Le clan des korrigans des dunes ne s'était jamais bien entendu avec le clan des farfadets du port. Depuis quelques jours, avec l'afflux de touristes, ça ne cessait d'empirer. Les korrigans semblaient rendus fous. Certes, il y avait des tentes et des voitures partout, du bruit tout le temps et des déchets qui volaient aux quatre vents... Était-ce une raison pour venir attaquer le port ?
Jusquiame avait grandi sous le quai, dans une anfractuosité qui restait toujours à l'abri des marées. Il y vivait avec ses frères et sœurs. Les pêcheurs laissaient souvent du poisson tomber dans l'eau au moment de décharger : il suffisait de plonger ou d'attendre qu'il s'échoue, pour en récupérer et nourrir toute la famille. Ce n'était pas du poisson de première fraîcheur, ou bien il était abîmé, mais il restait très bon à manger !
Souvent, aussi, il fallait se battre contre les goélands pour gagner cette pitance. C'est pourquoi les farfadets avaient l'habitude de se battre.
Les korrigans, eux, mangeaient des racines et des petits rongeurs des dunes. Leurs mets préférés, c'était ce que les habitants laissaient pour eux dans l'assiette supplémentaire qu'il y avait toujours sur les tables. En tout cas, les habitants locaux.
En temps normal, Jusquiame n'avait jamais affaire à eux. Il connaissait leur existance mais le port et les dunes étaient trop éloignés pour ses petites jambes. Ç'aurait dû être pareil pour eux, mais la distance apparemment ne leur posait plus tant de problème.
Où avaient-ils trouvé leurs armes ? Certains étaient munis de pics à brochettes, d'autres de galets qu'ils lançaient, et un petit nombre avait même des fumigènes, dont ils se servaient pour forcer les farfadets à sortir de leurs cachettes.
Jusquiame n'aimait pas la violence, même s'il savait en faire usage. Au fil du temps, avec les goélands, il suffisait de gonfler un peu la voix et les muscles pour les faire reculer. Il ne s'était pas réellement battu depuis très longtemps. Et il n'avait pas du tout envie de recommencer !
Un soir, un groupe de korrigans enfuma son logement. Toute la famille sufoqua et chercha à tâtons la sortie. Ils débouchèrent sur l'échelle métallique encastrée dans le quai. Encore fallait-il la gravir ! Le temps de l'ascension, ils étaient protégés par la haute coque d'un chalutier amarré.
La plus jeune des petites sœurs s'était évanouie. Jusquiame dut la porter dans ses bras tout en grimpant à l'échelle. Les premiers barreaux étaient glissant d'algues, il crut qu'il ne parviendrait jamais en haut. Il pensa cent fois la lâcher alors qu'il sautait d'une barre à l'autre, se rattrapant avec une seule main. Il la cogna un peu aussi mais c'était inévitable.
Une fois en haut, il découvrit toute sa famille agenouillée et malmenée par les lutins enragés des dunes. L'un d'eux le repéra et lui fonça dessus avec son pic acéré. Jusquiame sauta en arrière, sans lâcher sa sœur, et atterrit dans les spires d'un bout lové sur le pont du navire. Le korrigan hésita, il n'avait pas l'habitude du vide. Jusquiame se remit sur ses pieds et fila dans la cabine. Il trouva un escalier très raide qui menait au quartier de vie. Les bannettes avaient toutes leur rideau ouvert sauf une, il s'engouffra dans celle d'à côté et déposa enfin son fardeau. Si les korrigans l'avaient suivi, ils auraient une chance sur deux de tomber sur l'humain : ils n'étaient pas stupides au point de prendre ce risque.
Jusquiame installa sa sœur sur la couchette. Sa respiration était redevenue régulière. Elle n'avait que quelques bosses. Il se blottit contre elle et s'endormit.
Le lendemain, un vrombissement caverneux le réveilla : le chalutier appareillait ! Impossible de remonter maintenant, ça devait grouiller de pêcheurs sur le pont. Où allait le bateau ? En général ils partaient vers l'Irlande, parfois plus loin...
Dans la lumière jaune des lampadaires du port, la veille au soir, Jusquiame avait aperçu ses proches embrochés et des flaques de sang partout. Il était probable que pas un n'ait survécu. De toute façon il n'avait pas de moyen de revenir en arrière avant quinze jours.
Sa sœur émergeait du sommeil. Il la prit dans ses bras et lui résuma la situation.
— On essaiera de se renseigner dans un port irlandais. Si jamais il reste quelqu'un de vivant, on fera le voyage de retour. Et s'il n'y a plus personne... Pourquoi pas refaire notre vie auprès des léprechauns ? Ils te montreront leurs arcs-en-ciel...

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