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LA PRINCESSE Vasilisa

Dans un pays fort lointain, il y a peut-être longtemps, ou peut-être pas… vivait une princesse. Vasilisa. Était-elle belle ? Nul ne le sait, et d’ailleurs, cela importe peu. Ce qui compte ici, c’est qu’elle n’avait qu’une seule obsession : trouver l’homme le plus beau du royaume, quelle que soit sa naissance, afin de l’épouser.

Ce royaume était immensément riche. Depuis mille ans, il vivait en paix. Une paix solide, imposante, presque oppressante. Son armée n’avait jamais combattu depuis des siècles, mais sa réputation, sa puissance affichée étaient telles qu’aucun royaume voisin n’aurait osé lever la main. Tout ici semblait parfait : les palais étincelaient, les marchés regorgeaient de soieries et de fruits rares. Pourtant, sous cette surface impeccable, les visages restaient fermés. Même les plus fortunés semblaient tristes, les conversations étaient lourdes, lentes. Les fêtes du palais, somptueuses dans leur apparat, se déroulaient dans une torpeur polie. Rien ne vibrait vraiment.

Pour accomplir son caprice, Vasilisa désigna Irina, une chevalier entièrement soumise à sa volonté. Irina était grande, bâtie avec la force d’un homme, mais dotée d’une silhouette souple et d’un port altier. Elle n’avait jamais connu l’amour, et moins encore l’idée d’un foyer. Sa seule raison d’être : servir, obéir, satisfaire sa maîtresse.

Vasilisa était la fille unique du roi, veuf depuis la naissance de son unique héritière. La reine était morte en couches, laissant derrière elle une enfant fade, sans éclat, sans conversation. La princesse, consciente de sa platitude, avait développé une cruauté froide, un goût amer pour la domination. Les rares prétendants que le roi, ou des alliances diplomatiques, tentaient de lui présenter, prenaient la fuite après quelques échanges. Enfant, elle torturait ses jouets et ses compagnons de jeu. Adolescente, elle les faisait disparaître sans laisser de trace.

Les jeunes gens de son âge redoutaient d’attirer son attention. La raison d’État pouvait, à tout moment, désigner un garçon ou une fille comme « ami » de la princesse.

Un titre funeste.

Les familles nobles ou aisées préféraient éloigner leurs enfants, les envoyant loin, au-delà des frontières.

Le roi comblait sa fille de présents — robes brodées, bijoux rares, objets précieux — qui, au mieux, ne restaient auprès d’elle qu’un jour ou deux avant qu’elle ne les fasse disparaître dans ce qu’elle appelait d’un sourire vide : « le trou ».

Dans un village reculé, Ylya et Nikita vivaient loin de ces intrigues. Deux frères, inséparables, orphelins depuis leur plus jeune âge. Ylya, l’aîné, avait pris sous son aile son cadet. Tous deux travaillaient à la mine de charbon, comme presque tous dans leur village. Les sacs de charbon qu’ils apportaient au troc leur permettaient de subsister, d’échanger contre un peu de nourriture et, parfois, contre un vêtement rapiécé.

Les visages, dans ce village, étaient indistincts, uniformément noircis par la suie et la crasse. Ni laideur ni beauté ne s’y lisaient. Juste des traits effacés sous les couches de saleté. On aurait eu du mal à distinguer qui était qui, tant tous se ressemblaient sous cette poussière épaisse. Ylya et Nikita n’échappaient pas à cette règle. Deux silhouettes solides, deux ombres parmi d’autres, invisibles aux yeux du monde.

Un jour, Irina et sa garnison arrivèrent dans ce village morne. Les chevaux soulevaient des nuages de poussière grasse. Les habitants baissaient les yeux, terrorisés. Irina avançait lentement, jaugeant, cherchant ce visage qu’elle pourrait rapporter au palais. Les portes se fermaient à son passage. Mais soudain, au détour d’un chemin, un éclat : un rire jeune, suivi d’un cri bref.

