Scène 1
Xavier s'apprêtait à découvrir l'appartement de fonction qu'il allait occuper durant les deux mois de sa mission en tant que consultant informatique. Il était content de ne pas devoir aller à l'hôtel. Arrivé sur le seuil de la porte d'entrée, il sort la clé qu'on lui a donnée, l'enclenche dans la serrure et ouvre. Une légère odeur de renfermé lui parvient aux narines, mais l'endroit a l'air propre. Il s'avance dans l'entrée et referme la porte derrière lui. L'impression fugitive d'être enfermé lui traverse l'esprit. Il ouvre une première porte sur sa gauche. Elle donne sur une pièce assez spacieuse. On y trouve plusieurs appareils électroménagers : un réfrigérateur, une cuisinière à gaz, un micro-ondes. Un lavabo est installé près duquel quelques assiettes déjà sèches repose sur un égouttoir. Des casseroles et des poêles sont accrochées à un support fixé au mur, suspendues à un mètre du sol. Enfin, une grande table trône au milieu de la pièce. C'est la cuisine. Xavier s'y sent étrangement mal à l'aise. Il ne comprend pas pourquoi. Puis, il remarque quelque chose de bizarre. Les quatre chaises ne sont pas disposées autour de la table mais chacune fait face à un des murs de la pièce. Ces derniers sont d'une blancheur immaculée, comme s'ils venaient d'être repeints. Chaque chaise fait face à une portion du mur vierge. Pourquoi disposer les chaises ainsi, se dit-il ? Il décide de les remettre autour de la table. Quand il soulève la première pour la déplacer, il constate la marque des pieds sur l'endroit où elle se trouvait juste auparavant, signe que c'est là leur place habituelle. Il fait le même constat sur les trois autres chaises. Un sentiment de malaise le gagne. Il quitte la cuisine pour inspecter les autres pièces et quand il pousse la porte du salon, c'est avec une pointe d'angoisse. La pièce est grande. On y trouve un fauteuil, un canapé, une télévision mais le regard de Xavier se dirige instantanément vers la table. Les quatre chaises qui auraient dû être disposées autour d'elle ne s'y trouvent pas. Au lieu de cela, chacune d'elle fait face à un mur aussi blanc et vierge que dans la cuisine. L'angoisse monte de deux crans. Quelques gouttes de transpiration apparaissent en haut de son front. « Putain ! Qu'est-ce que c'est que ce truc », demande-t-il à haute voix ? Puis tout d'un coup, une idée lui traverse l'esprit : on a voulu lui faire une blague. Sans doute un de ses collègues ; probablement le dernier ayant séjourné ici. Il décide alors d'appeler son entreprise et de demander à son service administratif le nom de la dernière personne qui s'est trouvée dans l'appartement.
- Tu te moques de moi Xavier ? C'est toi qui y était il y a un an.
- Xavier reste muet plusieurs secondes, encaissant le coup. Puis, se reprenant :
- Tu dois faire erreur. Tu es sûre de toi ?
- Mais oui. Je m'en souviens même parfaitement. C'est toi qui te moques de moi. Tu me fais marcher Xavier ?
Il raccroche. Son angoisse a franchi un nouveau cap.
Scène 2
Au bout de quelques instants, il se persuade que celle qui lui a répondue est aussi dans le coup. Ils poussaient loin la blague, se dit-il. L'idée que ça n'était pas dans les habitudes de sa boîte de pratiquer le canular ne lui traverse pas l'esprit. Plus probablement, ce dernier refusait de prendre en compte cette information. Il fallait maintenir hors de sa conscience la possibilité qu'il ait déjà fréquenté cet appartement. Il décide de poursuivre sa visite. La troisième porte est celle de la chambre. Il l'ouvre. On y trouve une armoire, un grand lit et une table de chevet. Sur celle-ci sont posées une lampe et une photo. De l'endroit où il se trouve, il ne distingue pas bien celle-ci. Il s'approche et constate que c'est son portrait, affichant un large sourire, photographié dans la pièce même où il se trouve actuellement. Il se pétrifie pendant plusieurs longues secondes, puis se précipite hors de la chambre, de l'appartement, et enfin de l'immeuble où celui-ci se trouve. Il marche pendant cinq minutes dans la rue, se forçant à ne pas trop penser, et finit par s'asseoir sur un banc public. Enfin, il s'autorise à nouveau à enquêter sur les phénomènes étranges qu'il vient de vivre. Comment son portrait peut-il se trouver là-bas ? Qui plus est dans l'appartement ? Est-ce que ça fait partie de la blague que ses collègues lui font ? En tout cas, il ne veut plus y retourner. Il a terriblement peur. Il décide de rentrer chez lui, de reprendre le train. Il ne fera pas cette mission. Tant pis pour les conséquences. Durant le trajet de retour, il s'efforce de ne pas trop penser aux « incidents ». Il sent que son équilibre mental est fragile. Arrivé sur le seuil de la porte de son appartement, ils se sont soulagé. Son chez-lui est un lieu sûr. Il ouvre la porte et pénètre dans sa demeure. Il a besoin de boire quelque chose. Il se rend dans la cuisine pour prendre un soda et remarque instantanément que les deux chaises qui s'y trouvent normalement rangées sous la table, font chacune face à un mur. Cette fois c'en est trop. Il s'évanouit.
Scène 3
Au bout de quelques minutes, toujours allongé sur le sol de sa cuisine, il revient à lui. Il se lève, remet en place les chaises autour de la table et s'assoit sur l'une d'elles. Son esprit est sur le point de s'effondrer mais un instinct de conservation s'active au fond de lui, qui l'oblige à repousser toute spéculation sur ce qui vient d'arriver. Il reste figé sur sa chaise, ne pensant à rien pendant un long moment. Comme si tout allait rentrer dans l'ordre de soi-même ; comme s'il suffisait d'attendre. Quand enfin il décide de se lever de sa chaise, la cuisine est plongée dans les ténèbres. De longues heures se sont écoulées pendant lesquelles il a été absent. Il décide de se faire à manger et de s'installer devant la télévision comme il l'a toujours fait. Ses habitudes sont le seul lieu sûr. Il tombe sur une émission de sport. Pendant une vingtaine de minutes, jusqu'à la coupure publicitaire, il se plonge dans des débats sur le football. Son angoisse diminue même un peu. Il oublie complètement ce qui lui arrive. Mais, survient le moment de la coupure publicitaire. Pourtant, rien de dangereux a priori. D'ailleurs, quand elle se produit, il est même content. Non pas qu'il l'aime, mais à ce moment là, elle n'est que l'habitude d'une soirée ordinaire qui se poursuit. La première réclame porte sur des rasoirs. Rien de bizarre. La seconde est d'emblée plus problématique. Elle porte sur les cuisines. Xavier sort instantanément de l'illusion que son esprit avait mis tant d'efforts à bâtir. Il aurait dû zapper mais il est captivé par ce qu'il voit. Sa curiosité l'emporte sur son instinct de conservation. La réclame montre une cuisine équipée avec son électroménager et ses rangements mais aussi sa table et ses chaises assorties. Or, on voit que les chaises ne sont pas autour de la table mais que chacune fait face à un mur blanc et vierge. Sur l'une d'elles on voit quelqu'un assis de dos. Puis, la caméra tourne lentement autour de lui jusqu' à ce qu'on voit son visage. C'est Xavier. Dans la cuisine, il tourne sa chaise vers le mur blanc et vierge et le fixe intensément.

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