L’hiver agitait la cime des arbres en cette fin d’après-midi de février. Dans un champ en friche, encadré par une imposante maison en pierre de granit hourdé et une forêt millénaire, une enfant pleurait la perte de son amie fidèle. L’animal s’était couché doucement sur le sol, avait jeté un dernier regard à la petite rousse qui avait illuminé ses dernières années, puis s'était éteint en silence. Au pied des arbres séculaires, allongée sur le corps sans vie de sa chienne, Alice découvrait, comme tous les êtres vivants un jour, que rien n’était immuable.
— Nala, ne dors plus ! dit-elle, la voix remplie d’espoir. Allez, viens, on va goûter. Mamie va nous appeler, alors il faut que tu te lèves ! Nala !
Elle savait que sa chienne était partie, mais ne voulait pas l’accepter. Elle avait encore un espoir qui se mua bientôt en désespoir. Elle s’arrêta de supplier l’animal en se remettant à pleurer doucement. Tremblante sous l’assaut du chagrin, elle lui caressait la tête, réalisant que le chant de son amie s’était tu et qu’il ne reviendrait jamais sous cette forme. Alice avait pourtant promis qu’elles seraient toujours ensemble, mais, comme pour la punir, la vie avait décidé de lui faire comprendre que toujours allait à l’encontre de ses règles. Une dure leçon qu’elle n’accepterait jamais. Une des portes-fenêtres, donnant sur la terrasse jouxtant le champ, s’ouvrit sur une femme portant un tablier de cuisine, qui protégeait un ensemble élégant. Rozenn cherchait sa petite-fille du regard :
— Alice, Nala, c’est l’heure du goûter ! Il fait trop froid dehors maintenant ! Allez, les sablés viennent juste de sortir du four ! Alice !
La panique s’immisça dans ses derniers mots. Elle venait d’apercevoir l’enfant et la chienne. Le grand âge de l’animal lui fit immédiatement réaliser la gravité de la situation. Elle se mit à courir dans leur direction.
— Lilwenn, viens vite ! C’est Nala ! cria-t-elle, la voix brisée par l’émotion.
Une chaise tomba au sol à l’intérieur et sa fille surgit de la maison à sa suite. L’âge et les baskets aidant, elle dépassa sa mère. Plus elle s’approchait de son enfant et de la chienne, plus son cœur se serrait. La tristesse de perdre un être qui avait partagé sa vie pendant seize années et la vue d’Alice, seule, qui souffrait, la dévastèrent. Quelques larmes coulèrent lorsqu’elle prit délicatement sa fille dans ses bras.
— Maman, Nala ne chante plus, sanglota-t-elle. Pourquoi, maman ? Pourquoi elle a fait ça ?
Désemparée face à la question de son enfant, elle la serra dans ses bras. Elle cherchait la meilleure manière de lui répondre quand Rozenn arriva. Sa mère inspecta la chienne et secoua la tête, dissipant ainsi son maigre espoir. Alors, elle tenta une explication :
— Tu sais, ma chérie, il y a des choses dans la vie qui se passent alors qu’on ne veut pas. C’est ce qui arrive à Nala. Elle est partie maintenant et nous, on doit rester pour faire vivre son souvenir. Comme ça, si tu le racontes, elle vivra à tout jamais. Tu comprends ?
Alice fit un timide signe d’acquiescement et se blottit un peu plus contre la poitrine de sa mère. Rozenn adressa un signe d’approbation à sa fille avant de lui indiquer la direction de la maison. Les deux femmes repartirent, essayant de retenir leurs larmes, la chienne serrée dans les bras de la grand-mère.
— On va lui faire un bel endroit quand ton père va rentrer. Dans sa tombe, on mettra la peluche qu’elle aimait bien. Puis, sur le dessus, on fera pousser de belles fleurs de toutes les couleurs. D’accord, ma puce ? Elle essayait de consoler un peu sa fille. Tu iras avec mamie chercher les graines pendant que je m’occupe de Nala.
