Elle baissa la tête et enfonça son visage dans le tissu rembourré, essuyant ses larmes. Il fallait qu’elle se reprenne. La douceur d’Émilie et le souvenir de sa balade de la veille, en compagnie de Céleste et de Jessica, conservés dans les senteurs boisées de la peluche, lui avaient donné une nouvelle détermination.
— Je peux quand même le faire, se dit-elle. On se connait depuis tant d’années, on partage tant de souvenirs… Toutes ces histoires, au cinéma, au musée, chez moi, chez elle, ces nuits blanches à finir un livre ensemble ou à écouter de la musique, l’une contre l’autre, je vois pas comment cette endive peut rivaliser avec ça…
L’image de ce légume, associée à une personne, était sa manière à elle de la déprécier. Les autres endives de son répertoire étaient surtout les personnages bellicistes de ses manuels d’histoire.
— … C’est décidé, après le concert, je me lance. Je ne la laisserai pas partir, comme je l’ai fait avec Gabrielle. Surtout pas avec cet horrible légume qui chante si faux.
Rassérénée, elle se leva enfin et raccrocha Émilie sur la housse contenant son instrument. Elle rejoignit le petit groupe en se forçant à sourire, pour masquer son trouble et afficher un peu de contenance. L’esprit encore embrumé, elle perçut des bribes de discussion portant sur Jessica et Nicolas, sur leur rencontre et son héroïsme devant les forces de l’ordre. Il l’avait protégé d’un tir de flash-ball, avant de l’aider à fuir.
— … Lice ! Alice !
Jessica agitait sa main libre devant son visage :
— Enfin ! Tu dors ou quoi ? J’avais soigné mon apparence uniquement pour toi, mais tu ne dis rien. Tu ne m’as même pas regardé. Puis, Nicolas va être vexé. Il est venu de Paris juste pour te rencontrer. Tu imagines, un si beau garçon vient te voir, toi ! Tu aurais pu le saluer quand même.
Elle conclut par un coup de coude taquin au jeune homme confus.
— Oui, euh, non… enfin… balbutia Alice. J’écoutais, tu sais, c’est juste le concert et tout ça, tu vois. Ça fait un peu beaucoup pour moi.
En panique, ses mots confus finirent dans un souffle, sa voix douce s’étiolant à mesure que grandissait son trouble. Elle voulut tout de même lui faire plaisir et lâcha dans un dernier effort :
— Bonjour, Nicolas.
Il répondit à son salut d’un signe de tête désinvolte, son visage trahissant sa déception. Alice ne fit pas attention aux vibrations de dégoût qui émanaient de lui. Elle n’avait d’yeux que pour Jessica. Elle se mit à regarder ses pieds nus, essayant de masquer son embarras. L’image de l’adolescente si radieuse, criant sa féminité avec autant d’assurance, c’était trop pour elle. Ses joues étaient en feu. Son amie était vraiment magnifique.
— Oh ! Regarde, mon garçon ! S’étrangla de surprise Rozenn, interprétant mal l’émoi d’Alice. Je crois que c’est la première fois que je vois rougir ma petite-fille à la vue d’un homme. Trop tard pour celui-là, ma chérie, enchaîna-t-elle en s’approchant, mais maintenant, on sait enfin ce qui te plaît ! Nicolas, vous n’auriez pas un frère ?
Elle se mit à rire en attrapant Alice par les épaules, l’enveloppant d’un tendre regard.
— Mamie, dit Jessica un peu gênée, si tu continues comme ça, je crois qu’elle va exploser.
Alexandre reprit, en se couvrant la tête :
— C’est vrai qu’elle est de plus en plus rouge, là. Ça ne va plus tarder.
Alice n’avait rien suivi de l’échange. Elle ne se remettait pas du tumulte émotionnel qu’elle venait de vivre. Le final éblouissant de Jessica, dans sa nouvelle parure de femme, l’avait terrassée. La vague de bonheur avait vidé ses dernières forces. Elle faillit tomber à la renverse lorsque sa grand-mère lui avait touché les épaules. Elle revint à elle en sentant des lèvres chaudes sur sa joue. Rozenn finit de lui faire la bise avant de se diriger vers la sortie.
— Allez, les enfants, je vous laisse. Sinon, le temps que j’arrive jusqu’à l’estrade, le spectacle sera terminé. Toi, ma chérie, tu roucouleras un autre jour. Aujourd’hui, tu te concentres sur ta musique. Demain, on verra pour mes futurs petits-enfants, conclut-elle dans un rire en sortant de la pièce.
