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tome 1, Chapitre 1 « Musique » tome 1, Chapitre 1

Dans un village des Pyrénées-Orientales, confortablement installé entre le relief et la mer, le solstice s’annonçait comme une libération après deux années d’enfermement et de restriction. Cette soirée célébrant en musique le retour de l’été avait attiré une foule immense sur la petite place de la mairie. Dans cette chaleur de fin juin, une brise venue des montagnes les aidait à supporter la promiscuité imposée par le nombre anormalement élevé de spectateurs. Des couples, des amis, des familles, touristes ou autochtones, tous mus par le plaisir d’être là, ensemble, à la tombée du jour, pour s’égayer au son des instruments. Ils se pressaient tous derrière des barrières disposées autour d’une estrade, éclairée avec amateurisme par les guirlandes lumineuses de la municipalité, qui contrastaient avec l’imposant dispositif sonore encadrant la modeste scène. Les haut-parleurs diffusaient Maria de los Trenes de Salomé, une sardane familière aux porteurs d’espadrilles du village, noyés dans la marée humaine. Sur scène, une dizaine d’adolescents et d'adolescentes, parés de tenues rouges, noires et blanches, terminaient leurs rondes avec un certain empressement. Les applaudissements furent timides mais sincères dans les premiers rangs. Après un bref salut, les jeunes quittèrent la scène d’un bond accompagnés d’éclats de rire, se dépêchant de rejoindre les coulisses improvisées au rez-de-chaussée de la mairie. Pour eux, la corvée était finie. Un groupe de techniciens grimpa sur l’estrade, transportant pieds de micros, câbles, guitares et éléments de batterie qu’ils installaient méthodiquement sous les regards curieux du public. Ils s’activaient, concentrés. Un homme, portant un costume léger et une écharpe tricolore sur la poitrine, monta à son tour. La quarantaine, imposant, athlétique, les traits nets, fraîchement rasé, cheveux châtains coupés courts, il dégageait l’assurance tranquille d’un homme habitué à être regardé, comme sorti d’une publicité de parfum. Il souffla dans son micro, ajusta sa voix, puis s’adressa à la foule avec un sourire :

— On remercie Jérôme et toute sa troupe de l’école de danse communale, qui… viennent de s’échapper à toute vitesse. Ils ont été très courageux. En prononçant ces derniers mots, il fit un clin d’œil très appuyé, puis enchaîna, plus sérieux. Merci les enfants ! C’était une belle ouverture pour nos festivités.

Des applaudissements parcoururent la place. Il attendit que le silence revienne, puis continua :

— Et maintenant… accrochez-vous. Pour finir notre première partie de spectacle, place à nos papas métalleux. Ceux qui sont d’ici les connaissent bien ! Ils les entendent répéter tous les mercredis soir depuis janvier, parfois jusqu’à en faire trembler les vitres de la salle des fêtes ! Voici les DeathKiss ! Ce soir, ils nous offrent du Metallica sauce locale, généreusement saignante. Un tonnerre d’applaudissements pour notre boucher-guitariste et ses complices sataniques !

Terminant leurs branchements, les techniciens descendirent de scène à sa suite, levant le poing, index et auriculaire dressés. La foule réagit au quart de tour, hilare, reproduisant le geste pour accueillir les musiciens. Ils prirent place, concentrés, sous une ovation exagérée par l’impatience. Quelques accords de guitare résonnèrent à vide, un roulement de batterie fit office d’avertissement. Le calme revint dans le public et le tonnerre se déchaîna. Les loges improvisées dans l’open space de la mairie vibraient déjà des premières notes puissantes, soutenues par la rythmique. Ride the Lightning venait de commencer, faisant trembler les murs de feutrine.

On avait emménagé à la hâte, dans les bureaux exigus du hall de la mairie, séparés par de fines parois, un peu d’intimité pour chaque artiste du spectacle. Des rideaux opaques avaient été installés à l’entrée de chaque loge. Les employées, excitées par les préparatifs, étaient allées dénicher dans tout le village des portants et des petites tables de maquillage. Installée dans l’une d’elles, devant un parterre de cosmétiques très fourni, la jeune musicienne attendant son tour soupira. Un craquement de papier derrière elle lui fit relever la tête. Elle repoussa les longues mèches de cheveux roux qui lui étaient tombées sur le visage, pour jeter un coup d’œil dans le miroir auréolé de LED. Il lui renvoyait l’image de deux femmes, soignées et habillées pour la soirée, la regardant, soucieuses.