— Maman, répondit-elle en relevant la tête d’un coup, il faut qu’on la mette avec son arbre. Elle aimait bien se coucher dessous. Comme ça, il sera content lui aussi. Il sera plus tout seul.
— Nala avait un arbre ? questionna Rozenn derrière elles, regardant la chienne dans ses bras. Il est où, cet arbre ?
— C’est lui, là-bas.
Alice désigna du doigt la forêt.
— Le petit à trois branches, il est tout seul parce que les autres ne chantent pas comme lui. Mamie, tu sais, ils étaient bien tous les deux. Nala, elle l’aimait bien, dit-elle entre deux reniflements.
Alice utilisait souvent des phrases un peu cryptiques pour une enfant de son âge. Depuis qu’elle avait appris à parler, elle montrait des difficultés à s’exprimer. Il y était souvent question de chant ou de vibration, ce qui laissait ses interlocuteurs dans le flou, mais cette fois, les deux femmes avaient compris.
— D’accord, ma chérie, lui répondit Rozenn. On le dira à ton père quand il rentrera du travail.
Elles rejoignirent la maison pour organiser les soudaines funérailles.
— Maman, dit Lilwenn. Tu déposes Nala dans son panier. J'irai chercher une de ses couvertures propres pour la couvrir. Tu t’occupes d’Alice, après ?
— Oui, on va aller chercher la boîte de graines dans l’atelier en attendant Raphaël.
Elle déposa l’animal avec une extrême délicatesse, avant de prendre l’enfant recroquevillé dans les bras de sa fille. Elle la sentit serrer son cou et une vague de chaleur parcourut son corps. Cette étreinte remplie de vie, après qu'elle eut porté la chienne, eut un effet revigorant sur elle. Poussée par un élan d’affection, elle embrassa le front de sa petite-fille.
— On va prendre beaucoup de graines, lui susurra Alice à l’oreille. Pour que tous ses souvenirs fleurissent.
La grand-mère sourit tristement. Elle quitta la cuisine, avec son petit ange dans les bras, la reconnaissance illuminant ses yeux. La bâtisse vers laquelle elles se dirigeaient était un ancien entrepôt à fourrage, en face de la maison, reconverti par Rozenn et son mari disparu en atelier de couture. L’étage servait d’aire de stockage pour un amoncellement inépuisable d’objets, achetés compulsivement ou légués par sa famille. S’y côtoyaient des armoires anciennes, des portants remplis de vêtements, des outils de jardinage neufs et bien d’autres choses dans un agencement chaotique.
— Tu viens avec moi là-haut ? dit-elle en déposant sa petite-fille sur le sol. On va faire une exception à la règle, aujourd’hui.
Alice n’avait jamais eu le droit de monter au grenier. Le danger de l’escalier, couplé à celui des objets empilés un peu n’importe comment, s’était avéré être un trop grand risque pour que ses parents acceptent.
— Oui, dit l’enfant, poussée malgré elle par la curiosité. Peut-être qu’il y a une balle neuve pour Nala.
— Pourquoi pas, ma chérie, on va bien chercher, ajouta-t-elle en prenant la main d’Alice pour monter les marches. C’est une brillante idée, la balle. Ça lui aurait fait plaisir.
Elles furent rattrapées par l’émotion en repensant à Nala, qui courait après son jouet préféré, et se turent pendant toute leur prudente ascension. Rozenn pressa un interrupteur et la lumière électrique, produite par un néon central, éclaira l’amas d’objets, symbole d’une vie déjà bien remplie pour une consommatrice invétérée. Malgré le désordre, il n’y avait pas la moindre trace de poussière, grâce au père d’Alice, qui s’était découvert une nouvelle passion pour agencer et inventorier le grenier, le samedi matin.
— Mamie, c’est quoi tout ça ? questionna Alice avec une pointe d’impatience dans la voix.
— C’est ma caverne des merveilles à moi, dit-elle avec fierté. Allez, viens, allons chercher les graines de fleurs et la balle pour Nala.
