Confus, Jonas regarde autour de lui. Il se trouve au bout d’un couloir silencieux et désert. Les murs jaunes paraissent sales sous la lumière pâle des néons. Son esprit peine à comprendre comment il est arrivé là. Il se souvient vaguement d’une rue ensoleillée, du rire d’une femme près de lui, de l’odeur des fleurs de cerisier, d’un hurlement, d’un crissement métallique et d’un choc brutal. Le corridor parait infini. Des portes fermées sont placées à intervalles réguliers. Le sol de carreaux blancs ressemble à celui d’un hôpital.
— Où suis-je ? murmure alors Jonas. Ses mots rebondissent en échos de plus en plus déformés. Où suis-je ? Où… où… ? Un frisson remonte le long de ses nerfs. Il se plaque la main sur la bouche, comme pour empêcher d’autres mots de sortir, et darde un regard effrayé devant lui. Soudain, les lumières clignotent et s’affaiblissent. L’obscurité descend doucement et les murs paraissent se rapprocher. La seule source vibrante de lumière est loin devant lui. Il plisse les paupières, tentant de percer le voile éclatant. Est-ce des arbres qu’il aperçoit dans cette aura brillante ? Les néons au-dessus de lui s’éteignent totalement. Envahi par la terreur, il bondit et court droit devant, poursuivi par les ténèbres grésillantes.
— Je suis là, mon amour, murmura-t-elle, d’une voix douce. Je t’attends.
Et elle lui raconta sa journée, en ajoutant de petits détails romanesques, ou en inventant totalement une aventure trépidante.
— J’ai terminé le roman que tu m’as offert. J’ai hâte que tu le lises pour que nous puissions en parler.
Le bruit de l’ouverture de la porte l’arracha à la contemplation de son mari. Son visage se ferma à l’instant où elle reconnut le docteur Epars. Celui-ci la salua d’un hochement de tête. Il arborait cet air de pitié qu’elle détestait. Il jeta un coup d’œil sur l’écran qui affichait les données médicales de son patient, prit quelques notes dans le dossier, puis se tourna vers elle :
— Pourrais-je vous parler un moment dans le couloir ? Elle serra davantage la main de Jonas, comme si elle avait peur qu’il lui soit arraché soudain.
— Nous pouvons parler ici.
Il soupira.
— Madame Anders, il faut prendre une décision. Votre époux est dans le coma depuis trois mois et son électroencéphalogramme ne montre aucune activité. Il n’y a aucune chance qu’il se réveille. Je sais que c’est une décision difficile, mais…
— Il reviendra. J’en suis persuadée. Il faut juste lui laisser le temps.
— Madame Anders…
Le visage d’Eléanore se durcit et elle darda un regard féroce sur le médecin.
— La décision m’appartient. Et je refuse. Si vous le souhaitez, je peux le faire transférer dans une autre clinique.
Un éclair d’agacement traversa les traits du médecin. Mais il ne fit aucun commentaire.
— Très bien. Je vais vous indiquer des adresses d’établissements qui pourront l’accueillir.
— Faites donc ça, souffla Eléanore, en reportant son attention sur son époux.
L’escalier plongé dans le noir monte en colimaçon à l’étage supérieur. Debout dans le seul cercle de lumière qui subsiste dans le couloir, Jonas ne peut en voir le bout. L’impression que quelque chose l’observe depuis les ténèbres palpitantes derrière lui ne le quitte pas. S’il fait un pas hors du halo lumineux, sera-t-il englouti dans un vide abyssal ? Il prend une profonde inspiration, puis il pose le pied sur la première marche. Ses pas claquent dans le silence. Au bout de quelques minutes, sa main posée sur le mur est son seul guide. Le temps s’étire. Il grimpe, dans le noir absolu, terrifié à l’idée que le mur disparaisse sous sa main et qu’il tombe dans le vide. Il ne connait qu’une seule urgence : avancer. Enfin, une lueur apparait, encore infime et légère, loin au-dessus de lui. Il essaie d’accélérer, mais son corps lui semble si lourd. — Je suis là, mon amour. Son cœur sursaute. Il se fige. Cette voix ! Il lui semble la connaitre. Il essaie de se rappeler, mais sa mémoire est vide. Il reprend alors sa montée, tous ses sens en alerte. Il veut entendre à nouveau ces sons, alors même qu’une part de lui est persuadée que c’est une illusion. D’autres mots se répercutent autour de lui. — Je t’attends… Le mur palpite sous sa main. Il se force à garder le contact, force sur ses muscles pour s’arracher aux ténèbres et continuer à avancer. La lumière envahit son espace, s’étend de plus en plus, avale la noirceur. Il fait encore quelques pas et s’effondre sur un palier.