Alice se demanda pourquoi elle lui parlait de descendance, mais vu la réaction amusée des autres, sa grand-mère avait encore dû faire une plaisanterie à ses dépens. Après son départ, Alexandre se rapprocha de Nicolas, entamant une nouvelle conversation avec lui, où il était visiblement question des activités de ce dernier. Une tentative comme une autre de sociabilisation.
Jessica, quant à elle, intriguée par les absences répétées de son amie, les abandonna :
— Dis-moi, Alice, c’est une nouvelle robe que tu portes, toi aussi ? La petite frise, c’est nouveau, pas vrai ? demanda-t-elle en se rapprochant pour mieux voir.
L’enthousiasme de la jeune fille la réveilla brusquement. Elle cria maladroitement sa réponse, maîtrisant mal le volume de sa voix.
— Oui, tu as vu ! Mamie m’a dit qu’elle l’a finie dans le train ce matin ! Elle me l’a donnée tout à l’heure pour le concert.
Sa passion revint en partageant le souvenir sensoriel derrière les fleurs. Ses yeux brillaient à nouveau, et un sourire radieux ensoleillait son visage rond. Pleine d’allégresse retrouvée, elle souleva le bord de sa robe dans l’intention de montrer à Jessica la broderie de plus près. Son interlocutrice s’empressa de la remettre en place, en jetant un coup d’œil gêné aux garçons. Son amie n’avait jamais compris le concept de pudeur. La troisième fois, Jessica lui fit la remarque, mais sa seule réponse fut un haussement d’épaules. La pétillante rousse ne s’arrêtait plus, lui parlant de sa bague et de son après-midi. Jessica, soulagée, la souleva par la taille pour ramener son visage devant le sien. Leurs regards s’entrelacèrent dans une joie commune. Celle-ci savourait le bonheur de retrouver enfin sa complice de toujours, tandis qu’Alice, lovée contre elle, se laissait envahir par le vertige doux de sa proximité. Perdue entre son parfum de fleur d’oranger et le contact de sa peau sur la sienne, elle était en train de se liquéfier dans ses bras. Jessica l’acheva en lui susurrant à l’oreille :
— Mon Alice est enfin de retour. Tu m’as fait peur tout à l’heure, j’ai cru qu’on t’avait perdu. Tu sais que je ne peux rien faire sans toi. D’ailleurs, il faut qu’on parle, toi et moi. J’ai beaucoup de trucs à te raconter.
Alice, écarlate, le souffle court, hocha simplement la tête et retomba dans son exquise semi-léthargie.
— Dites les filles, on fait quoi alors après le concert ? On va faire un tour sur la plage ? Ou on va chez la star, pour manger avec tout le monde ?
Cette voix grave avait le don de toujours tomber au mauvais moment. Alexandre venait de terminer un débat enflammé avec Nicolas, ayant trouvé un sujet commun avec Elden Ring, qui était leur activité favorite depuis le mois de février. Les aventures de leur Sans-éclat avaient réussi à les occuper un moment, mais c’était tari. Ils étaient donc revenus vers les filles, embarrassés par le silence qui avait conclu leur discussion. Insistant, il ajouta :
— Sans vouloir vous influencer, Rozenn nous a préparé un panier de pique-niques au cas où. Si Alice se retient un peu, il devrait même y avoir assez pour Nicolas.
En la déposant précautionneusement au sol, Jessica gloussa à l’évocation du légendaire appétit de la jeune fille. Pourtant, à son grand étonnement, celle-ci n’eut aucune réaction, sinon un vague soupir, accompagnant son retour sur Terre.
— Non, désolé, s’imposa un Nicolas plein d’assurance, récupérant la main de sa petite amie dès qu’elle avait lâché Alice. Ce soir, je l’enlève. On va sur le bateau de mes parents, à Argelès, pour finir la soirée. Comme ça, demain, elle ne sera pas obligée de se lever aux aurores pour aller à son oral.
La fin de sa déclaration sonna comme une excuse et ses mots firent rougir Jessica. Alexandre siffla, et s’amusa de la situation aux dépens du jeune couple :
— Ah ouais, un bateau ! Tu ne fais pas les choses à moitié, toi, lança-t-il à l’intention de Nicolas. Ceux qui ont essayé avant toi avaient juste des mobylettes ou des voitures. Vous couchez pas trop tard quand même. Demain, c’est huit heures du matin, ton épreuve, Jess, et faut que t’aies les idées claires.