L’enfant s’était donné la mission de trouver le jouet adoré de la chienne. Elle réprima au mieux sa curiosité pour tous les souvenirs matériels de sa grand-mère en lâchant sa main et partit dans les étroites allées aménagées par son père.
— Viens voir par ici, ma cocotte ! dit Rozenn en soulevant un carton. J’ai besoin de toi pour prendre la boîte de graines !
— J’arrive, mamie !
En prononçant ces mots, Alice effleura un objet de son coude. Le son, étouffé par une housse de tissu protégeant l’objet, pétrifia l’enfant. Les appels répétés de sa grand-mère n’eurent aucun effet. Elle restait là, hypnotisée par la vibration qu’elle venait d’entendre. Ce bruit, cette voix, c’était ça qu’elle espérait, qu’elle attendait depuis toujours. Elle tendit une main tremblante vers le morceau d’étoffe protecteur, mais fut brutalement interrompue. Des mains lui saisirent doucement les épaules et une voix affolée appela :
— Alice ? Ma chérie, tu vas bien ? Qu’est-ce que tu as ? Rozenn, déjà éprouvée par la mort de sa chienne et voyant sa petite-fille sans réaction, commençait à paniquer.
— Mamie, dit Alice dans un souffle. C’est ça !
Celle-ci suivit son regard et comprit de quoi elle parlait. Elle souleva la housse, révélant un violoncelle pour enfant d’un mètre environ, de très simple facture.
— C’est de ça dont tu parles ? Alice confirma d’un signe de tête vigoureux. Je crois que c’est l’instrument avec lequel mon grand-père a appris. Il est encore un peu grand pour toi, chérie. Tu veux essayer quand même ?
Alice hésita.
— Je peux vraiment le toucher, mamie ? Elle la regardait, pleine d’espoir.
Recevant l’autorisation, elle se précipita vers l’instrument. Elle le regarda un moment, puis tendit une main vers les quatre cordes d’acier. Son doigt se posa sur le do et glissa le long du fil de métal. Le gémissement discordant qui sortit de l’instrument déclencha une grimace chez Rozenn et un frisson de plaisir chez Alice.
— Attends, mon trésor, il est désaccordé. On demandera à ta mère de s’en occuper. Je crois qu’elle sait comment on fait, dit-elle pour rassurer sa petite-fille.
— Mamie ! s’écria l’enfant sans tenir compte de la remarque. Mamie, c’est ça ! Je peux parler maintenant, tu as entendu ? C’est merveilleux, mamie !
Elle ne s’arrêtait plus. Elle allait à sa grand-mère, puis retournait à l’instrument pour toucher les cordes. La dissonance qui en résultait semblait la mettre en joie. Rozenn intervint :
— Alice, stop ! J’ai bien compris que tu aimes le violoncelle, mais on était là pour autre chose, non ?
Elle s’en voulait déjà d’avoir si brutalement interrompu son plaisir, pour la ramener vers la triste réalité.
— Mais mamie, répondit la jeune fille, qui n’avait rien perdu de son enthousiasme. Avec ça, on va pouvoir encore mieux dire au revoir à Nala. Il faut l’amener avec nous !
Devant la supplique de l’enfant, elle décida de prendre l’instrument avec elle. Elle le remit dans sa housse avec l’aide d’Alice, vérifia que l’archet était toujours avec, puis dit :
— Bon, maintenant, on va prendre la boîte à graines et chercher la balle. Tu arriveras à te débrouiller avec les deux si je porte le violoncelle ?
Alice confirma d’un geste et suivit sa grand-mère pour récupérer les semences. Une fois tout rassemblé, elles se mirent à la lourde tâche de tout emporter à la maison. À leur retour, Raphaël était déjà là, dans son costume gris. La trentaine, le regard perçant, affecté d’un embonpoint rendant hommage à la qualité des repas préparés par sa femme et sa belle-mère, il renvoyait une image de rigidité, empreinte de douceur lorsqu’il regardait sa fille. Le couple se tenait au chevet de Nala. Lilwenn pleurait en lui caressant la tête une dernière fois. Elle avait déjà tout préparé pour l’animal, sa peluche préférée calée dans son cou.