Nikita venait de glisser dans la rivière. L’eau froide emportait la crasse, révélant un visage d’une pureté saisissante, presque irréelle. Irina, figée, sentit un frisson remonter son échine. Ilya, affolé, tenta d’arracher son frère à l’eau. Mais Irina fut plus rapide. Elle s’approcha, saisit Nikita, tremblant et ruisselant, comme on saisit un joyau trouvé dans la boue.

Ilya hurla, se jeta à genoux, agrippant la botte d’Irina. Elle le repoussa d’un coup sec. D’un signe, elle fit ouvrir la plus belle cage de fer. Nikita y fut enfermé, sous les regards impuissants des villageois.

Ilya resta au bord de la rivière, les jambes tremblantes, la gorge nouée d’un cri qu’il n’avait pas su pousser. Il était perdu, vidé, incapable de comprendre comment la vie pouvait basculer ainsi, dans la boue et le silence. Mais l’histoire ne l’a pas oublié.

Pendant ce temps, Nikita arriva au palais. Lavé, apprêté, vêtu de tissus précieux qu’il n’avait jamais effleurés, il marchait dans des couloirs de pierre lisse sous les regards étonnés et admiratifs de la cour. Sa grâce naturelle éblouissait, sa beauté semblait irréelle, presque cruelle tant elle éclipsait tout autour de lui. Quelque chose d’inattendu se produisit alors : au passage furtif de Nikita, les visages s’illuminaient, des sourires s’esquissaient, des regards fatigués s’éveillaient. Lui-même, devant un grand miroir aux cadres ciselés, resta interdit. Il n’avait jamais vu que son reflet flou, sombre et ondoyant dans la rivière. Maintenant, il découvrait ce visage lumineux, presque divin, et n’en revenait pas. Son visage, enfin révélé, semblait seul capable d’affronter cette morosité rampante.

La princesse, jusqu’alors restée une silhouette lointaine, apparut enfin. Elle n’était pas laide. Non. Ses traits étaient réguliers, son teint clair, ses cheveux châtain sans éclat, parfaitement coiffés. Mais c’était cette perfection sans vie, cette banalité absolue qui frappait. Un visage dont on détournait le regard, non par dégoût, mais parce qu’il glissait hors de la mémoire dès qu’on l’avait vu. Une absence de relief, de lumière, d’ombre. Comme un portrait inachevé que l’on aurait oublié sur un chevalet. La banalité incarnée, au point d’en devenir presque dérangeante.

Elle entra dans la grande salle d’audience, impatiente ? Non, certaine d’y trouver quelque chose d’ordinaire, de décevant, comme toujours. Mais lorsqu’elle leva les yeux sur Nikita, elle sentit son souffle se suspendre. Devant elle se tenait ce qu’elle n’aurait jamais pu imaginer auparavant. Une beauté si éclatante, si pure, qu’elle en fut presque renversée.

Une larme, la première de sa vie peut-être, monta à son œil, hésita, trembla sans oser rouler sur sa joue. Vasilisa resta là, figée, sans voix. Pour la première fois, son esprit terne et sans imagination ne parvenait pas à comprendre ni à exprimer ce qu’elle ressentait. Le silence devint lourd, oppressant d’un côté, suspendu et vibrant du côté de Nikita, qui n’osait bouger ni respirer.

La princesse reprit contenance et tourna lentement son regard vers Irina. Sa voix, égale, glaciale, perça le silence :

— C’est donc cela ta trouvaille ?

Pas un mot de reconnaissance, pas un sourire. Comme à son habitude, elle minimisait tout, surtout ce qui pouvait lui échapper. Irina inclina la tête, soumise.

— Un visage digne de vous, princesse, répondit-elle simplement.

Vasilisa se détourna à peine et s’adressa alors à Nikita. Sa voix, cette fois, fut tranchante, dénuée de toute chaleur.

— Qui es-tu ?

Mais à peine Nikita avait-il ouvert la bouche qu’elle leva la main, l’interrompant sèchement.

— Qu’on le conduise dans ses appartements !

