante dans les bras de sa mère. Madame ?
— Lilwenn ! reprit son mari. Le monsieur te…
Il n’eut pas le temps de finir sa phrase. Sa femme le coupa sèchement, à bout de nerfs :
— C’est bon ! Je m’en occupe ! Toi, va te baigner ! Je la ramène à notre emplacement.
Elle leur tourna le dos et fendit le groupe de curieux. Elle n’en voulait ni au secouriste, ni à son mari, ni même aux personnes qui jasaient dans son dos. Elle était juste déçue de n’avoir pas compris plus tôt la peur de sa fille et d’avoir ressenti de la colère lorsqu’elle s’était mise à hurler. Frustrée d’avoir gâché, par de l’empressement et de l’agressivité, leur première journée de bonheur dans ce nouveau foyer, elle enrageait face à la terreur faisant trembler son petit ange, blotti contre sa poitrine, et à son impuissance. Rozenn, avec ses mots, aurait pu l’apaiser, comme toujours, mais elle n’était pas là. Pour la première fois dans sa vie de mère, Lilwenn devait faire face à cette crise seule. Elle arriva à sa serviette, sa vision embuée par l’aigreur, et s’assit en serrant toujours sa fille terrorisée :
— Alice ? murmura-t-elle avec toute la douceur qu’elle pouvait rassembler. Qu’est-ce qu’il y a, chérie ? Explique-moi s’il te plaît ? Dis-moi quelque chose !
Du doigt, elle débarrassait délicatement les cheveux roux, collés par les larmes, du visage de son enfant. Cette dernière réagit à son contact :
— C’est trop profond, maman, trop plein.
Cette simple réponse sembla réveiller quelque chose en elle. Elle ouvrit ses grands yeux affolés et reprit à bout de souffle :
— Je vais disparaître, maman. Il y a trop de choses, trop de chants, c’est trop vivant. Je vais me perdre, je ne pourrai pas revenir. Il ne faut plus y aller. Elle résonne trop fort… Sa tête bascula brusquement en arrière, elle s’effondra dans les bras de Lilwenn. L’émotion était trop forte. Son petit corps avait lâché.
Le visage de sa mère se décomposa :
— Alice ! cria-t-elle dans l’affolement. Alice !
Elle coucha immédiatement l’enfant sur la serviette en faisant signe à son mari et au pompier qui discutaient encore sur la rive de venir. L’intervention du professionnel fut efficace et rapide. Pour qu’elle respire mieux, il mit l’enfant en position de sécurité et fit glisser son maillot jusqu’aux hanches. Il vérifia ses fonctions vitales. Avec soulagement, il s’adressa enfin à Lilwenn et Raphaël qui se serraient les mains, rongés par l’angoisse :
— Madame, monsieur, pas d’inquiétude. Votre fille a fait un petit malaise causé par le stress et la chaleur. Elle a juste besoin de fraîcheur et de repos. La première chose à faire, c’est de lui mettre des habits plus légers, le maillot l’empêche de respirer convenablement. Laissez-la coucher à l’ombre et ne la déplacez pas pour l’instant. Donnez-lui un peu à boire, par petites gorgées. Je repasserai tout à l’heure voir comment elle va.
Ils le remercièrent chaleureusement et Lilwenn s’excusa de l’avoir repoussé alors qu’il essayait juste de l’aider. Il leur fit un signe de la main en s’éloignant. Suivant ses instructions à la lettre, ils changèrent la jeune fille et lui firent boire un peu d’eau. Alice reprenait un peu de couleurs.
— Tu vas mieux, ma puce ? interrogea calmement son père malgré son angoisse.
— Tout tourne quand j’ouvre les yeux.
— Reste tranquille, allongée, on est avec toi. Le gentil monsieur a dit qu’il fallait que tu te reposes.
En disant ces mots, Raphaël tourna la tête vers Lilwenn. Il voulait savoir ce qui avait mis sa fille dans cet état. Elle s’allongea à côté d’Alice, en face de son mari, et lui indiqua la mer d’un signe de la main.
— Mon ange, tu voudras qu’on rentre après, quand tu iras un peu mieux ? Elle voulait emporter son enfant loin de tout ça, pour oublier cette journée catastrophique.
Alice ressentait le désir de ses parents. Ils mouraient d’envie de communier avec l’horreur qui s’agitait au-delà des galets et même si ça la terrorisait, elle ne voulait pas les en priver.
— Non maman, je suis bien ici, à l’ombre avec ce petit vent. J’ai juste envie d’avoir Émilie avec moi, s’il te plaît.
Lilwenn se leva pour aller chercher l’ours. En passant à côté de Raphaël, elle se pencha et lui glissa à l’oreille :
— Vas-y. Tu en meurs d’envie depuis que nous sommes arrivés ce matin. Je reste avec la petite, ne t’inquiète pas.