— Bonsoir, dit gravement Raphaël en les voyant arriver.
Il tendit les bras vers sa fille. Elle déposa la boîte et la balle sur la table, puis alla se blottir dans l’étreinte de son père. La vue de Nala ayant ravivé sa douleur, elle écrasa quelques larmes sur la poitrine familière. Il la souleva et déposa un baiser sur sa joue. Il prit la balle neuve qu’elle avait rapportée pour aller la déposer dans le panier de la chienne, tenant Alice toujours serrée contre lui.
— Maman m’a dit que tu voulais que Nala soit mise sous un arbre spécial ? interrogea-t-il d’une voix chaude.
— Oui, dit-elle doucement. Son arbre.
— Tu peux m’y emmener et me tenir la lampe, s’il te plaît. Il fait déjà nuit et je dois préparer l’endroit.
Elle hocha la tête en essuyant son visage de sa manche. Elle alla chercher la lampe de poche, pendant que Rozenn déposait le violoncelle devant son beau-fils et sa fille.
— Maman ? s’étonna Lilwenn, qui avait détaché son attention de l’animal. Tu peux me dire ce que cet instrument fait ici ? Non, ne me dis rien, c’est Alice, pas vrai ?
— Rozenn, enchaîna Raphaël, la voix chargée de reproche. Je sais que tu veux bien faire, mais on t’a déjà dit de ne pas céder à tous ses caprices. Sa chambre est déjà remplie de glands, de cailloux, de plumes et d’autres trucs qu’elle t’a fait ramasser dans toute la forêt. Puis tu aurais pu te faire mal dans l’escalier.
— Vous auriez dû la voir avec les cordes de cet instrument… Elle était tellement heureuse que j’ai pas pu lui refuser. D’ailleurs, Lilwenn, tu vas devoir l’accorder parce qu’elle veut l’utiliser ce soir… Elle ajouta, un peu agacée… Et je ne suis pas encore impotente ! Je peux très bien descendre un violoncelle d’enfant d’un étage, quand même.
Sa fille leva les yeux au plafond en récupérant l’instrument. Habituée aux demandes loufoques de son enfant, elle se mit à la lourde tâche de l’accorder, avec un vague souvenir de sa seule année au conservatoire.
— Bon, d’accord, capitula Raphaël. On ne va pas plus l’accabler ce soir. Voir Nala mourir sous ses yeux, ça fait déjà beaucoup pour un gosse normal de quatre ans, alors pour Alice…
Lilwenn le coupa brutalement, faisant vibrer les cordes sous l’archet.
— Ta fille est normale ! Quoi ? Parce qu’elle ne comprend pas les choses comme toi à son âge, ça fait d’elle une bizarrerie ? Tu ne vas pas t’y mettre, toi aussi ! Y’a pas eu assez avec son instit de maternelle et le psy ! Tu veux aussi la mettre dans une institution, c’est ça ?
Raphaël avait gaffé et resta interdit devant la juste colère de sa femme. Elle était déjà assez peinée par la mort de sa chienne et il avait touché, par erreur, un sujet très sensible. Il fut sauvé par le retour d’Alice, fonçant vers sa mère :
— Tu fais quoi, Maman ? lâcha-t-elle, le souffle court.
— J’accorde le violoncelle, chérie. Si tu veux essayer tout à l’heure, il faut qu’il sonne juste. Alors, je frotte l’archet sur les cordes pour voir si c’est la note juste. Tu vois, là, c’est bon, dit-elle en produisant un la. C’est comme ça qu’on utilise cet instrument.
Alice ne parlait plus. Elle fixait sa mère, regardant l’archet glisser sur les cordes. Elle fut sortie de sa transe par son père, qui la prit dans ses bras :
— Il faut y aller, ma puce, sinon, ce sera trop tard. Tu me guides ?