— Tout va bien maman…

Sa voix grêle, empreinte de chaleur, complétait bien le tableau de douceur qu’incarnait la jeune fille. Elle se retourna pour fixer sa mère de ses grands yeux suppliants. Elle voulait clore le sujet. L’autre femme, marquée par une grande expérience de la vie, s’était déplacée, s’appuyant sur le bord opposé de l'étroite table de maquillage. Elle portait un tailleur jaune de qualité, un peu décalé pour ce type de soirée. Un chapeau de même facture coiffait des cheveux coupés courts et décolorés par les années. Elle tenait sous son bras un paquet enveloppé dans du journal, détonnant un peu avec l’ensemble élégant et son physique soigné. Elle se voûta pour attraper un tube de rouge à lèvres :

— Lilwenn a raison, Alice. Tu n’as jamais manqué un repas, surtout la fameuse tarte poire-bleu de ta mère, et là rien. Pas même ta tartine de miel du matin. S’il y a bien deux choses que tu n’oublies jamais de faire dans la journée, c’est bien manger du miel et frotter ton archet sur ton violoncelle, mais aujourd’hui, rien. Alors on s’inquiète, c’est normal. Si tu ne veux toujours rien dire… Je te maquille, chérie.

— Tu vois, même mamie te le dit ! Et non, maman, tu ne la maquilleras pas si elle n’en a pas envie, ça fait vingt fois que je te le dis.

Lilwenn entoura de ses bras minces et nus le cou de sa fille. Elle lui susurra à l’oreille, insistante :

— Allez chérie, dis-nous ce qui te tracasse.

La chaleur de l’étreinte et l’amour que lui portaient les deux femmes réussirent presque à la faire craquer, mais Alice ne voulait pas en parler, pas maintenant. La veille, elle avait enfin décidé de se déclarer. Ce sentiment l’étouffait depuis trop longtemps, mais plus on approchait de l’échéance, plus son estomac se nouait, sa poitrine se serrait. Elle ne pensait plus à rien, juste à ce moment, après le concert, où elle prendrait Jessica par la main pour lui dire ce qu’elle ressentait pour elle. À cette simple pensée, les taches de rousseur qui descendaient de l’arête de son petit nez fin jusqu’à ses joues rondes disparurent, au profit d’une belle couleur rose. Essayant de masquer son émoi, elle tenta de se reconcentrer. Il fallait désamorcer cette situation, car ses proches ne méritaient pas de s’inquiéter autant :

— Maman, mamie, tout va bien…

L’entrée en matière n’avait eu aucun effet, sa mère la serrait toujours et sa grand-mère agitait le tube de rouge à lèvres. Soupirant, elle ajouta :

— Je suis juste un peu tendue par le concert. C’est trop pour moi tout ça. Vous avez vu les affiches et la couverture du magazine ? Pourquoi je les ai écoutés ? Je suis présentée comme une star et le pire, c’est que ça a marché ! Le village est bondé, et depuis une semaine, je peux même plus mettre un pied dehors. J’ai même dû abandonner Alexandre et Jessica sur la plage cette après-midi. Ce soir, c’est pire… Vous avez entendu Jérôme et Assia qui viennent de passer ? La place est pleine à craquer. Je n’aurais jamais dû accepter cette interview. Elle pencha sa tête pour sentir la douceur réconfortante de sa mère. J’ai rien compris aux questions et ils ont quand même fait un portrait beaucoup trop flatteur.

Rozenn s’amusa de la situation en l’interrompant :

— Roooh. Alors, notre petite starlette boude parce qu’une journaliste lui a fait trop de compliments. Ma pauvre enfant, je te plains. Quand je vais voir tes amis et Arnaud tout à l’heure, je te jure de leur demander réparation. Elle prit le paquet sous son bras de sa main marquée par de nombreuses années de travail manuel mais à la manucure impeccable, et le tendit à la jeune fille. Tiens, pour te remonter le moral, je t’en ai fait une nouvelle et y’a une surprise sur celle-ci. Je voulais te l’offrir pour te féliciter après le concert, mais je pense que tu en as besoin tout de suite.