Troublé par un soudain sentiment de joie, il lança un regard coupable à son enfant avant de se lever. Il lui caressa la joue, vola un baiser à sa femme et partit rapidement en direction de l’eau, promettant de revenir rapidement. Son empressement et son désir étaient dictés par une attente de plus de sept ans. Depuis la venue au monde d’Alice, le couple, qui allait surfer et plonger tous les week-ends, avait dû tout arrêter. L’océan n’était pourtant pas loin de leur village, à peine une heure de voiture, mais leur fille les avait beaucoup occupés les premières années. C’était devenu encore plus compliqué après le diagnostic du psychiatre, Lilwenn ne voulait plus la quitter et ne faisait confiance à personne pour la garder, même pas à Rozenn. Puis, ils étaient passés à autre chose, le travail, les balades en forêt, la lecture, la musique, l’école à la maison. Pourtant, depuis qu’il était venu visiter cette maison, son rêve d’eau s’était réveillé. Il courut comme un enfant pour se jeter dans la mer. Il en avait besoin pour son équilibre, pour retrouver sa liberté.
Alice dormait paisiblement, sa petite main serrée dans celle de sa mère qui l’observait en silence. Elle s’interrogeait sur l’avenir de son enfant, encore une fois. Son cœur se serra en pensant à l’imminence de la rentrée des classes. Dans deux mois, elle serait seule pour affronter cette épreuve. Elle avait déjà échoué à la crèche et à la maternelle. Qu’est-ce qui allait se passer cette fois-ci ? Elle, qui maîtrisait déjà son instrument et savait très bien lire, mais qui était incapable d’additionner un et un. Qu’allait-elle devenir dans un monde régi par les chiffres ? Alors qu’elle se perdait dans ses vieilles angoisses, elle sentit un mouvement. Alice s’était réveillée et essayait de s’asseoir. Sa mère la soutint et lui tendit la gourde :
— Tiens, chérie. Il faut que tu boives un peu.
Elle l’aida à prendre une gorgée. Alice, tournant la tête de droite à gauche, demanda :
— Il est parti où, papa ?
— Il est allé se baigner pendant que tu faisais la sieste. Il ne va pas tarder, je pense, répondit Lilwenn qui s’était aussi mise en quête de son mari.
Alice prit sur elle et, avec un léger tremblement, jeta un coup d’œil en direction de la mer. Elle resta là, assise, cherchant son père dans la masse de gens qui se baignaient. Elle s’aperçut qu’ils étaient tous plutôt heureux d’être dans l’eau. Ceux qui sortaient, pour regagner leurs serviettes, rayonnaient de bonheur. Elle comprit alors qu’elle avait commis une terrible erreur. Cette entité si vaste et profonde ne dévorait pas, mais partageait. Elle apportait, sans condition, à tous les êtres vivants un réconfort primaire. Elle faisait vibrer, en toute créature qui plongeait en elle, l’origine de leur vie terrestre, le savoir primordial qu’ils avaient tous partagé en son sein, qu’elle échangeait par les chants de tout ce qu’ils avaient vécu depuis. Cette communion et cette renaissance de l’être se manifestaient dans l’expression béate de son père qu’elle vit sortir de l’eau. Lui aussi venait d’être lavé de toutes les barrières qui entravaient son esprit. Alice se leva, souhaitant faire immédiatement ses excuses à la fabuleuse guérisseuse, et se dirigea vers son instrument. Lilwenn, peu rassurée de voir sa fille se remettre sur ses pieds, s’interposa :
— Alice, qu’est-ce que tu fais ? Le pompier a dit qu’il fallait que tu restes tranquille !
— Je me suis trompée, maman, lui répondit-elle en sortant son violoncelle. Il faut que je lui dise !
Elle tituba un peu avec son instrument dans les bras et revint s’asseoir à sa place en le déposant à côté d’elle. Elle prit une minute pour reprendre son souffle.
— Chérie, c’est pas grave. Tu as eu peur. Ça ne se commande pas, ces choses-là. Viens me voir et explique-moi.
Elle embrassa sa fille en la serrant contre sa poitrine. Elle essayait à nouveau d’entrer dans son monde, imitant Rozenn qui, avec beaucoup de patience au fil des discussions avec l’enfant, en avait saisi quelques bribes.
— Tu veux qu’on réessaie de tremper les pieds ?