L’enfant lança un dernier regard en arrière, avant de franchir la porte-fenêtre de la cuisine. Un faisceau lumineux balaya rapidement la pièce, puis s’orienta vers les bois. Restée seule avec Rozenn, Lilwenn s’effondra sur l’instrument et se mit à pleurer :
— Je n’y arriverai pas, maman, murmura-t-elle. Je fais la leçon à Raphaël, mais je ne vaux pas mieux. Ma fille est merveilleuse, et je n’ai aucun doute là-dessus, toujours de bonne humeur, gentille, désintéressée, sincère. Tu l’as bien vu, toi aussi. Même quand on l’oblige à rester à l’atelier avec nous, elle joue tranquillement dans un coin avec des bouts de tissu. Pourtant… Je ne sais même pas si elle a bien compris que la chienne était morte. Quand elle dit ces trucs, comme tout à l’heure sur le corps de Nala, j'ignore quoi lui dire. Je ne sais plus, maman, je suis perdue. Qu’est-ce qu’elle va devenir si je ne suis même pas capable de parler avec elle ?
Rozenn embrassa sa fille. La mort de la chienne et les mots maladroits de Raphaël avaient fait remonter son angoisse. Elle avait été très éprouvée, au début de l’année scolaire, quand Alice avait dû passer toute une série de tests psychiatriques.
— Tu sais que ta fille t’adore, et ça, c’est déjà extrêmement précieux. Pour ce qui est de comprendre son enfant, c’est le travail de toute une vie, ma chérie. Moi, par exemple, je ne comprends toujours pas pourquoi tu as épousé ce maniaque de Raphaël, lâcha-t-elle pour détendre l’atmosphère. Ça fait à peine quatre ans que tu partages ta vie avec ton enfant. Laisse-toi le temps… Aime-la, accompagne-la, soutiens-la, regarde-la grandir, et tu finiras par entrer dans son monde.
— J’espère pouvoir faire aussi bien que toi un jour, soupira Lilwenn, rassérénée par les tendres paroles de sa mère.
Elle retourna à sa tâche, décidée à comprendre les raisons qui incitaient Alice à vouloir le violoncelle.
— C’est la soirée de Nala, se motiva-t-elle en séchant ses larmes. Alors, on va faire en sorte que tout se passe pour le mieux.
Sa mère approuva, en allant donner elle aussi une dernière caresse à sa chienne. Le chagrin revint comme une vague, en repensant à la petite boule de poils qui l’avait choisie en se jetant dans ses pieds, seize ans plus tôt. Nala, si douce et pleine d’entrain. Son cœur se serra. Elle passa la main dans la toison de l’animal, perdue dans les souvenirs des belles années qu’elles avaient partagées.
Tout était prêt lorsque Alice et Raphaël réapparurent sur le seuil. Sans plus attendre, la petite procession se mit en route. En tête, l’enfant éclairait le chemin, suivie de sa mère et de sa grand-mère, qui tenaient chacune un bord du panier de la chienne. Fermant la marche, Raphaël portait l’instrument, sans trop savoir pourquoi. Ils arrivèrent, peu de temps après, devant un chêne malingre, couronné de trois branches au feuillage clairsemé. Au pied de l’arbre, ses racines proéminentes dessinaient une cuvette exiguë. C’était ici que Nala aimait s’allonger et c’était là que Raphaël avait creusé le trou.
— Tu es sûre que c’est cet arbre, mon ange ? questionna Rozenn, peu rassurée par l’aura funeste qui se dégageait du chêne. Il y a d’autres arbres par ici qui sont mieux, non ?
— Mamie, dit Alice sur le ton de l’évidence, c’est avec lui que Nala voulait être. Pas avec les autres.
— D’accord chérie, répondit sa grand-mère, qui finit d’être convaincue par le souffle glacial de cette soirée d’hiver.