Alice desserra l’étreinte de sa mère et se leva. Elle alla embrasser sa grand-mère et prit le paquet. Elle se mit à déplier avec précaution la page trois de l’édition du Télégramme de la veille, pour en sortir une robe en lin de simple facture, identique à celle qu’elle portait.

— Glisse-toi dedans en vitesse. Ça va bientôt être à toi et je veux voir comment elle te va avant, la pressa Rozenn.

Lilwenn s’impatienta, agacé de voir sa mère la retarder :

— Maman ! Je dois encore la coiffer ! Elle porte déjà celle que tu lui as offerte il y a à peine trois mois pour son anniversaire. Elle ne va pas se mettre en sous-vêtements dans cet endroit, juste pour mettre la même robe.

Sans l’écouter, Alice jetait déjà à sa mère un amas de tissu blanc, et enfilait les longues manches élargies au poignet de son nouveau vêtement. Elle passa sa masse ondulante de cheveux par l’encolure, et laissa la gravité faire glisser le reste sur son corps glabre, parsemé de taches de rousseur et de cicatrices, symbole de sa témérité. C’était l’œuvre d’une grande couturière. Sa simplicité soulignait avec finesse la douceur enfantine qui émanait de l’adolescente, ses rondeurs délicates, sa peau diaphane, sa chevelure rousse cascadant sur ses hanches. En ajustant la robe sur ses genoux, Alice sourit et l’émotion embua ses grands yeux. Une frise brodée de fleurs printanières ornait le bas de la jupe. Une petite coquetterie empreinte d’un inoubliable souvenir.

— Mamie… balbutia-t-elle. Tu t’en es souvenu ?

Pendant les dernières vacances de Pâques, Alice était allée passer trois semaines chez sa grand-mère, au cœur de la Bretagne. Elle voulait s’isoler pour digérer l’abominable voyage en Norvège organisé par Alexandre, où il leur avait fait part de ses futurs projets d’emménagement. La nouvelle de son départ avait dévasté la jeune fille qui avait eu besoin des forêts bretonnes pour accepter la séparation prochaine. Le temps magnifique les avait incitées à faire de grandes balades dans les bois qui bordaient la maison de son aïeule. Pendant l’une d’elles, elles étaient tombées sur une ravissante clairière tapissée d’une multitude de couleurs chatoyantes, réchauffée par le soleil de midi et protégée du vent par des chênes séculaires. Elles décidèrent de poser le panier de pique-nique au milieu du parterre de fleurs multicolores, et d’y passer le reste de la journée. Elle régala sa petite-fille de ses souvenirs et de sa cuisine. Alice, elle, créa, avec son violoncelle, une mélodie emplie des parfums de cette nature si colorée et lumineuse. La musique se mua en bonheur intense pour tous ceux qui eurent la chance de l’entendre. Un écureuil en tomba même de sa branche, avant de repartir à toute vitesse vers le couvert de la frondaison. Les dernières notes vibrèrent sous un soleil faiblissant lorsqu’elles décidèrent de repartir. En se relevant, Alice secoua le bas de sa robe plein de pétales de fleurs et passa, comme toujours, son instrument dans son dos après l’avoir rangé. Sa grand-mère saisit le panier vidé en grande partie par la gloutonne qui lui servait de petite-fille. Main dans la main, elles avaient pris la direction du retour. Alice avait alors glissé à l’oreille de Rozenn :

— Je me rappellerai toujours de cette magnifique journée avec toi, mamie. Merci d’être toujours là pour moi, je t’aime.

La sexagénaire non plus n’avait pas oublié et broda ce souvenir pour sa merveille de petite-fille, terminant dans le train, juste à temps pour lui remettre en main propre ce soir.