Jessica, confuse, ignora les remarques déplacées, en se rappelant ce qu’elle devait leur annoncer :
— C’est vrai, j’avais presque oublié ! Elle parla à toute vitesse d’une voix hésitante. Je suis désolée, Alice. Ça s’est un peu décidé à la dernière minute… On part tout de suite après le concert avec ses parents. Ils vont nous ramener avec eux et ils ne veulent pas rentrer trop tard. Ils repartent demain dans la matinée pour Paris. Ils avaient pris quelques mois de vacances avec Nicolas, et ils sont restés ce soir juste pour te voir jouer. Elle essaya de se rattraper maladroitement. Tu deviens une vraie star ! La couverture d’un magazine et, maintenant, des personnes qui viennent de partout pour t’écouter !
Nicolas surenchérit :
— Oui, mes parents avaient vraiment envie de t’entendre, et c’est une super idée pour conclure les vacances. D’ailleurs, chérie, puisque nous en sommes là et que tu l’as déjà dit à tes proches. Il ne fit pas attention à l’expression affolée imprimée sur le visage de Jessica, qui n’eut pas le temps de l’arrêter. Elle est reçue à HEC et… Aïe ! s’époumona-t-il, surpris.
Elle venait de broyer sa main, mais le mal était fait. Surtout avec un ami comme Alexandre, la perspicacité incarnée. Il releva tout de suite la bourde de Nicolas :
— Tu avais postulé à HEC sans nous le dire ! Sans en discuter avec nous ? Jess, là, tu me fais de la peine. Ainsi, si tu obtiens le bac, ce qui pour toi sera une formalité, l’année prochaine, tu pars à Paris ? Tu comptais disparaître sans nous le dire…
— Hé, le coupa Jessica. Je voulais tranquillement l'annoncer demain à Alice et t’en parler après. Puis, disparaître, c’est un peu fort, je reviendrai sûrement pour les vacances, au moins à Noël. Puis, j’aurai surement besoin de toi pour mes révisions. Elle voulut se venger pour les remarques qu’il lui avait faites. Je te rappelle, tout d'abord, que, toi aussi, tu es parti pour tes études à Paris, et ensuite, tu tiens à ce qu’on reparle de ton annonce surprise en Norvège !
— Oui, enfin, moi, je vous en ai parlé avant, dit-il sèchement avant de reprendre. Arnaud et Costanza sont d’accord avec tout ça ? Pour le bateau aussi ?
Ils échangèrent leurs griefs pendant un moment, mais n’arrêtaient pas, tout au long de leur dispute, de lancer des regards nerveux dans la direction de leur amie. Jessica, sentant monter le malaise, se tourna vers l’adolescente qui restait silencieuse :
— Alice, je suis vraiment désolée que ça se passe de cette façon, juste avant ton concert en plus. Je voulais qu’on se voie tranquille demain. Elle lui posa la main sur l’épaule. Enfin, je viens toujours après mon épreuve d’éco. Tu me feras un délicieux repas et on discutera de tout ça. D’accord ?
Elle n’eut aucune réaction. Alexandre fit le même geste sur l’épaule opposée.
— T’inquiète pas… On n’est pas encore partis. Moi, je reste encore quelques années et Jess reviendra vite. Puis l’été ne fait que commencer, et on va faire en sorte qu’il soit inoubliable.
L’angoisse le gagnait quand le regard de Jessica, débordant de reconnaissance, se posa sur lui. Il avait senti sous sa puissante main les légers tremblements du corps d’Alice. Il le savait bien, la jeune fille avait besoin de beaucoup de temps pour digérer ce genre d’annonce. Surtout depuis l’abandon de Gabrielle et son énorme bourde en Norvège. Il fallait faire quelque chose, sinon, il n’y aurait pas de concert. Il reprit en jetant un coup d’œil appuyé à Jessica :
— Je crois que notre artiste en a un peu ras le bol de toutes nos histoires, alors qu’elle doit commencer à se concentrer. Puis, si on n’y va pas maintenant, on risque de ne plus pouvoir atteindre le devant de la scène, nous non plus.
