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Debout sur le pont de la barge, Siegfried observait l’océan insolite qui recouvrait cette partie de la planète. Il savait qu’au-delà du continent, se trouvaient de vastes mers, peuplées de créatures plus étranges les unes que les autres, mais rien qui pouvait ressembler au biotope qui s’étendait devant lui. Une mer composée d’un fluide entre le liquide et le gazeux, parcourue de tourbillons qui faisaient scintiller ses couleurs nacrées, reflétant un ciel veiné de reflets irisés. C’était si étrange, de pouvoir le voir sans le quadrillage du globe magnétique sous lequel il avait grandi. Il se sentait libre, mais tout au même temps, il avait parfois l’impression que cet espace infini l’engloutissait.

Devant lui, se déroulait une scène à la fois effrayante et titanesque pour son œil de novice, mais qui devait sembler banale aux autres spectateurs. Un immense robot humanoïde, haut d’une bonne vingtaine de mètres, affrontait une créature hérissée de pseudopodes et de pinces, dans une logique anatomique qui lui échappait totalement. Les multiples yeux pédonculés de la créature brillaient d’un étrange éclat lumineux. Le glitz, qui apparaissait quand les créatures entraient en frénésie.

Plus loin, des structures métalliques en forme d’araignée plongeaient leur rostre dans les profondeurs de l’océan, pour pomper les nappes d’argyridium, ce fluide qui était devenu indispensable à la technologie humaine depuis son installation sur la planète Cyrga. Les fuites de ce précieux conducteur psychoactif attiraient la faune de l’océan et la plongeait dans le glitz. Au premier abord, l’affrontement semblait brutal, mais le titan de métal s’efforçait juste de maintenir la créature loin des installations.

Un vétéran grisonnant s’était immobilisé à côté de Sig. Il posa une main sur son épaule :

— Alors… pas trop épouvanté ?

Le nouveau venu ne put s’empêcher de grimacer :

— Ça doit être effrayant d’avoir ça devant soi. Même vu de derrière le blindage d’un robot géant.

Le vétéran haussa les épaules.

— Oui. Au début. Puis vient l’accoutumance. Le sentiment de routine. Jusqu’au jour où un copain tombe à côté de toi, broyé dans la carcasse de sa machine. Et là, tu te rappelles que tu es mortel… et qu’il ne faut pas sous-estimer les forces que nous affrontons.

Sig fronça les sourcils. Il avait déjà pensé à l’éventualité des accidents dans un métier dangereux, mais pas à celle de voir tomber des amis, des frères.

— Est-ce que ça vous est déjà arrivé ?

Le regard de l’homme se fit lointain :

— Cela nous arrive à tous, murmura-t-il.

Au loin, l’affrontement se poursuivait.

Sig laissa la silence les nimber pendant un long moment, avant de trouver le courage de le briser :

— Est-ce que… vous n’éprouvez pas de colère ?

— De colère ?

Il désigna la créature improbable qui se débattait dans l’étreinte du robot piloté :

— Contre les océaniens.

— Je vois.

Le vétéran sourit :

— Qu’en penses-tu, toi ?

Sig laissa son regard examiner cet être si étranger à l’humanité. Les créatures de Cyrga le fascinaient depuis toujours. Un sentiment qui lui avait valu un changement radical de vie, et des sacrifices si énormes qu’il en avait repoussé le souvenir tout au fond de sa conscience. Il avait commencé à rebâtir son existence, à se faire des relations nouvelles, des amis même… comment réagirait-il, si l’un d’entre eux succombait sous les assauts des océaniens ? Est-ce que sa passion pour Cyrga et ses formes de vies résisterait au chagrin et à la colère ? Il secoua la tête :

— A vrai dire, je n’en sais rien… Et vous ?

Le vétéran serra un peu plus sa prise sur son épaule :

— Moi ? Je suis comme tout le monde. Quand l’un d’entre nous est blessé ou tué, j’essaye de trouver une logique.. un coupable… Mais quand on y réfléchit bien… les océaniens sont les derniers candidats au bout de la liste. Ce sont des animaux sauvages, guidés par leur instinct, dénués de la moindre malice. Quand tu y penses, tu peux en vouloir aux humains de déranger leur lieu de vie en exploitant l’argyridium… ce qui a créé la nécessité de protéger les sites d’extraction. Tu peux aussi t’en prendre à ton employeur de ne pas avoir engagé assez de monde ou de en pas avoir suffisamment pris en compte les mesures de sécurité… Les superviseurs de ne pas avoir vu venir. Les victimes d’avoir pris trop de risques… Toi-même de ne pas les avoir sauvés… même si tu as tout tenté.

Il haussa les épaules :

— Tous à la fois, et parfois à raison. Mais les océaniens… Ils sont comme nous. Ils s’efforcent de survivre. Ils ont besoin de l’argyridium qui se dégage des fonds du Perlescient. Il leur permet de communiquer entre eux, il paraît. Mais à dose plus élevée, ils en deviennent ivres, comme nous quand nous prenons une cuite. C’est tout. Alors, quand on les accuse, autant s’en prendre au temps qu’il fait. Ca n’a pas de sens. Et aussi…

Il relâcha la prise et laissa retomber son bras :

— Si tu commences à vouloir entrer en guerre contre eux, tu seras perdu pour le métier. Parce que cet affrontement ne tolère pas la haine. Si nous commençons à les haïr, nous essaierons de les blesser, ce qui est totalement proscrit, si nous ne voulons pas précipiter tous les autres dans la même frénésie. Alors, nous ne les combattons pas. Nous les protégeons aussi. Sans cette solution, un peu bancale mais qui fait le boulot… certains n’auraient pas hésité à les exterminer intégralement. Et alors… pense ce que tu veux, mais j’ai le sentiment que c’est contre la planète entière que nous aurions à faire la guerre…

Sig acquiesça en silence. Une expérience à demi oubliée, un rêve furtif, effleura sa mémoire. Une voix entendue alors qu’il sombrait, un écho lointain qui semblait venir des tréfonds du monde… L’homme avait raison. Ô combien. Malgré tout, il se sentait réticent à parler de son expéreince. Même avec Vordo, le mécano grisonnant qui l’avait pris sous son aile. Qui plus est avec un inconnu.

Alors, il se contenta de saisir ces quelques bribes de sagesse. Sans se douter à quel point il en aurait besoin, un jour…


Texte publié par Beatrix, 3 mai 2026 à 22h53
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