— Ce sont les pétales de fleurs sur le bas de ta robe qui m’ont donné l’idée. Tu étais si belle dans ce soleil couchant avec ton auditoire fleuri. Comment voulais-tu que j’oublie ? dit-elle tendrement en la serrant avec un peu plus de force.

— Tu sais, ça va super bien avec le cadeau que m’a fait Marie quand elle est venue tout à l’heure !

Elle exhiba fièrement une bague en macramé passée à son auriculaire. L’ouvrage avait dû demander de nombreuses heures de travail. Le résultat était impressionnant de finesse. On ne voyait pratiquement pas les nœuds et la créatrice s'était même permis la fantaisie de créer une fleur multicolore sur le dessus. Rozenn prit la main couverte de cicatrices de sa petite-fille, une expression amusée se dessinant sur son visage :

— Et tu m’annonces de cette manière tes fiançailles ! Tu aurais pu venir me demander mon avis avant…

Alice la coupa, choquée par cette remarque :

— Mamie ! Marie m’a juste offert un cadeau. C’était pas une demande en mariage… enfin je crois… Tu penses que… mais…

La grand-mère éclata de rire et serra un peu plus son ange trop naïf :

— Je plaisantais, chérie ! C’est juste que tu l’as mis sur le doigt qui est, par tradition, réservé pour ça. C’est dommage que ce soit une femme… un si bon parti. Elle est chirurgienne quand même…

— Et elle a vingt ans de plus que ma fille. Bon, viens par ici ma puce, je dois encore te coiffer.

Lilwenn, se sentant mise à l’écart de ce tendre moment, tendit les bras vers elle, non pas pour dompter la rébellion de sa crinière, mais dans l’espoir d’obtenir aussi un câlin. Alice accepta, tout en souriant à sa grand-mère, et, surjouant un peu son geste, serra sa mère par la taille. Celle-ci en profita pour lui déposer un baiser sur la joue. Les iris violets d’Alice, brillants de reconnaissance et d’amour, plongèrent dans le marron des yeux de sa mère.

— Eh bien ! Eh bien ! Il y a un peu trop d’émotion ici, et la fête n’est même pas finie ! On va tous chialer comme des madeleines après le concert, si vous continuez sur ce rythme !

La voix grave claironnant ces mots brisa l’instant suspendu de pur amour filial. Elle appartenait à un jeune homme solide, au regard pétillant de malice, qui venait d’écarter sans ménagement le rideau de la loge. Alice lâcha sa mère à regret.

— Mon Dieu, voilà l’imbécile électronique, grinça Rozenn. Je suppose que tu es venu pourrir un peu l’ambiance. Ben voilà, c’est fait. Tu peux repartir par là où tu es venu, Alexandre.

La cinglante tirade se termina par un large sourire et une invitation à entrer. Ayant un peu le même penchant pour l’humour et l’exubérance, ils avaient pris l’habitude de se taquiner constamment. Ils s’adoraient. Le jeune homme trapu, chemise ouverte sur un t-shirt noir comportant la mention Back to the Future, vint faire la bise à son interlocutrice. Il fit de même à Lilwenn, qui s’était enfin mise à la lourde tâche de démêler les cheveux rebelles de sa fille. Il posa sa large main sur l’épaule d’Alice, son regard marron accrochant les grands yeux violets dans le miroir.

— Alors, tu vas mieux ? demanda-t-il, un peu inquiet. Tout le monde était super déçu de te voir partir si tôt. Sans ta musique pour nous accompagner, c’est fou comme on s’emmerde sur une plage. Normalement, tu pars après qu’on tente de te mettre à l’eau, pas avant. Jess aussi s’est fait du mouron quand elle est revenue de sa baignade. C’est la première fois que tu la laisses en plan.

Alice n’entendait plus la litanie plaintive de son ami. Ses sentiments oppressants, dissipés par sa nouvelle robe, étaient revenus à l’évocation de Jessica. Alexandre, lui, continuait. En bon bavard, il n’en finissait plus de raconter sa journée. Rozenn craqua la première et le coupa dans sa tirade sur les paparazzis.

— Le troisième larron n’est pas avec toi ? Ce matin, quand on aidait pour les banderoles, je l’ai vu dire à Alice qu’elle passerait avant le concert avec une surprise.