Elle fit aussitôt demi-tour, son pas précipité trahissant son trouble. Elle s’éloigna avant que quiconque ne perçoive l’émotion qui la submergeait. Son cœur battait fort, trop fort. Dans sa poitrine, elle sentait monter une fièvre étrange. Elle était envoûtée, folle de lui. Et cela, elle ne pouvait l’accepter.

Mais ce qu’ignoraient tous ceux présents dans la salle, c’est que les appartements où l’on conduisit Nikita n’étaient autres que ceux de la princesse elle-même. Un dédale de pièces aux tentures riches, aux meubles rares, mais sans âme, à l’image de celle qui y vivait. Là, il allait attendre, seul, sous le regard inquiet des serviteurs, sans savoir qu’il devenait, malgré lui, le centre d’un tourment qu’aucun sourire, aucune fête, aucun joyau n’avait jamais su provoquer chez Vasilisa.

Nikita, désormais seul, s’assit prudemment sur le bord d’un lit somptueux aux draps brodés d’or et de fils d’argent. Il n’osait toucher à rien, effrayé par tant de luxe. Son cœur était lourd, vidé de repères, orphelin de la présence rassurante d’Ylya. Il leva les yeux vers les tentures épaisses, les miroirs, les candélabres scintillants… tout lui semblait irréel, froid, étranger.

De l’autre côté d’un œilleton dissimulé dans la boiserie délicate, la princesse observait. Son souffle court, le visage tendu. Elle ne pouvait détacher ses yeux de ce garçon qui, là, dans ses appartements, semblait incarner tout ce qu’elle n’avait jamais osé imaginer. Elle le regardait se débattre en silence avec son désarroi, et ce trouble nouveau la dévorait.

Au village, les jours avaient repris leur course pesante, mais pour Ylya, le temps s’était figé. Le vide laissé par Nikita devenait insoutenable. Il errait, le regard vide, les poings serrés, incapable d’accepter ce qui s’était passé. Puis, une nuit, sans prévenir, il se leva, prit la route vers le palais. Il n’avait ni plan, ni espoir véritable, seulement la certitude qu’il devait agir.

La route fut longue, éprouvante. Lorsqu’enfin les hauts murs du palais se dressèrent devant lui, il fut rapidement repéré. Les gardes, méfiants, l’interpellèrent sans ménagement et l’emmenèrent sans tarder. On le conduisit devant Irina. Elle le reconnut aussitôt, malgré la crasse et la fatigue. Un silence lourd s’installa entre eux.

Face à Irina, Ylya, peu habitué à parler, laissa exploser une colère brute. Ses mots étaient hachés, maladroits, mais chargés d’une force rageuse qui surprit la chevalier. Il exigeait de revoir son frère, bousculant presque la garde, les poings tremblants. Irina, d’abord glaciale, sentit pourtant quelque chose vibrer dans ce regard sombre, perçant, indomptable.

Elle ordonna qu’on le débarbouille. On apporta des bassines d’eau claire, des linges blancs. Peu à peu, sous les couches de crasse et de fatigue, un visage apparut. Un visage à la beauté farouche, plus saisissante encore que celle de Nikita. Plus mûr, plus profond, traversé par une intensité animale.

Irina resta un moment sans voix. Une fièvre discrète la saisit. Elle comprit qu’elle tenait là quelque chose d’inattendu, de démesuré. Sans perdre de temps, elle se redressa et donna l’ordre :

— Prévenez la princesse. Immédiatement.

On amena Ylya dans la même pièce où se trouvait déjà Nikita. Les deux frères s’étreignirent brièvement, leurs regards disant plus que les mots. Dans l’ombre, dissimulée derrière son œilleton, Vasilisa observait. Son cœur battait plus vite qu’elle ne l’aurait admis.

Deux beautés face à face, l’une douce et lumineuse, l’autre brute et sauvage. La princesse sentit son souffle lui manquer.

Elle donna ses ordres d’une voix blanche :

— Qu’on les conduise dans mon jardin privé.