Avec toute la délicatesse dont il disposait, il lui prit le visage dans les mains et lui souffla :
— Ça va aller, Alice. Déchire tout ce soir. Fais-nous rêver comme tu sais si bien le faire. On verra demain pour la suite. Un jour après l’autre !
Elle lui sourit légèrement, mais en accrochant son regard, il vit qu’une larme naissait au coin de son œil. Le cœur serré, il s’exclama :
— Allez les tourtereaux, on y va ! La star a besoin d’être seule.
Jessica ne trouva rien à ajouter et le suivit vers la sortie. Elle agita sa main libre en direction de la jeune adolescente, en lançant quelques phrases toutes faites, sans conviction :
— On est avec toi ! Montre à tous ces touristes qui tu es ce soir ! Ensorcelle-nous !
Alors qu’elle allait franchir le rideau, elle fut stoppée par la main de Nicolas dans la sienne. Elle écarquilla les yeux d’horreur en entendant les premiers mots qu’il prononça sur un ton enjoué :
— Hé ! J’étais venu pour poser des questions à la sorcière des Pyrénées, moi. Tout le monde se les pose sur les réseaux sociaux ! C’est vrai que tu te promènes seul, la nuit, dans la forêt ? Que tu joues toujours en improvisation ? Tu n’as vraiment pas de partitions ? C'est vrai…
Il n’eut pas le temps de finir sa phrase. Jessica, tremblante, l’interrompit sèchement en lâchant sa main :
— Alice ne sait pas lire la musique. Des partitions ne lui serviraient à rien. Elle joue pas comme les autres. Pour comprendre, il faut assister à un de ses récitals. C’est précisément pour cela qu’on est venu. Elle n’est pas nyctalope non plus. Voilà ! Maintenant, tu la laisses tranquille !
Ils sortirent de la pièce sans que celle-ci prononce le moindre mot, le regard fixé dans le vide qui s’était emparé de son corps. Elle finit par s’écrouler à genoux, libérant les larmes qu’elle retenait depuis trop longtemps. Elle avait mobilisé toute son attention sur le petit îlot de bonheur que lui avait offert Jessica un peu plus tôt, pour ne pas pleurer devant eux. Maintenant qu’elle était seule, le souvenir de son odeur, sa chaleur, la douceur de sa peau, tout s’estompait. Les sanglots les emportaient au loin. Elle essaya de résister à ce flot intérieur, mais les larmes ne voulaient plus s’arrêter. Ce jour aurait dû être une journée de liesse, avec la conclusion dont elle rêvait depuis des mois. Elle avait tout prévu, l’endroit, le moment, ce qu’elle lui dirait. Elle avait même préparé un pique-nique avec comme dessert le gâteau qu’elles avaient partagé le jour de leur première rencontre. Tout était parfait, mais ce jour, il ne viendrait jamais. Il ne restait plus rien maintenant. Jessica avait brisé sa promesse, comme tous les autres avant elle. Son esprit se vidait progressivement. Elle s’allongea sur le sol. Elle ne voulait plus rien, ne pouvait plus rien. Elle n’avait plus la force, tout était fini. Elle devait oublier, enveloppée dans la fraîcheur du sol, son corps brûlant, déchiré dans une tourmente émotionnelle. Une voix qu’elle avait espéré ne plus jamais entendre vint faire voler en éclats son fragile refuge :
— Hé, attends-moi ! OK, c’est bon, j’ai gaffé à la fin, mais bon…
Nicolas, déçu et énervé de ne pas avoir eu ce qu’il voulait, attrapa la main tremblante de Jessica, marchant aux côtés d’Alexandre. Il reprit en essayant de se justifier :
— Tu m’excuseras, Jess, mais je m’attendais à autre chose. La légende est pas du tout à la hauteur de sa réputation. Elle est un peu… comment dire… retardée, non ? Puis le coup de la robe bon marché, c’était pitoyable, on aurait dit une gamine de trois ans se donnant en spectacle devant sa mère. Je sais que je t’avais dit vouloir la rencontrer, mais là… Je m’attendais à voir une femme mystérieuse et classe, pas une boulotte hippie un peu lente. Je pensais qu’on venait pour un concert mythique, mais je suppose qu’avec elle, ce sera juste dans la veine de ce bal de bouseux. Si elle est comme ça tout le temps, je vous plains. Vous devez la traîner comme un boulet tous les deux…
La voix se perdit en s’éloignant dans les couloirs labyrinthiques de l’open space, alors qu’un appel vibrait de plus en plus fort dans le corps engourdi d’Alice. Ce qu’elle venait d’entendre, à travers la fragile cloison, avait fait remonter des profondeurs quelque chose qui voulait sortir.
