Récit écrit dans le cadre de l'animation Le tarot d'écriture de l'Allée des Conteurs
Carte du Zodiaque - contrainte : un meurtre, une arme, un détective qui oublie tout
Le brouhaha de l’avenue de l’Aurore disparut dès que Séverin tourna dans la rue des Échassiers. Les hauts immeubles de briques qui l’entouraient de chaque côté bloquaient les bavardages des passants et les bruits des véhicules aussi facilement que s’il avait fermé une porte entre lui et le reste de la ville.
Il apercevait déjà les agents de police et quelques badauds regroupés devant la boutique. L’un des policiers qui maintenaient les gens à l’écart l’aperçut et lui fit un signe de tête.
— Bonjour, lieutenant.
— Bonjour, sergent, répondit Séverin, distraitement.
Son attention était déjà rivée sur la vitrine de la boutique et ce qu’il allait trouver derrière. Le soleil peinait à éclairer la ruelle tortueuse. Aussi, ne put-il distinguer les détails que quand il fut à l’entrée du magasin.
Il examina la porte. Elle montrait des signes d’effraction : elle avait été ouverte d’une manière assez violente, une étrangeté étant donné que la boutique était censée être ouverte au moment des faits.
Il plissa les yeux pour essayer de voir ce que contenait la pièce. Les pâles luminaires du plafond ne suffisaient pas.
— Installez des lampes ! ordonna-t-il d’un ton bref à la cantonade.
Il entra, sans se soucier de vérifier que ses ordres allaient être suivis. Leclerc, debout dans un coin, son carnet à la main, se tourna vers lui.
— Te voilà !
Séverin le salua en silence. Deux agents déposèrent des lampes et les activèrent. Leur lumière crue inonda la pièce, soulignant les moindres recoins et les moindres détails. Séverin avança jusqu’au centre du magasin, au milieu des poupées, des peluches et des animaux automatiques. Le sol était jonché de porcelaine brisée, de débris de métal et de câbles. Certaines étagères avaient déversé leur contenu sur les carreaux. La caisse gisait au pied du comptoir, le tiroir grand ouvert. Quelques pièces de menue monnaie gisaient autour.
— Il y a eu une bagarre, expliqua — inutilement — Leclerc. D’après le témoin qui nous a fait chercher, la porte était grande ouverte et la pièce dans cet état de chaos.
— Le cadavre est dans l’arrière-boutique ? demanda-t-il.
— Dans l’atelier.
Les deux officiers de police traversèrent une petite arrière-boutique, dans le même état de désordre que le reste, puis descendirent une volée de marches et pénétrèrent dans un grand atelier.
La luminosité y était suffisante, grâce aux lampes aethériques accrochées aux murs. Le propriétaire de la boutique était allongé sur le sol. Les rides sur son visage et ses traits creusés soulignaient une vie de travail, alors qu’il ne paraissait pas avoir plus de quarante ans. Ses yeux ouverts sur le vide étaient vitreux. Aucune trace de sang ou de plaie n’était visible.
— Le médecin légiste ne devrait pas tarder, ajouta Leclerc.
Le lieutenant examina attentivement le cadavre, prenant note du moindre détail. Malgré le repos de la mort, le corps ne semblait pas serein : des filaments noirs déparaient son visage, déformé par endroit. Ses doigts crispés étaient tordus comme des serres d’oiseau.
Sur son espace de travail, des traces de sang indiquaient qu’il avait sans doute dû s’y appuyer, avant de s’effondrer. Une partie des objets étaient tombés avec lui.
— Étant donné les blessures, ce n’est pas une arme conventionnelle. Encore une arme interdite, commenta Leclerc.
— Fouillez la boutique de fond en comble, ordonna Séverin.
Le lieutenant n’attendit pas ses collaborateurs ; il parcourut la pièce en examinant attentivement les différents meubles et objets qu’elle contenait.
L’artisan fabriquait de petits automates qui servaient de jouets aux enfants. Des étagères remplies de pièces détachées, de rouages et de morceau de métal occupaient le mur du fond. Le long des autres murs, plusieurs objets dans différents états d’achèvement étaient alignés.
Séverin s’arrêta devant une figurine humanoïde. Loin d’être achevé, le squelette métallique représentait un petit enfant, dont les organes internes étaient remplacés par des rouages. Le visage aux yeux vides, lisse, argenté, semblait le fixer. Il n’arrivait pas à déterminer s’il s’agissait d’une petite fille ou d’un petit garçon.
Mal à l’aise, Séverin laissa glisser son regard sur les autres automates, très similaires à celui-ci. Il n’avait encore jamais vu de tels jouets, et aucun n’était présenté dans la boutique. Il prit note de ces faits, puis se tourna vers le reste de la pièce.