Les deux femmes déposèrent avec délicatesse le panier dans l’emplacement prévu. Raphaël posa l’instrument contre une racine et alla les aider, en demandant à sa fille de lui passer la lampe. Tous trois réajustèrent la couverture et les jouets dans le silence. Ils allaient dire quelques mots, mais s’arrêtèrent, déconcertés. Une corde vibra derrière eux, puis une autre, et encore une. La mélodie se faisait de moins en moins hésitante. Étrangement, ils se mirent à penser à Nala, les souvenirs remontaient, portés par la vibration des cordes frottées. Ils se sentaient bien, réconfortés par la bonté et la bienveillance de la chienne. Chaque note était imprégnée des sentiments profonds qui unissaient Nala à la petite famille. Ils commencèrent même à s’imaginer ressentir le bonheur de l’arbre accueillant l’animal. Sur le moment, ils n’osèrent pas se retourner. Ils craignaient de briser le charme. Lorsqu’ils le firent, ils durent se rendre à l’évidence, c’était leur Alice. Elle se révélait à eux dans son gilet de coton, sa robe blanche, ses longs cheveux roux soulevés par le vent, seulement éclairés par les rayons de lune. Elle était à genoux, ses jambes couvertes par d’épais collants, l’instrument calé contre son petit corps. Elle n’avait pas sorti la pique, par choix ou par ignorance. Les yeux fermés, elle laissait la musique vagabonder de son esprit jusque dans son archet. Elle pouvait enfin laisser son univers atteindre tous les êtres vivants, traversés par les vibrations de son instrument. Ses parents et sa grand-mère, déconcertés par cette vision onirique, ne pouvaient plus détourner le regard de l’enfant. Pendant un long moment, Alice ne s’arrêta pas de jouer. Le cocon de joie mélancolique qu’elle avait tissé, par sa musique, autour de cet arbre avait fait disparaître la fatigue, le froid, le temps. Ils ressentaient seulement l’amour que Nala avait donné et reçu. L’enfant leva l’archet tremblant, une dernière note vibra encore quelques instants, puis se tut. La chienne était partie.
— Maman, dit l’enfant d’une voix brisée par l’effort et le chagrin, les sortant de leur transe. On peut la laisser maintenant. Elle sera bien ici.
Ignorant comment réagir après ce qu’ils venaient de vivre, ils s’approchèrent ensemble du trou pour un ultime adieu. Puis Raphaël prit la pelle qu’il avait laissée contre l’arbre et recouvrit Nala. Pendant ce temps, Lilwenn avait pris sa fille dans ses bras et Rozenn s’était occupée de l’instrument. Après avoir répandu les graines, Alice s’endormit contre sa mère.
— Nous sommes bien d’accord, dit Lilwenn sur le chemin du retour. Je viens de voir ma fille jouer pendant plus de vingt minutes, à genoux dans le froid, d’un instrument qu’elle n’avait jamais touché avant ce soir.
— Oui, répondit, embarrassé, son mari, qui essaya de faire le point de façon rationnelle. Elle arrive à lire avec beaucoup de difficulté et ne comprend pas du tout la notion de chiffre, mais elle sait jouer d’un violoncelle. Je n’y comprends rien. Puis je ne sais pas si c’était l’émotion, ou le fait que ce soit ma fille, mais j’ai l’impression que son morceau était magnifique.
— C’était pas qu’une impression, ajouta Rozenn avec fierté. Sa composition avait même quelque chose d’ensorcelant, vous ne trouvez pas ? Elle était rayonnante, notre petite musicienne. En tout cas, moi, ça m’a pris aux tripes.
— C’est peut-être l’émotion de voir mourir Nala qui a déclenché ça. Vous savez, comme ces personnes qui se découvrent des forces insoupçonnées dans les moments de tension… mais je me demande si une enfant de quatre ans peut vraiment faire ça.
Raphaël, pragmatique et redoutant toujours de voir son enfant associé au mysticisme de l’aïeule, voulut conclure le débat :
— On verra demain, et si ça lui plait toujours, on pourra l’inscrire au solfège.