— Le médecin a raison !
— Maman, soupire Eléanore.
— Ça ne peut plus durer. Tu dois cesser de t’accrocher à Jonas.
Un sanglot tenta de traverser la barrière de ses lèvres. Elle écarta son téléphone le temps de se reprendre. Elle refusait de s’effondrer. Elle refusait de montrer à sa mère ses doutes. Elle devait tenir. Pour Jonas. Pour leur amour.
— Je sais ce que je fais, parvint-elle à répondre.
— Son esprit est parti, ma chérie.
— Il reviendra. Si on lui en laisse le temps.
Le long soupir tremblant de sa mère lui serra le cœur. Eléanore savait qu’elle s’inquiétait pour elle. Mais elle ne pouvait pas abandonner Jonas.
— Maman, je comprends ce que tu dis. Vraiment. Mais je ne suis pas prête.
Le silence s’étira. Puis, sa mère répondit :
— Très bien. Prends soin de toi. À demain.
— À demain, maman.
Eléanore raccrocha et serra le téléphone si fort que ses jointures blanchirent. Elle retourna dans la chambre et s’installa à nouveau dans le fauteuil. Elle se pencha et caressa la joue de Jonas.
— Je suis là. Je te guiderai jusqu’à moi, chuchota-t-elle. N’abandonne pas.
La pièce est vaste, vide, déserte : des murs jaunâtres, des carreaux gris, quatre portes rouges sur chaque mur. Des néons au plafond forment un entrelacs de traits lumineux. Le cœur au bord des lèvres, la vision trouble, Jonas vacille. Il se force à respirer calmement, tâchant de calmer son cœur affolé. Un souffle puissant l’entoure ; un battement régulier résonne à ses oreilles. Il a l’impression que les murs brillent d’un éclat de chair, qu’ils palpitent doucement. Puis tout redevient immobile et silencieux.
— Quel est cet endroit ? murmure Jonas.
Cette fois, ses mots restent près de lui. Incertain, il avance de quelques pas, tourne sur lui-même. Quelle porte choisir ? Et s’il n’existait aucune issue ? S’il était condamné à mourir dans cette pièce ? S’il était déjà mort et condamné à errer dans ce bâtiment ? Sa vision se trouble à nouveau ; son cœur se serre à se briser ; il peine à reprendre son souffle. Il crispe les paupières, presse les paumes contre ses tempes.
— Suis ma voix.
Il sursaute, écarquille les yeux. A-t-il rêvé cette voix si familière ?
— Qui… est là ? crie-t-il.
— Souviens-toi, Jonas.
Soudain, le souffle puissant se réveille à nouveau. Un air chaud effleure sa nuque. Avec un cri, il fait un bond, se retourne, et ne voit que le vide. Pourtant, quelque chose se trouve là, près de lui. Les murs luisent et bruissent. Le cœur battant du bâtiment envahit tout l’espace, un son sourd et régulier qui le fait trembler.
— Je ne t’abandonnerai pas, Jonas.
L’homme s’accroche désespérément à la voix, en cherche l’origine. Pourtant, il est seul. D’où vient-elle ?
— Tu peux revenir. Tu dois revenir.