Désemparé, il reporta son attention sur la grand-mère.

— Euh… Elle aurait déjà dû être ici, et faudrait qu’elle se grouille un peu. Les satanistes amateurs entament le massacre de Nothing Else Matters qui, si je me rappelle bien, est leur dernier morceau. Je vais lui envoyer un message.

Alice sortit de ses pensées à la seconde évocation de Jessica, protesta en entendant l’injustice gratuite que venait de proférer son camarade.

— Comment ça, un massacre ? dit-elle d’une voix remplie d’admiration. C’est juste leur façon de donner du sens à cette chanson. Je trouve qu’ils retransmettent très bien l’incertitude qu’on peut ressentir en amour. Tu n’entends pas, dans ce solo de guitare, tout le désespoir de notre boucher ? Je crois que, même si sa femme l’a quitté depuis plus d’un an maintenant, il l’aime encore. Là ! Écoute sa voix, reprit-elle avec passion. Elle vibre de toute la puissance de ses sentiments. C’est une très belle interprétation !

Elle s’arrêta de parler, sentant venir une pique cinglante, mais rien… Il n’y avait plus un bruit dans la pièce. Même les mains de sa mère avaient cessé de la torturer. Surprise, elle bougea un peu la tête pour apercevoir dans le miroir Lilwenn, figée, la bouche grande ouverte, les sourcils presque dressés contre la racine de ses cheveux roux. Elle se retourna en plissant les yeux, suspicieuse. Rozenn et Alexandre étaient aussi ahuris.

— Quoi ? demanda-t-elle. Qu’est-ce que j’ai dit cette fois ?

Son ami d’enfance se reprit le premier, lui demandant avec grandiloquence et une touche de sarcasme :

— Tout d'abord, Alice Renard, y a-t-il une chose en ce monde que vous n’aimez pas ? Ensuite, pouvez-vous me dire qui est le président actuel de la France ?

Prise au dépourvu par les questions, elle marqua un temps pour bien réfléchir. Son visage s’éclaira, triomphal :

— Je l’ai presque… Si… Il est passé à la télé une fois et papa m’a fait beaucoup rire en essayant d’imiter son cri. Je crois qu’il voulait gagner à un jeu télévisé, ou un truc comme ça…

— OK, alors déjà, il est passé beaucoup plus qu’une fois dans les médias, mais certainement pas dans ce genre d’émission. Ce que tu as vu, c’était pour les élections présidentielles, mais surtout ce n’est pas son nom, conclut Alexandre, un petit rictus accroché aux lèvres. Maintenant, peux-tu me dire ce qu’il va se passer d’important le cinq juillet ?

En se prenant au jeu, elle cria presque la réponse :

— C’est la sortie des Minions 2 ! On va aller le voir avec Jessica ! C’était facile, là.

Il imita le bruit d’un buzzer.

— Faux, mademoiselle Renard. Ta copine aura les résultats de son baccalauréat ! La séance de ciné, où je n’ai pas été invité d’ailleurs, c’est le lendemain.

Ils éclatèrent tous de rire, sauf Alice :

— Je ne vois pas trop où vous voulez en venir tous les trois. J’admets que je ne me rappelle pas tout, mais bon, ça n’a pas grand-chose à voir avec notre discussion.

— Chérie, gloussa sa grand-mère. Alexandre démontre juste que ta mémoire fonctionne un peu comme elle en a envie… Alors, comment diable peux-tu te rappeler que le boucher a divorcé il y a plus d’un an ?

— Mon ange, enchaîna sa mère. Ils se moquent un peu de toi mais avoue que c’est un peu déroutant.

Elle posa affectueusement ses mains sur les épaules de sa fille qui s’était remise à fixer le miroir.