Aussitôt, sa bulle de silence fut percée par le brouhaha des agents qui fouillaient.
— Lieutenant, l’appela l’un de ses hommes.
Séverin le rejoignit dans un coin de la pièce, debout devant une caisse fracassée sur le sol, qui laissait échapper son contenu. En partie caché par un amas de tissus déchirés gisait un générateur aethérique. Ces puissantes batteries n’avaient rien à faire dans un atelier de fabrication de jouets.
— Un trafiquant ? demanda l’agent.
— Peut-être, répondit le lieutenant. Scellez-le ; c’est une pièce à conviction.
— Bien, lieutenant, acquiesça l’agent.
Séverin regarda autour de lui. Une partie des objets rangés ici avaient été renversés. Il s’agenouilla et déblaya les débris de sa main gantée. Des traces plus sombres sur le bois et le sol attirèrent son attention. Il suivit la trace en direction de la fenêtre la plus proche.
— Du sang, fit-il remarquer.
L’agent se pencha en écarquillant les yeux.
— Celui de la victime ?
— Ou celui de son assassin.
— Vous n’aurez pas accès au dossier de l’affaire de la rue Morgue.
— Monsieur…
— Je ne ferai pas la demande à la Division Spéciale.
— Monsieur, je ne comprends pas ! lâcha Séverin. La victime avait un générateur dans son atelier. Le symbole gravé dessus est identique à celui qui était sur l’arme qui a tué la victime dans l’affaire de la rue Morgue. La mort de l’artisan…
Le commissaire Ferrand interrompit le lieutenant :
— Dois-je vous rappeler que vous êtes le seul à avoir vu ce symbole à l’époque ? Vous n’avez aucune piste sérieuse faisant le lien entre les deux. Restez concentré sur les faits.
Le détective darda un regard féroce sur son supérieur, mais il réprima une réaction trop vive. S’il voulait garder sa liberté de mouvement, il devait conserver son calme. Il reprit une expression neutre et ne répondit pas.
— Tout pointe vers un cambriolage qui a mal tourné, continua le commissaire.
— Les blessures qu’il a reçues contredisent cela, rétorqua Sévérin.
Irrité, le commissaire fronça les sourcils.
— Je ne le répéterai pas, Sévérin. Clôturez cette affaire rapidement et tenez-vous-en aux faits.
Les lèvres serrées, le lieutenant hocha la tête et quitta la pièce. Adossé au mur, Leclerc l’attendait dans le couloir.
— Il refuse, lâcha Sévérin.
Son équipier marcha à ses côtés jusqu’au bureau qu’il partageait.
— Il n’a pas voulu se frotter à la division spéciale.
Le lieutenant ne répondit pas. Il se laissa tomber dans son fauteuil et jeta un regard courroucé sur les dossiers épars sur son bureau, comme s’ils étaient responsables de sa frustration. Il était convaincu que le fabricant de jouets avait un rapport avec les trafiquants d’armes aethériennes qui sévissaient dans la ville depuis des mois. Pourtant, la fouille de sa boutique, de son appartement et des alentours n’avait rien donné et il n’avait trouvé aucune trace de son assaillant ou de l’arme utilisée. Il posa ses coudes sur le bureau et se prit le crâne entre les mains.
— Il est tard. Une bonne nuit de sommeil et on reprendra ça demain, l’esprit plus clair, l’encouragea Leclerc.
Son collègue soupira.
— Tu as raison. Rentre. Je relis les rapports une dernière fois et je fais comme toi.
Leclerc considéra son partenaire attentivement, puis il attrapa son pardessus posé sur le dossier de sa chaise.
— Ne traine pas trop.
Sévérin lui offrit un sourire fatigué. Leclerc le laissa seul. Le détective parcourut les dossiers un à un et convoqua les images de la scène de crime gravées dans son esprit.
— Qu’est-ce que j’ai raté ? souffla-t-il.
Soudain, il écarquilla les yeux et relut un passage du document qu’il avait entre les mains.
— Les automates…, murmura-t-il.
Il se leva d’un bond et attrapa son manteau, avant de quitter en hâte le commissariat.
Sa lampe torche à la main, Sévérin traversa la boutique sombre et retourna dans l’atelier. Le corps avait été enlevé, mais la pièce était dans le même état de chaos que lorsqu’il y était entré pour la première fois.
Il avança jusqu’aux étranges poupées de métal et braqua la lumière sur chacune d’elles. Au bout de quelques minutes, un éclair bleuté attira son attention. Il s’agenouilla et tira un objet qui avait glissé sous l’un des automates.