Ils s’arrêtèrent tous les trois devant la porte de la mairie béante. Alexandre explosa le premier. Les poings serrés, livide, il se maîtrisa suffisamment pour articuler :
— Écoute-moi bien, connard suffisant ! On va éclaircir les choses. Alice a un concert ce soir. Elle va jouer devant des centaines de personnes pour la première fois de sa vie. Tu saurais comment, toi, à dix minutes de devoir contenter tous les abrutis de ton espèce ? En plus, on a tous envahi sa loge pour lui mettre encore plus de pression. Puis toi, le bellâtre qui vient la perturber avec des trucs qui ne te regardent même pas ! Tu voudrais qu’elle soit comment ?
Son poing se leva, prêt à frapper, tremblant de colère. Jessica intervint. Elle se mit entre eux et se pencha vers Alexandre. En la dévisageant, il comprit. Il s’écarta en murmurant :
— Je t’attends dehors.
Il se retourna et sortit de la mairie, invectivé par Nicolas :
— Ouais, c’est ça, va te calmer dehors, monsieur le génie ! Je suis désolé, OK, je dirai plus rien sur ta copine !
Il n’eut pas le temps d’en dire plus, un poing venait de lui écraser le nez. Jessica venait de conclure. Il tomba à genoux, tenant son appendice meurtri en gémissant. Étourdi par le choc, il ne comprenait pas ce qui venait de lui arriver.
— Tu es allé beaucoup trop loin, raclure de chiotte, siffla une voix de femme au-dessus de lui. Tu as osé l’appeler Sorcière des Pyrénées ! Devant moi ! Y’a que les influenceurs, les journaleux de merde ou les trous du cul dans ton genre qui l’appellent comme ça. Elle s’appelle Alice et ce n’est ni une sorcière, ni un monstre de foire. Tu as bien compris, ou tu veux que je te le redise avec mon pied ? Les talons hauts que tu m’as offerts serviront peut-être à autre chose qu’à me détruire les orteils !
Elle ne pouvait plus s’arrêter. En quelques instants, elle était passée de l’euphorie amoureuse à une fureur sans limite portant le même visage. Comment n’avait-elle pas vu que tout était superficiel en lui ? Un révolutionnaire, ce type, avec sa montre connectée, ses Richelieu à talonnette et son bateau à la con. Elle avait accepté un peu vite son monde, son apparence, sa suffisance. C’était ça qu’elle voulait vraiment ? Non, Alice lui montrait depuis toujours qu’elle valait mieux que ces conneries. Alors pourquoi avait-elle voulu s’offrir à ce minable ? Son impuissance, face à un sentiment aussi imprévisible que le désir, la rendait malade. Elle qui maîtrisait, en temps normal, tous les aspects de sa vie se sentait trahie par son propre corps, souillée. Elle avait envie de vomir.
— Quelle conne je suis, murmura-t-elle. Je veux jouer à la femme et je succombe au charme d’un James Bond à la con. Bravo, Jessica.
La peine se manifesta, douloureuse :
— Je sais tout ce qu’on raconte sur Alice, mais elle est la fille la plus formidable que je connaisse. Elle est gentille, trop même, attentionnée, passionnée, elle cuisine divinement, et, quand elle sort son instrument, elle éclaire en toi des zones de plaisir et de bonheur si intenses que tu pourrais te perdre à jamais dans ses mélodies. Elle ressent des choses que, toi, pauvre con, tu pourras jamais comprendre. Elle fait ressortir le meilleur des personnes qu’elle approche. Ma rencontre avec elle est la plus belle chose qui me soit jamais arrivée. Elle me comprend mieux que personne. Elle est mon soutien. La sœur que je n’ai jamais eue.
Ses yeux bleus brillaient, quelques larmes commençaient leur travail de dévastation dans son maquillage si réussi. La rage et la peine se disputaient en elle. Son cœur allait exploser. Elle hurla ses derniers mots :
— Et toi, tu l’as rencontrée à peine cinq minutes et tu te permets de cracher toutes ces saloperies dans son dos devant Alex et moi ! Je veux plus voir ta sale gueule ! Tiens, je te rends tes merdes !
