Jinh n’aimait pas le silence. Pourtant, il passait l’essentiel de son temps au milieu d’archives muettes, avec son ombre pour principale compagne.
Dans la cité flottante d’Astryn, suspendue au-dessus d’un océan de nuages chargés de relents de pollution, le silence n’était jamais total. De doux vrombissements le tranchaient sans cesse, ceux des moteurs qui maintenaient la ville en l’air. Toutefois, dans la salle des archives où Jinh travaillait, il devenait presque sacré. Des milliers de cristaux et de parchemins y reposaient ; chacun enfermait un fragment de mémoire, de savoir. Jinh passait ses journées à les classer, à les répertorier. Il n’avait rien contre cette existence. Elle était stable, prévisible, sans surprise, elle l’enrichissait de nouveaux savoirs. Il n’avait rien contre elle, si ce n’était qu’elle ne le remplissait que de vide. C’était le prix du choix de la raison, du confort, de la crainte de l’incertitude.
Depuis quelques temps cependant, son cœur battait vite ; pas à cause de cette existence-là mais de l’autre. Cette vie qu’il aurait pu avoir s’il avait assumé ses désirs et tout donné pour se lancer dans sa passion, au lieu de l’abandonner sous la pression. Une vie instable, précaire et imprévisible, potentiellement mortelle, mais infiniment plus exaltante.
Une vie qui s’était superposée à la sienne depuis quelques temps déjà, sans qu’il en comprît la raison.
Il était là, dans ces allées pleines de souvenirs et de connaissances, et en même temps là-bas, agrippé aux commandes de son vaisseau, à slalomer parmi des débris en chute libre pour s’extraire de ce nuage de roches et de poussières. La voix de son compagnon l’invectivait, le pressait de s’extraire de là, urgente, presque effrayée. Il ne connaissait même pas cet homme, dans sa vie d’origine, où il avait totalement rompu avec cette passion-là, trop énergivore et en inadéquation avec la voie qu’il avait empruntée. Dans cette vie-ci, il avait une épouse, Nimée, qui lui avait été présentée par un membre de sa famille, et de rares amis. Là-bas, il avait les autres pilotes, telle une grande famille qui se serrait les coudes, divers contacts dans différentes cités. Et Lunh.
Était-ce une manière cruelle de le narguer avec la vie qu’il aurait pu avoir, s’il avait eu le courage de s’en donner les moyens, ou était-il juste en train de devenir fou, à force d’ennui ? Jinh n’en avait aucune idée, mais goûter à cette possibilité avait réveillé et vivifié ses regrets, jusque-là dormants. Il remplissait le vide que créait sa vie d’origine avec celle fantasmée qu’il vivait en parallèle.
Il ne s’était plus posé la question depuis longtemps, mais il se demandait s’il avait fait le bon choix, des années plus tôt, en cédant aux attentes de ses proches, contaminé par leurs craintes.
Jinh se posait de sérieuses questions sur sa santé mentale. Plus le temps passait, plus ses deux vies semblaient se mélanger. Il retrouvait des choses dans l’appartement dans lequel il logeait avec Nimée, des choses qui n’appartenaient pas à sa première réalité mais à la seconde, et qui étonnaient Nimée. Parfois, il ne la retrouvait plus, trouvait Lunh à la place, ou des cristaux apparaissaient dans le cockpit, dans des rangées incongrues qui n’y avaient pas leur place. Que se passait-il donc ?
Pour une raison qu’il ignorait, il avait l’impression qu’il devrait se résoudre à un choix, et vite. Quelle réalité il désirait garder, s’il ne voulait pas tout perdre.
Il ferma les yeux, puis se laissa tomber dans son lit. Celui de son appartement à Astryn, d’un hôtel perdu dans une cité étrangère, ou une simple couchette dans son vaisseau ? Il n’en avait pas la moindre idée tant tout semblait se confondre, mais ne chercha pas à confirmer l’une ou l’autre hypothèse. Y serait-il parvenu, ou n’aurait-il été que davantage troublé ? Qui se trouvait donc près de lui, Lunh ou Nimée ? Ou les deux, ou aucun ? Ses pensées se perdaient dans ce dilemme incongru qui le déchirait de l’intérieur, entre ses deux vies. L’une confortable mais sans aspérités, qui lui créait un vide que l’amour doux de Nimée ne parvenait pas à combler ; l’autre incertaine, possiblement vouée à l’échec mais exaltante. Sa relation avec Lunh plus rude, moins policée, marquée par les aléas de leur vie commune qui avaient creusé entre eux une complicité qu’il n’avait pas avec Nimée. Il avait l’impression de revivre, depuis que cette seconde réalité était apparue, habité d’un souffle disparu depuis des années. Avait-il réellement envie de retourner dans sa vie d’avant comme si celle-ci n’avait été qu’une parenthèse, vivifiante mais utopique et inatteignable ?
Non. Non, il ne le concevait pas ; il ne le concevait plus. Il avait l’impression que cela reviendrait à une sorte de seconde mort, s’il choisissait une fois encore la voie de la facilité. Ces souvenirs de cette autre vie le rongeraient de l’intérieur et accentueraient sa détresse, et même Nimée n’y pourrait rien. Elle ne pouvait déjà rien contre ce vide qui l’habitait chaque jour. S’il devait choisir, il se tournerait vers cette vie à laquelle il avait tourné le dos des années plus tôt, se donnerait la chance qu’il ne s’était pas donné à l’époque.
Malgré les incertitudes, il doutait de regretter, cette fois, parce qu’il savait. Il savait qu’en écartant la facilité et le confort, il ne raterait qu’une vie vide de sens.
Jinh ne s’était même pas rendu compte de s’être endormi lorsqu’il rouvrit les paupières. Son dos gémit lorsqu’il se redressa de la couchette épouvantablement inconfortable. Il y porta sa main et se massa en grimaçant. Une tasse fumante apparut sous son nez, dégagea un fumet de café bon marché. Il leva la tête et se confronta au sourire goguenard de Lunh, et à ses yeux rieurs qui se moquaient ouvertement de lui.
— Je t’ai rarement vu ronfler avec autant d’enthousiasme sur cette chose.
Hagard, Jinh considéra les lieux, reconnut les parois austères de leur vaisseau. Il lui fallut quelques secondes supplémentaires pour réaliser que l’autre réalité n’était plus, réduite à de simples souvenirs dans sa tête. Il n’en subsistait aucune trace autour de lui. Il ne comprenait pas. Que s’était-il donc passé ?
Une secousse à l’épaule l’arracha à ses pensées, et il se croisa le regard de son compagnon. Celui-ci avait perdu sa lueur moqueuse, remplacée par une certaine inquiétude.
— Hey. Ça va ?
Jinh sourit. Un sourire maigre, fatigué, mais plus sincère que la plupart qu’il avait eu dans sa vie d’origine.
— Oui.
Lunh le considéra, perplexe, et Jinh s’en amusa. Il ne pouvait comprendre à quel point c’était vrai.
Car, enfin, Jinh se sentait en phase avec lui-même.

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