Après cette soirée, l’instrument ne la quitta plus. Elle jouait dans l’atelier, où sa mère et sa grand-mère travaillaient, illuminant leurs journées. Elle jouait dans le jardin ou sur la tombe de Nala une fois par semaine, accompagnée d’un de ses parents. Elle jouait dans sa chambre le soir avant de se coucher, en s’endormant souvent dessus. Ces mélodies étranges, jamais identiques, semblaient bénéfiques à ceux qui l’entendaient. Lilwenn et Raphaël avaient essayé de l’interroger au début, lui faisant même donner des cours. Cependant, Alice ne comprenait pas les questions qu’ils lui posaient et restait totalement hermétique à toute forme d’éducation musicale. Pire, elle n’arrivait pas à associer les notes et les partitions aux sons qu’elle produisait. Alors, après quelques mois, ils se rangèrent à l’avis de Rozenn et acceptèrent ce cadeau, profitant de la musique de leur enfant. Depuis sa naissance, Alice avait montré quelques difficultés à comprendre les règles du monde qui l’entourait. Des absences répétées, des choses basiques qu’elle ne comprenait pas, des réflexions existentielles touchant au mystique. Elle eut très vite des problèmes pour être acceptée. Ses parents essayèrent la crèche pour la sociabiliser. Elle ne resta qu’une journée, pleurant sur les genoux d’une sympathique auxiliaire. Le passage à la maternelle ne fut pas plus concluant. Ils l’emmenèrent voir un spécialiste à la demande de l’enseignante et de la directrice d’établissement. Leur fille fut diagnostiquée hypersensible, avec un léger retard intellectuel et une dyscalculie prononcée. On leur suggéra alors un établissement spécialisé. Ils ne voulurent pas en entendre parler, surtout Lilwenn, qui ne voulait pas accepter que le problème vienne de sa fille. Ils décidèrent de lui faire la classe jusqu’à l’école primaire, pour voir si elle pouvait apprendre le savoir de base.
C’est ainsi qu’elle grandit jusqu’à ses sept ans, entourée de sa famille, entre la musique, les bois et le calme de sa maison. En dehors de son instrument, elle se passionnait pour les chansons que ses proches écoutaient. Elle aimait aussi les histoires, les contes que lui lisaient ses parents, ou les livres que lui expliquait sa grand-mère. De plus en plus attirée par le contenu de toutes ces pages pleines de mots, elle redoubla d’efforts pour apprendre à lire. Quand elle sut se débrouiller seule, elle prit l’habitude, tous les soirs, quand Lilwenn et Rozenn cuisinaient, de leur faire la lecture d’un chapitre ou deux de son ouvrage du moment. Elles prenaient énormément de plaisir dans ce moment de partage quotidien. Alice vivait pour l’amour, la musique, la nature et les mots, et désirait que ce bonheur ne prenne jamais fin. Un matin, juste avant le début de l’été, elle fut réveillée par des cris provenant du rez-de-chaussée. Ses parents étaient revenus la veille d’un voyage de quelques jours et, depuis, quelque chose sonnait faux. Poussée par la curiosité et son estomac, elle descendit en hâte les escaliers. Les voix venaient de la cuisine. Elle éprouva l’ambiance anormalement pesante dans la maison. Elle ouvrit la porte sur la fin d’une exclamation violente de sa grand-mère :
— … Et vous allez me laisser seule ? Vous avez pensé à Alice ? Elle va le prendre comment, tout ça ?
Rozenn, d’un côté de la grande table, s’opposait au couple qui subissait la tempête sans fléchir, les bras croisés.
— On ne pense qu’à ça, Maman ! Tu crois que j'ignore comment est ma fille… C’est mieux qu’elle fasse sa rentrée des classes là-bas, elle n’aura pas de coupure comme ça. Puis Raphaël s’est donné du mal pour avoir cette promotion, alors c'est normal qu’on accepte d’y aller.
