La nuit tombait sur l’Untercity. Ou plutôt, une obscurité un peu plus profonde que celle qui y régnait sur habituellement. Logée sous le gigantesque socle qui supportait Stellae, la luxueuse ville sous globe, elle s’était bâtie de bric et de broc, en empruntant l’énergie de sa locataire du dessus.
Le petit garçon aurait dû se sentir rassuré. Il n’errait plus dans les rues, sans le moindre souvenir, le ventre vide, sale et appeuré. Parfois, il avait l’impression d’entendre des voix, de voir des visages, de l’autre côté de cette paroi infranchissable qui bloquait sa mémoire, mais ils lui écharpaient dès qu’il essayait de les saisir.
Ses premiers moments conscients dans ce lieu avaient été terrifiants. Dans un premier temps, personne n’avait vraiment fait attention à lui, peut-être parce qu’il y avait d’autres enfants de son âge qui erraient dans les rues, sans que personne ne leur prête attention. Puis, peu à peu, des regards s’étaient appesantis ou détournés, des voix s’étaient transformées en chuchotement… Un vieil homme, appuyé contre une paroi hérissée d’étranges instruments qui jetaient des ombres menaçantes sous les chapelets de lumières pendues tant bien que mal entre les bâtiments, l’avait dévisagé franchement. Son visage aux traits accusés, à moitié dissimulé sous d’étranges lunettes avec des verres multiples, avait exprimé de la surprise, puis du dégoût.
— Qu’est-ce que ce monstre vient faire là ?
L’enfant s’était retourné brusquement, effrayé à la perspective d’être suivi par une créature effrayante… Il n’avait compris que plus tard que l’homme parlait de lui.
Il avait continué à errer sans but, tenaillé par la peur qu’on s’en prenne à lui – parce que c’était ce qui arrivait aux monstres –, quand quelqu’un s’était approché de lui : une fille qui devait avoir quelques années de plus que lui, avec un visage aux traits harmonieux et une chevelure dont les mèches de différents couleurs pastel ressemblaient à un arc-en-ciel. Ces douces teintes irisées et la gentillesse de son sourire lui avaient rappelé quelque chose d’agréable, de familier… comme ce grand océan aux couleurs évanescentes – qui existait vraiment en bordure de l’autre ville, celle qui s’appelait Terra et s’étendait le long du rivage. Il avait la vague réminiscence d’une présence féminine qui veillait sur lui, mais elle avait aussi été avalée par cet oubli qui lui avait volé sa vie d’avant.
Un garçon plus âgé que la fille, bien en chair, aux cheveux hérissés en crête rouge, s’était approché à son tour.
— Qu’est-ce que tu fais, Maya ?
La fille s’était retourné brutalement, comme prise en faute.
— Oh, Cluz… Il a l’air perdu…
— Et alors ?
Cluz s’était rapproché pour l’examiner, les paupières plissées, avant de siffler entre ses dents…
— Un infusé né… Tu sors d’où ?
Pour la première fois depuis qu’il s’était réveillé dans ce lieu, il avait entendu le son de sa propre voix, faible et haut perchée :
— Je ne sais pas…
— Tu as un nom. ?
— Je ne m’en rappelle pas.
— Il parle bien… comme quelqu’un de là-haut… s’était étonnée Maya.
S’en était suivi un vif débat entre les deux nouveaux venus, qu’il avait eu peine à suivre, mais qui portait visiblement sur lui.
La fille avait eu grain de cause et ils l’avaient entraîné dans leur repaire, un ancien container encombré d’un invraisemblable bric à brac. Les deux enfants vivaient de récupération d’éléments technologiques et de bricolages divers, une notion que le petit garçon avait du mal à saisir.
Maya lui avait aménagé une couche à l’aide d’un vieux matelas et d’une pile de couvertures usées. Avec un repas succinct qui consistait en une espèce de bouille réhydratée, il s’étala sur le lit improvisé, les yeux grands ouverts, fixé sur le toit affaissé du container. De l’autre côté d’une paroi formée de caisses plus ou moins défoncées, il pouvait les entendre parler :
— Tu tiens vraiment à ce qu’il reste ?
— C’est un infusé-né… il a sans doute d’immenses capacités…
— Mais s’il devient cinglé ?
Les petites mains du garçon se crispèrent sur sa couvertire. Une terreur épouvantable s’empara de lui.
— Je ne crois pas que ça arrivera, répondit Maya. Je suis sûre que ce sont des mensonges d’Aurora pour que personne n’ait des projeteurs aussi puissants que les leurs...
Ces considérations échappaient totalement au garçon. Il préféra fermer les yeux, plutôt que penser à un lendemain aussi confus que son passé.
L’épuisement aidant, il sombra dans le sommeil. Aussitôt qu’il ferma les paupières, il se sentit sombrer dans un tourbillon sans fonds, parcourus d’éclairs d’un bleu électrique et de lueurs brunâtres. Il avait l’impression d’être emporté dans cette spirale infernale, qui l’entraînait toujours plus profondément dans un monde fragmenté. Une conscience immense, terrible, se penchait vers lui et le toisait comme s’il n’était qu’une poussière au milieu du chaos.
Il tenta désespérément de se réveiller, de s’échapper de cet enfer qui hantait ses rêves et refusait de lâcher prise sur lui…. Mais en dépit de ses efforts frénétiques, il ne faisait que sombrer toujours plus profondément.
Soudain, il eut l’impression que quelqu’un lui prenait la main. Il entendit une voix douce, qui sonnait comme des milliers de chuchotements qui prononçaient les mêmes mots :
— N’aie pas peur. Je suis là…
Il aurait dû être encore plus effrayé, mais il émanait de cette présence une douceur, une bienveillance qui l’enveloppait tout entier. Il aurait voulu pouvoir lui répondre, lui demander qui elle était, mais en cet instant, épuisé et confus, il se laissait doucement guider vers l’œil du cyclone, une zone calme où il pouvait trouver le repos.
— Je suis avec toi. Toujours.
Il aurait voulu lui demander qui elle était, mais il semblait avoir oublié comment parler…
— Je suis Cyrga…
Le mot lui était familier. Cyrga… C’était le nom de la planète. Est-ce que c’était sa voix qui lui parlait, à lui ? Lui qui était si petit, si seul ? Lui qui était un monstre ?
— Je serai toujours là pour toi…
Enfin, emporté par l’élan qu’elle lui avait donné, il fit surface, dans un monde inondé de lumière, au milieu d’un océan irisé comme les mèches de Maya. Enfin, il plongea dans un sommeil réparateur. Demain ne paraissait plus si incertain.

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