Un ultime sursaut de haine accompagna un formidable coup de pied dans le bas-ventre de Nicolas, qui s’écroula dans un râle. Un attroupement, attiré par les cris, s’était formé sur le parvis de l’hôtel de ville. Alexandre fendit la foule, suivi de près par une femme un peu plus petite que lui, bien en chair et empreinte d’autorité, son chignon parfait et son complet discret renforçant cette impression. Jessica finissait de hurler, en jetant ses talons sur le corps agité de douleur du jeune homme. Elle tituba, à bout de force, alors qu’Alexandre et la femme derrière lui se précipitaient pour la soutenir.
— Maman ? s’étonna-t-elle, au bord de l’évanouissement. Je suis désolée, maman, je vous ai insultés, toi et papa, quand vous m’avez dit de me méfier. Je sais maintenant. Maman, il faut retourner voir Alice, elle n’allait pas bien du tout quand j’ai sorti l’autre con de sa loge. J’ai été nulle, maman, si Alex n’avait pas réagi, je n’aurais peut-être rien remarqué… Alice, il faut…
C’était sorti sans cohérence, des excuses à bout de souffle, jetées en désordre à toutes les personnes qu’elle pensait avoir blessées dans sa relation toxique. Costanza prit sa fille dans ses bras. Elle aussi avait envie de frapper le type qui avait mis son enfant dans cet état, mais ce n’était pas le moment. Son sang-froid reprit immédiatement le dessus.
— Alexandre ! dit-elle au jeune homme qui vérifiait, malgré lui, l’état du blessé. Déjà, merci pour tout. Bon, maintenant, va vite chercher Lilwenn. Je l’ai vue pas loin de l’estrade et dit à Marie, si tu la trouves, de venir pour l’autre, là. Je vais un peu nettoyer Jessica pendant ce temps et on vous rejoint ensuite. Elle sourit en se relevant. Après tout ça, j’espère que votre copine va nous en mettre plein la vue.
Alexandre n’eut pas besoin d’y aller. Lilwenn venait dans leur direction. Le concert aurait dû commencer depuis dix minutes et sa fille n’arrivait toujours pas. Inquiète, elle venait la chercher. Les secours venaient à sa suite, alertés par un touriste zélé. Voyant Jessica en pleurs, pieds nus, dans les bras de sa mère, et Alexandre penché sur ce qui semblait être un Nicolas meurtri, elle s’arrêta dans sa course.
— Qu’est-ce qu’il se passe ici ? Où est Ali…
Elle s’étrangla avec le reste de sa phrase. Sa fille était arrivée.
Dans sa loge, le grondement intérieur s’était mué en hurlement. Il lacérait sa prison de chair, il voulait sortir et se répandre sur le monde. Alice se releva péniblement, torturée par cet appel de plus en plus dur à contenir. Elle ouvrit la bouche, mais aucun son ne voulait sortir. Elle pleurait, mais ne sentait plus les larmes couler sur ses joues. Elle tremblait et la sueur collait son vêtement à sa peau. Le travail de sa mère dans ses cheveux était presque réduit à néant, ne laissant que deux tresses attachées par des bijoux. Elle se dirigea maladroitement vers son instrument. De ses yeux vidés de toute expression, rougis par le chagrin, elle vit Émilie. Elle la prit dans ses bras avec délicatesse pour essayer de retrouver un semblant de sérénité, mais rien n’y fit. Une remontée acide lui brûla la gorge, la douleur physique s’accompagna d’une envie irrépressible. La chose avait gagné. Elle saisit son instrument et le passa dans son dos.
— Le concert, souffla-t-elle. Il faut qu’ils entendent. Il faut qu’ils voient. Il faut que ça sorte. Nous devons le faire.
Sa peluche dans ses bras, elle sortit de la loge d’un pas heurté. Cet horrible cocon de douleur était enfin derrière elle. Elle entendit un vague cri en arrivant vers la porte de la mairie, mais tout était flou. Sa volonté de jouer sur la scène était la seule chose qui la maintenait debout.
Alexandre, Jessica et Costanza suivirent le regard affolé de Lilwenn et tous la virent. Ses pieds nus, sa robe trempée, sa crinière rousse hirsute, son visage baigné de larmes. Elle avançait, titubant vers son but, sans prêter attention à l’agitation qui l’environnait.
Une rumeur parcourut les nombreux badauds réunis sur le parvis qui sortaient déjà leurs smartphones :
— La sorcière ! C’est la sorcière !