— C’est pas faux, concéda Alice, mais là, on parle de monsieur Vidal, quand même. Depuis que j’ai huit ans, on le voit au marché chaque vendredi avec maman. Il nous met toujours un petit steak haché en plus pour moi. Y’a aussi la fois où on a visité son atelier avec l’école. Il a été formidable ! Il nous a expliqué qu’il fallait respecter la viande qu’on découpait. Il ne fallait pas séparer les souvenirs de l’animal n’importe comment, sinon en plus de l’avoir empêché de continuer à vivre, on brisait aussi ce qu’il avait déjà vécu. Pourtant, depuis que sa femme est partie, sa viande n’est plus tout à fait la même. Ça a dû affecter son travail. Tout le monde au village s’en est aperçu. Pareil pour le son de sa guitare et de sa voix, elles ne vibrent plus d’allégresse comme avant. Tu n’as pas entendu son solo au début de la chanson ? Tant de désespoir… Ça doit vraiment être dur pour lui. Il incarne parfaitement les paroles.

Comme d’habitude, les explications à la fois nébuleuses et terre à terre d’Alice, passant de sa gourmandise à sa sensibilité presque mystique, laissèrent bouche bée son auditoire. Elle ajouta avec fierté :

— Et je n’aime ni les endives, ni les carottes, et encore moins les deux ensemble.

Cette réponse ne pouvait venir que d’Alice et le carotte-endive, prononcée avec tant de sérieux, acheva Rozenn et Alexandre. Ils éclatèrent de rire. Lilwenn, qui avait replongé la brosse dans les cheveux de sa fille, essayait tant bien que mal de garder son sérieux pour ne pas la vexer.

Alexandre voulut se racheter et concéda, beau joueur :

— D’accord, monsieur Vidal et ses potes retranscrivent très bien Metallica. Puis, après un silence, il ajouta en ricanant. Ah, au fait, madame la star, le président, au cas où on te demanderait dans une prochaine interview, c’est Emmanuel Macron. Il ne coupe pas la viande, lui, mais les aides sociales.

Même si Alice ne comprit pas la plaisanterie, elle ne put résister au désir de mêler son rire aux autres. La dernière réplique avait fait mouche. Sa grand-mère allait renchérir, mais une voix mélodieuse l’interrompit :

— Toc toc… Je peux entrer ?

Une ravissante jeune femme venait d’écarter le rideau. Ses yeux bleus en amande, son visage ovale parfaitement encadré par des cheveux dorés, coupés très courts, et son sourire respirant la joie de vivre créaient un ensemble presque irréel. Son maquillage, choisi avec goût, lui offrait une parure élégante. Elle se baissa pour passer l’ouverture.

— Dis-moi Jessica, tu sais que ce soir c’est la fête de la Musique, pas une des réceptions mondaines de tes parents. Vous faites un peu décalées avec mamie. Y’a pas plus sobre dans vos garde-robes… lança Alexandre, moqueur, en guise d’accueil.

— C’est vrai que tu es resplendissante dans cet ensemble, ma grande, coupa l’aïeule, et tu as encore fait des merveilles avec tes cheveux. Allez, viens m’embrasser avant que le jaloux recommence à râler.

Son chemisier plissé et sa minijupe fendue en révélaient juste assez pour lui donner l’assurance d’une femme. Ses talons hauts sublimaient sa silhouette élancée et ses longues jambes musclées. L’adolescente de quinze ans s’était muée en magnifique papillon, depuis la dernière visite de la grand-mère. En une enjambée, Jessica atterrit dans ses bras.

— Mamie, toi aussi tu es superbe, comme toujours, dit-elle en desserrant l’étreinte pour la regarder.

Elle se tourna vers Lilwenn qui se dirigeait vers elle, et lança :

— Et notre vedette, elle est prête ?

— J’en ai fini avec mademoiselle. Alors je te fais une bise en vitesse, et je retourne là-bas pour voir où ils en sont.

— Attends trente secondes, l’arrêta Jessica. Je me suis permis d’inviter quelqu’un. Je voulais vous le présenter à tous. Je l’ai rencontrée il y a trois semaines, à un meeting écolo à Perpignan. On s’entend vraiment bien, et puisque tout le monde est réuni au concert ce soir, j’ai eu envie de l’emmener pour faire les présentations.

— Bien, et elle est où cette merveille, qui a réussi là où tant d’autres ont échoué ? l’asticota Alexandre.