Un éclat lumineux apparait à sa droite. Aussitôt, l’une des portes du côté opposé s’ouvre. Un grondement en émane. Il ne peut s’empêcher de regarder. Par la porte se déverse une brume ténébreuse, qui rampe et s’étend. Des crissements, telles des griffes sur la surface des carreaux, retentissent. Une silhouette imposante et difforme se dessine dans l’obscurité. Jonas recule. — Souviens-toi, mon amour. Souviens-toi des cerisiers en fleurs. Une odeur suave envahit alors la salle. Un souffle doux et tiède l’effleure. Il se retourne dans sa direction et son regard plonge à travers une autre porte ouverte. Une rue éclairée par le soleil, un parc ombragé, des rires d’enfant, une femme en robe à fleurs qui retient d’une main son chapeau malmené par le vent, et tend l’autre dans sa direction. Les ténèbres effleurent ses chevilles ; il sent leur froid glacial s’enrouler autour de sa jambe ; il entend le souffle et les pas pesants de la chose qui y habite. Pourtant, il ne peut arracher son regard du visage et du sourire de la femme. Elle est si familière. Sa robe à fleurs danse dans le vent ; des mèches châtain tombent sur ses joues. Jonas avance dans sa direction. Les tentacules de brume tentent de l’agripper, mais il les ignore. La femme l’attire irrésistiblement. Il atteint la porte ; le sourire de la femme s’élargit encore. Il émane d’elle tant de bonheur et d’espoir. Le décor autour d’elle se précise : les grilles du parc, les chemins sablés, les pelouses verdoyantes, sous les bosquets d’arbres, et au loin, une rivière chantante. Il connait cet endroit. Il connait cette femme. Sa femme. Eléanore. La révélation le heurte de plein fouet, ouvrant la porte à ses souvenirs. Il vacille, mais ne s’arrête pas. Il s’engouffre dans la lumière. Aveuglé, il se protège les yeux. Un vertige brusque s’empare de lui et il a l’impression de tourbillonner dans le vide. Quand il ouvre les yeux, un éclair de douleur traverse son crâne. Son environnement n’est qu’un amas de couleurs et de formes. Il se sent si lourd, incapable de bouger.
— Jonas… La voix parait si lointaine, et pourtant si proche.
Une pression sur sa main lui fait tourner la tête. Le mouvement est si difficile ! Il cligne des paupières, éclaircit sa vision, suffisamment pour distinguer des yeux verts qui brillent de larmes contenues.
— Eléanore…
Mais les mots ne peuvent quitter sa gorge. Quelque chose les bloque. Une brusque nausée lui serre l’œsophage. Il serre la main offerte. Sa femme sourit, se penche et dépose un baiser sur son front. Un frisson se répand sur sa peau. Son cœur s’affole. Du mouvement l’alerte ; d’autres personnes apparaissent près de lui. Il peine à les distinguer et l’angoisse enserre son cœur. Le souvenir de la créature de ténèbres ressurgit.
— Ça va aller, murmure Eléanore, tout contre son oreille. Ce sont les infirmiers et le médecin. Il s’accroche à sa main et à sa voix, lutte pour rester près d’elle. Mais l’inconscience est plus forte que sa volonté et il sombre dans les ténèbres.
La chaleur d’une main serrant la sienne est la première sensation de Jonas à son réveil. Son corps engourdi est lourd, mais il ne s’inquiète pas. Ses ténèbres sont embaumées par l’odeur des fleurs de cerisiers. Ses doigts se referment sur ceux qui le retiennent. Aussitôt un souffle chaud effleure sa joue.
— Jonas…
La voix fait battre son cœur plus fort. Tant d’attente, d’espoir et d’amour dans ces mots. Il soulève les paupières et son regard accroche les yeux émeraude de sa bien-aimée. Elle sourit.
— Bonjour, souffle-t-elle.
Il veut lui répondre, mais sa gorge si sèche le brule trop. Eléanore porte un verre à ses lèvres et l’aide à boire une gorgée. Le liquide frais atténue sa douleur.
— Bonjour, murmure-t-il. Les traits d’Eléanore se crispent, des larmes se déversent sur ses joues et elle le serre contre lui, si fort qu’il en a mal, mais il la laisse faire, se délectant de la chaleur qui l’envahit. Ses mots glissent dans son oreille.
— J’étais certaine que tu me reviendrais.
Jonas crayonne dans son carnet de croquis. Des murs, un long couloir, un escalier en colimaçon et une silhouette étrange dans une brume noire. Il a quitté l’hôpital depuis trois semaines, mais les images de cet endroit ne le quittent pas. Il peine à mettre du sens à ce qu’il a vécu. Un rêve pendant son coma ? Ou son esprit est-il vraiment allé dans cet endroit de cauchemar ? S’il avait été croyant, il aurait pensé au purgatoire. Il soupire, tourne la page et contemple le portrait d’Eléanore, dans sa robe à fleurs, avec le chapeau qu’elle portait le jour de son accident. Le parfum des fleurs de cerisier l’enveloppe. Deux bras enserrent ses épaules et un souffle léger effleure sa peau. Eléanore dépose un baiser sur sa joue et le serre contre lui. Il se détend dans son embrassade, ferme les yeux et sourit.

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