— Ils y vont un peu fort sur les effets, quand même, elle ne ressemble même plus aux photos ! Pauvre gamine…
Tétanisés par cette vision, ses proches eurent un instant d’hésitation, alors qu’elle passait sans les voir. Que pouvaient-ils dire pour la stopper ? Sa mère, désespérée, fit un geste vers elle, mais le regard de sa fille la pétrifia. Elle n’avait jamais vu ses yeux violets si vides, si pâles. Le temps qu’ils se reprennent, Alice était déjà arrivée au bas de la scène, et une foule de curieux crépitante de flash leur barrait le passage. La clameur attira l’attention d’Arnaud, qui poussa un soupir de soulagement en la voyant arriver :
— Mesdames et messieurs, voilà enfin mademoiselle Renard. Alors, sans plus attendre… Place à la musique ! Alice, c’est à toi !
Il fit un dernier clin d’œil à la foule.
— Monsieur le maire était à court de blagues, visiblement. Je l’ai jamais vu descendre aussi vite d’une estrade, dit un opposant éméché, déclenchant l’hilarité d’un bon nombre de spectateurs.
— Ouais, puis on est là pour la musique, pas pour un meeting, renchérit un jeune touriste, enhardi par les rires. On veut la sorcière, nous ! La sorcière ! La sorcière !
Une partie de la foule, à bout de patience, excitée par ses deux leaders de fortune, reprit en chœur :
— La sorcière ! La sorcière !
En descendant de scène, l’élu, affolé par la tournure que prenaient les choses, allait faire une remarque pour les calmer, mais il s’arrêta, ahuri.
— Alice ! Tu vas bien ? Il articula cette interrogation avec une certaine inquiétude et se résigna. Attends ! On a eu tort de te demander de faire ce concert, ta mère et Rose avaient raison. Je vais tout arrêter, va te reposer, ma chérie.
Interdit, il n’alla pas plus loin. Elle était passée devant lui sans le voir et montait déjà les marches vers son but, sous les cris d’une foule excitée. Sans un salut ni la moindre considération pour tous les gens qui s’étaient mis à rire en la voyant, elle déposa son ours avec douceur au centre de la scène et l’ouvrit pour prendre son archet. Elle se débarrassa de son instrument et le sortit de sa housse protectrice avec précaution. Elle s’assit sur le sol en tailleur et cala son violoncelle contre sa poitrine, dans une position étrange. Elle balaya une dernière fois la marée humaine devant elle. Le silence se fit. Ils étaient vraiment nombreux. Elle aperçut, au pied de l’estrade, son père avec sa grand-mère et Rose, soucieux. Les parents d’Alexandre étaient avec eux. À leur côté, elle vit Marie qui poussait déjà la barrière pour la rejoindre. Tous lui criaient des mots qu’elle n’entendait pas. Sa tempête intérieure hurlait, elle voulait sortir maintenant. Jessica fit irruption sur la scène, suivie de Lilwenn :
— Alice, arrête ! Viens avec nous ! C’est fini ! Tu n’es pas obligé de faire le concert ! On va parler toutes les deux. Je comprends tout maintenant, ta mère m’a tout dit !
La détresse de son amie n’eut aucun effet sur elle, mais s’élevant au-dessus des rumeurs naissantes, une voix familière la tira un instant vers la lumière :
— Alice ! Ne fais pas ça ! N’abandonne pas ! Je viens te chercher !
Celle-ci se figea, ses iris flamboyants fixés sur une imposante femme qui fendait le public. Une larme roula sur sa joue, Gabrielle était revenue. Hélas, le hurlement était déjà au bout de ses doigts, elle ne le contrôlait plus. La douleur s’évapora dès l’instant où elle posa sa main sur les cordes. Un sourire de soulagement se dessina sur son visage défait. Vint enfin la libération, dans une explosion de notes trop longtemps enchainées, les sons atroces qui sortirent de l’instrument se répercutant sur toute la place du village. Ils traversèrent chaque personne présente, transmettant ses souffrances, ses joies, ses peurs, son bonheur, chaque instant de sa vie. Puis une vibration originelle terrassa l’auditoire. Sa colère s’exprimait enfin, justifiant son existence, par une brutalité inéluctable. Jessica fut la première à tomber à terre, puis tous suivirent, tirés de force dans les souvenirs d’Alice qui venait de dérober leurs consciences.

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