Jessica lui décocha un regard noir et retourna vers le rideau. Elle tira par la main le jeune homme qui était resté dehors. On eût dit deux mannequins en plein défilé de mode. Son ensemble sombre et décontracté soulignait ses beaux yeux turquoise. Sa musculature saillait sous sa chemise légèrement ouverte, complétée par une montre dorée à son poignet. Ses cheveux châtains gominés et ses larges épaules parachevaient ce spécimen de virilité et de luxe, égratigné par sa taille, imposante, mais pas assez pour dominer la jeune fille.

— Nicolas, je te présente Lilwenn, dit-elle en la désignant. Ensuite, tu as le milliardaire de la tech dans toute sa splendeur, avec son t-shirt de geek sous sa chemise, Alexandre, mon ami de toujours. La très élégante dame derrière lui, Rozenn, ma grand-mère d’adoption. À ces mots, la sexagénaire lui envoya un baiser. Enfin, la ravissante rousse qui n’a encore rien dit, la star montante, Alice. Tout le monde, voici Nicolas.

Il salua en s’inclinant et remit sa main dans celle de Jessica. Le collier de barbe, bien entretenu sur sa mâchoire carrée, laissait deviner un léger écart d’âge avec la jeune fille. Lilwenn, un peu sonnée par la nouvelle, lui fit une bise rapide. Elle lança un dernier regard soucieux à Alice qui n’avait pas bougé et sortit. Cette annonce venait certainement de briser le rêve de son enfant et elle sentit venir le désastre.

— Eh bien, toi au moins, tu sais faire les bons choix, railla Rozenn, séduite par la vision du jeune couple. Pas comme certains. N’est-ce pas, Alexandre ?

— Morgane était super, c’est juste son look et sa personnalité qui ont posé problème. Elle avait un peu trop d’anneaux et de piercings pour vous, trop avant-gardiste pour des réacs. Vous n’avez pas arrêté de la mettre en boîte. C’est normal qu’elle m’ait largué.

Jessica ricana :

— Elle n’avait pas un grand sens de l’humour non plus. Mamie, tu te rappelles la sortie qu’elle nous a faite, la fois où Alice lui a demandé comment elle faisait pour se moucher avec tous ses anneaux, au repas du réveillon. Elle n’a jamais eu sa réponse d’ailleurs.

La grand-mère ajouta sur le même ton :

— Oui, et l’été dernier, quand on avait fait le gros pique-nique avec tout le monde sur la plage ? Elle lui avait demandé si ça ne rouillait pas trop avec l’eau de mer…

Tous riaient de bon cœur à l’évocation de ces souvenirs.

— … L’image de mon Alice si sérieuse, attendant la réponse de l’autre furie… Excusez-moi, Alexandre, je retire ce que j’ai dit. Amène-nous en autant que tu veux pour que ma petite-fille puisse s’instruire. Ça nous fera encore de précieux souvenirs.

Le fou rire engendré par le rappel de ces évènements gagna même Nicolas, qui s’était un peu décoincé.

La seule qui ne riait pas, qui ne parlait plus, qui ne bougeait plus, le regard perdu dans le miroir, c’était Alice. Elle n’entendait plus rien, chaque respiration était une torture. Son cœur, d’ordinaire si vibrant, se serra douloureusement. Depuis que Jessica avait franchi le rideau, main dans la main avec cet homme, son monde s’était effondré une nouvelle fois. Elle aurait voulu partir, mais elle n’en avait même plus la force. Sans que personne ne fasse attention, elle attrapa Émilie, la décrochant de la housse de son violoncelle, et la prit dans ses bras. C’était un gros ours en patchwork, le dos orné d’une fermeture éclair, avec deux bretelles matelassées partant de la base de sa nuque et finissant au bas de son dos. L’animal en peluche avait la lourde tâche de protéger le précieux archet de la jeune fille dans son ventre rebondi. Il ne la quittait plus depuis que sa famille le lui avait confectionné pour ses cinq ans. Un souvenir réconfortant et un soutien moral à tous les écueils de la vie. Elle se recroquevilla sur sa chaise et se mit à pleurer doucement, serrant contre elle son éternelle planche de salut dans ce monde trop compliqué.


Texte publié par Thomas Meynadier, 16 mai 2026 à 17h49
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