Les serviteurs s’exécutèrent, ouvrant des portes dissimulées derrière des tentures lourdes. Les deux frères, encore étourdis, furent guidés dans un dédale de couloirs sombres, jusqu’au cœur caché du palais. Le jardin interdit, lieu de mystères et de secrets, les attendait.

Les deux frères avancèrent, perplexes, dans ce jardin interdit. Devant eux s'étendait un paradis de fleurs rares, d’arbres fruitiers aux formes parfaites, de sentiers de marbre immaculé. L’air était doux, chargé de parfums capiteux. Tout respirait la beauté la plus sophistiquée, la plus travaillée.

Mais au centre, brisant cette perfection, ils découvrirent une étrange structure : un enclos de barrières blanches, délicatement ouvragées, constellées de roses rouge sang. Et là, au cœur de ce cercle ornemental, béait un puits sombre, profond, aux contours irréguliers. Le « trou ». Une anomalie effrayante au milieu de tant de beauté, un vertige silencieux sous un ciel sans nuage.

Les frères échangèrent un regard inquiet, sentant confusément qu'ils étaient arrivés au seuil de quelque chose d’incompréhensible.

La voix de la princesse résonna, douce et traînante :

— Bienvenus dans mon petit refuge, messieurs…

Perdue, elle ne savait plus lequel regarder. Si innocents, si parfaits, et elle si fade, si inexistante. Une émotion incontrôlable montait en elle, la submergeant, la suffoquant. À la limite de la rupture.

Ses démons, jamais loin, s’éveillaient, la poussaient vers la folie. Le trou, son seul allié, ce puits noir où elle avait jeté tous les cadeaux, toutes les créatures qu’on lui avait offertes et qu’elle avait tant détestées. Si parfaits, et elle, cette petite fille transparente, cette jeune femme sans consistance… La haine, la jalousie éclatèrent en elle, comme une bête déchaînée.

Elle s’approcha des deux frères. Son regard changea, glacé, tranchant. Ce n’était plus du désir mais du rejet absolu. Ils étaient ce qu’elle avait toujours voulu être. Ce qu’elle avait toujours détruit. Un miroir insupportable.

Sans prévenir, elle poussa violemment Ylya vers le trou. Il chancela, bascula, mais au dernier instant, se saisit de la manche précieuse de la robe de la princesse. Dans un souffle, dans un silence presque solennel, ils tombèrent ensemble, avalés par l’obscurité.

Nikita resta figé, le souffle coupé, les yeux rivés vers le vide où son frère venait de disparaître. Inexpressif.

Puis, sans un mot, lentement, presque paisiblement, il laissa son corps basculer en avant, suivant son frère dans ce puits sans fond.

Le trou avait englouti leur beauté, leur lumière, leur innocence.

Peut-être était-ce comme ces foules insatiables, avides de détruire ce qu’elles admirent, incapables de supporter la perfection qu’elles convoitent mais qu’elles rejettent aussitôt. Comme ces voix anonymes, lâches, hurlant dans l’ombre, prêtes à faire chuter ce qu’elles ne peuvent atteindre. Une spirale sans fin où la beauté et la lumière finissent toujours par être dévorées par l’envie et la haine.

Le jardin retrouva son silence, à peine troublé par la brise effleurant les roses rouges. Il ne restait que ce trou béant, engloutissant beauté et laideur, innocence et perfidie.

Le palais reprit son souffle, et le royaume aussi. Mais quelque chose avait changé. Les sourires, fugaces, s’effacèrent. La morosité reprit ses droits, plus épaisse, plus lourde qu’avant.

Et quelque part, dans un murmure porté par les corridors vides, une question restait suspendue, lancinante, inévitable :

Combien de beautés, de lumières, de talents, de différences avons-nous, nous aussi, précipités dans le vide ?

Par simple jalousie,

par bêtise,

ou parce qu’ils nous rappelaient ce que nous n’étions pas,

ou ne comprenions pas ?


Texte publié par le loup, 5 mai 2026 à 09h52
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