Alice se mit à trembler dans les bras de sa mère. Elle se blottit un peu plus dans le cocon maternel et prit une profonde respiration :
— Ça, je ne pourrai jamais ! Il y a trop de chants, trop de vie, je me perds en elle, elle est trop ancienne. Je ne peux presque plus la regarder depuis que je l’ai sentie sur mes pieds, mais elle ne veut pas me manger. Je l’ai compris en observant les gens qui sont dedans ou qui en sortent. Elle guérit ! Regarde papa, qui parle avec la dame au tout petit maillot noir ! Tu as vu comme il sourit ? Il est de nouveau papa, pas comme tout à l’heure. Elle l’a soigné, comme tous les autres. Regarde comme la dame rigole avec lui maintenant. Ils partagent le bonheur qu’ils ont ressenti dans l’eau. Moi qui l’ai rejetée, je dois demander pardon.
Lilwenn saisit vaguement ce que tentait de lui expliquer Alice avec ses mots, mais elle comprit parfaitement le passage avec la dame. Elle jeta un regard noir en direction de son mari mais fut tirée de sa jalousie par la première vibration de corde. Sa fille avait commencé à s’excuser. Sa mélodie débuta pour la première fois par des cordes pincées, plutôt qu’une caresse de son archet. Lilwenn eut l’impression que la pluie se mettait à tomber. Puis les crins vinrent glisser sur l’acier et elle n’en voulait déjà plus à son mari. Son esprit, si torturé un moment auparavant par tous les évènements de cette journée, se consolait. La mélodie rédemptrice attira l’attention, l’agitation fut remplacée par le calme, tout le monde souriait en écoutant l’enfant, oubliant la chaleur, l’excitation, l’agacement. Ils étaient apaisés, redécouvrant dans les notes d’Alice les vertus de la plage. Les rayons du soleil devenaient des caresses, la brise iodée chassait l’angoisse du quotidien et le murmure des vagues soutenu par la musique se muait en un vibrant appel au partage. Suivant le rythme, l’envie de plonger dans l’eau salée se fit plus insistante. Ils finirent par tous se lever pour y répondre. La mer leur ouvrait ses bras.
Raphaël dut éviter plusieurs personnes qui passaient précipitamment en sens inverse lorsqu’il revint. Il perçut la musique et comprit que sa fille s’était réveillée. Il se faufila dans les restes de l’attroupement qui s’était formé devant la petite musicienne et, se penchant sur sa femme qui ne l’avait pas vu arriver, il murmura :
— Dis ! Je croyais qu’elle ne devait pas faire d’effort ?
Celle-ci sursauta, tirée hors de la mélodie par l’humidité qui se dégageait du corps de son mari.
— Euh… Parce que toi tu l’aurais arrêtée bien sûr ? Elle voulait faire ça pour aller mieux et, finalement, ça m’a fait du bien à moi aussi de l’entendre. Maintenant, j’ai surtout envie d’aller te remplacer dans l’eau. Elle se leva en ricanant. Puisque tu as fini de discuter avec toutes les femmes de la plage, je vais enfin pouvoir y aller. Elle ajouta avec une pointe d’excitation. Fais-la goûter si je ne suis pas revenue dans une demi-heure ! On ne sait jamais, je pourrais tomber sur un beau jeune homme qui me fera rire.
Un sourire carnassier accroché aux lèvres, ses longs cheveux roux soulevés par la brise, elle se retourna, caressa l’épaule de sa fille imperturbable et partit. Sa silhouette fragile et délicate guida vers la rive toutes les personnes qui, comme elle, étaient envoûtées par la mélodie de l’enfant. Raphaël, ennuyé par sa dernière remarque, réajusta le parasol en maugréant, pour qu’Alice soit bien à l’ombre, et vint s’allonger à ses côtés. Bercé par le bruit des vagues qui semblait maintenant dialoguer avec la musique, il s’assoupit, inspiré par le violoncelle, plongeant dans un rêve d’eau et de chant séduisant. Après un naufrage au large, perdu en pleine rencontre avec une sirène, il fut brusquement tiré de son rêve par la fraîcheur de l’eau qui coulait sur son visage. Sa femme était penchée au-dessus de lui, les cheveux ruisselants :
— Je croyais que tu devais la surveiller, dit-elle en s’efforçant de rester sérieuse, mais je te retrouve à ronfler. Il aurait pu lui arriver n’importe quoi et toi tu dors.
— Je ne dormais pas. J’écoutais notre fille discuter avec la mer, plaisanta-t-il en voyant sa femme sourire. Puis, avec tous ces gens qui s’arrêtent pour l’écouter, elle ne risque rien.
Amusée, elle s’assit à ses côtés en le bousculant légèrement de sa mince épaule et regarda Alice, toujours concentrée, le visage rayonnant, les yeux fermés, qui mêlait sa mélodie à celle de l’eau et du vent.
— Tout à l’heure, elle m’a parlé d’excuses mais c’est vrai que là… on dirait vraiment une discussion.
— Elles ont dû dépasser ce stade. C’est l’impression que ça donne en tout cas. Écoute, on dirait même que les vagues lui répondent. C’est peut-être ça le chant d’une sirène…

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