Fabriqué dans un métal argenté veiné de bleu, il ressemblait à une arme à feu. Cependant, il ne possédait pas de chargeur ou de barillet.
Sévérin se remit sur ses pieds et examina l’objet. Il n’avait encore jamais vu pareil pistolet de ses yeux, mais il en avait entendu parler. L’aether permettait de créer des armes léthales, qui n’étaient pas disponibles pour le grand public. Normalement. Mais le marché noir était une mine d’or pour tous ceux qui pouvaient mettre la main sur de telles technologies.
— Vous n’auriez pas dû revenir, lieutenant, fit une voix féminine derrière lui.
Il n’eut pas le temps de se retourner ou de prendre son pistolet : une force glaciale l’enveloppa. Il perdit ses forces et s’effondra sur le sol, parvenant à peine à retenir sa chute de ses deux mains.
Sa vision brouillée peina à distinguer l’apparence des hommes qui l’agrippèrent et lui arrachèrent son arme de service. On le força à se mettre debout, les bras tordus dans le dos. Une vague de nausée le secoua.
Une silhouette rouge vacillait devant lui. Il crispa les paupières, tâchant de retrouver le contrôle de ses yeux.
— L’effet va se dissiper bientôt, reprit la femme.
Quelques secondes plus tard, il croisa le regard noir d’une femme de grande taille, vêtue d’une capeline rouge qui cachait son corps. Ses longs cheveux noirs cascadaient dans son dos. Elle manipulait entre ses doigts, distraitement, l’arme aethérique qu’il avait découverte et l’observait avec un sourire doux.
— Je vous arrête ! souffla Séverin.
La poigne qui enserrait ses bras se renforça. Ses muscles protestèrent et il grogna. La femme, cependant, lâcha un petit rire, presque tendre. Elle fit un signe de tête à ses hommes. Il sentit qu’on lui liait les poignets. Il tenta de se débattre, mais un coup derrière les genoux le propulsa au sol. Le souffle court, il lutta contre le vertige que le brusque mouvement créa, et fixa un regard furieux sur la femme.
Celle-ci s’agenouilla juste devant lui. Il percevait la présence menaçante de ses hommes de main derrière lui.
— Tu sais qui je suis…, murmura-t-elle
— Le chaperon rouge, souffla Séverin. C’est vous qui avez tué la victime…
Le sourire s’élargit.
— Je ne peux m’accaparer ce mérite, répondit-elle.
Sa voix musicale le fit frissonner. D’un geste dédaigneux, elle engloba la pièce.
— Et ne crois pas qu’il était une victime dans cette affaire.
— Qu’est-ce que vous me voulez ? questionna Séverin. Si vous voulez me tuer, faites-le, qu’on en finisse.
La femme sortit un objet de sa poche et le manipula entre ses doigts. Le regard attiré vers lui, Sévérin reconnut une flute. Il devina des traces d’aether dans les gravures. Son cœur se serra.
— Je n’ai aucune raison de te tuer… si tu ne te souviens de rien.
La femme porta l’instrument à ses lèvres. Séverin, décontenancé, n’eut pas le temps de réagir. La mélodie était belle, mais laissait une trace de feu dans son esprit. Il serra les dents, crispa les paupières et s’affaissa entre les mains des deux sbires. Les ténèbres l’emportèrent en quelques secondes.
Les cloches de la cathédrale Saint-Sulpice sonnèrent neuf fois, arrachant Sévérin à son profond sommeil. Il cligna des yeux et porta une main à son front quand un élancement électrique traversa son crâne.
Quelques secondes plus tard, la migraine s’affaiblit et il se redressa. Confus, il reconnut sa chambre. Cependant, il s’était couché dans ses vêtements de jour, par-dessus la couverture.
La lumière du soleil entrait à flots par les fenêtres qu’il n’avait pas occultées la veille. Il se leva en vacillant et rejoignit sa petite salle de bain. L’eau fraiche sur son visage le secoua un peu. Il se contempla dans son miroir, essayant de comprendre son état. Mais, aucune réminiscence permettant de l’expliquer n’apparut.
Il se souvenait de sa soirée au commissariat, passée à relire les différents rapports sur l’affaire du fabricant de jouets. Puis, il était parti. Entre ce moment et son réveil, tout était flou. Était-il allé boire un verre avant de rentrer et avait-il abusé ?
S’il se fiait à sa bouche pâteuse et à l’odeur d’alcool et de tabac qui émanait de ses vêtements, c’était sans doute l’explication la plus plausible.
Il s’ébroua. Puis il retourna dans sa chambre, ôta ses vêtements de la veille et se changea. Une longue journée de travail l’attendait, et il n’était pas en avance.

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