Cet orphelin, venu de Paris avec son seul diplôme de comptabilité en poche, avait été embauché par une petite entreprise de négoce de vin. Peu de temps après, il avait fait la connaissance de Lilwenn lors d’une fête votive, et le jeune couple s’était installé dans la maison de sa belle-famille. Après quatorze ans d’effort et de professionnalisme, il était enfin récompensé. Sa société avait décidé d’élargir ses activités dans le sud de la France. Elle avait proposé un poste de directeur à Raphaël, qui avait accepté.
— Mamie ? Qu’est-ce que vous faites ?
— On discute de choses importantes avec ton papa et ta maman, ma chérie, répondit-elle. Tu veux une tartine de miel ou deux ?
Alice regarda sa grand-mère, qui forçait son sourire, et ses parents, crispés sur leurs chaises. Elle fit alors le tour de la table pour faire sa bise matinale à chaque membre de la famille. Elle ajouta qu’il ne fallait pas se disputer et s’assit, fière d’avoir résolu le conflit, pour boire son chocolat chaud. Les trois adultes la regardèrent avec une certaine inquiétude. Lilwenn finit par se décider en soupirant :
— Ma puce, dit-elle de sa voix douce. Je vais te dire pourquoi mamie se dispute avec nous, d’accord ?
Sa fille accepta d’un signe de tête en saisissant sa première tartine.
— Tu sais ce que c’est, un déménagement ? Alice confirma. Eh bien… On va déménager le mois prochain. On a acheté une maison et tu verras, elle est très jolie. Ta future chambre a une vue magnifique !
Elle continua à manger placidement.
— Alice, tu comprends ce que maman t’a dit ? s’énerva Raphaël. On va partir d’ici !
— Oui, j’ai compris, mais c’est plus près de la forêt qu’ici ou plus du village ? Parce que, pour aller voir Nala, ce sera plus long si c’est au village. Je préfère la forêt.
Les visages de son père et de sa mère se décomposèrent.
— Trésor, coupa sa grand-mère. Vous allez partir très très loin et je ne viendrai pas avec vous. Tu ne pourras plus aller voir Nala ou la forêt. Tu comprends, maintenant ?
Alice s’arrêta de manger. Elle dévisagea les trois adultes avant de sortir de table sans un mot. Une fois encore, on imposait à son monde un changement brutal. Une fois encore, son univers de calme et de bonheur se fissurait. Revenu dans sa chambre, elle serra Émilie dans ses bras un moment, avant d’en sortir son archet. Il fallait qu’elle expulse la douleur que ses yeux, malgré toutes leurs larmes, n’arrivaient pas à éloigner. Quelques minutes plus tard, les premières notes de sa nouvelle composition pleine de détresse se répandirent dans la cuisine, affligeant Lilwenn, Rozenn et Raphaël.
Le mois qui suivit, elle changea ses habitudes et alla au quotidien sur la tombe de Nala avec sa grand-mère qu’elle ne lâchait plus. Elles faisaient le marché ensemble, elles partaient pour de longues balades en forêt, elles prenaient leur bain toutes les deux et elles dormaient dans le même lit, l’enfant se serrant à elle toutes les nuits. En soirée, pendant que Lilwenn et Raphaël préparaient les cartons, elles lisaient ensemble dans le canapé, Alice collée à sa grand-mère pour s’imprégner de ses vibrations. Le jour du départ arriva trop vite à son goût. Elle n’était pas prête lorsqu’ils déposèrent son ours en peluche et son violoncelle sur la banquette arrière. Alice fit un dernier adieu à sa grand-mère. Elle lui fit promettre de venir la voir, puis elle l’enlaça avec tout l’amour que pouvaient offrir ses petits bras. Elle ne voulait plus la lâcher. Son aïeule, à contrecœur, desserra l’étreinte et ferma la portière en cachant son visage baigné de larmes. La voiture démarra et une nouvelle fois, tout s’arrêtait brutalement. Elle venait d’être arrachée à sa maison, à sa grand-mère, à sa forêt, à tout ce qui faisait son bonheur, ses racines. Comme tous les enfants de son âge, elle n’aurait jamais voulu quitter son cocon de joie éternelle.

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