Quand on passe chaque jour au même endroit, on finit par ne plus voir vraiment ce qui nous entoure. N’est-ce pas ?
C’était ce que pensait Fiona, quand elle se rendait à son atelier de couture. Certains jours, elle levait le nez, pour s’apercevoir qu’il existait un monde au-dessus de son champ de vision. Des façades d’immeubles prolongeant des boutiques, des moulures, des balcons, des plantes dans des pots… Mais ce magasin, lui, était bien à hauteur de son regard, coincé entre un fromager et une bonneterie. Une façade bleue, patinée par l’âge, avec une peinture qui s’écaillait légèrement.
« Chez madame Psyché, vide-pensées ».
Fiona resta un moment coite, à regarder l’étrange enseigne. Elle avait dû mal lire… Ce devait être un vide grenier. Sans doute un magasin temporaire, voilà pourquoi sa présence ne devait pas l’avoir marquée. Habituellement, la vitrine devait être cachée sous des panneaux de bois, et elle n’avait même pas soupçonné ce qui pouvait se trouver derrière… à part, peut-être, une annexe à la bonneterie, ou à la fromagerie.
Curieuse, Fiona s’approcha de la vitrine, de larges carreaux de verre enchâssés dans des montants de bois, derrière lesquels les marchandises se dérobaient à moitié comme des trésors cachés. Sur des étagères, se trouvaient des flacons de verre opalescent, avec des étiquettes aux bords dentelées, rédigées à la plume : « Pensées savantes », « Pensées douces », « Pensées joyeuses », « Pensées sucrée », « Pensées ensoleillées », « Pensées nostalgiques »…
Voilà qui était pour le moins… original. Que pouvaient bien contenir ces flacons ? Des parfums ? Des eaux de vie ? Des encres colorées ?
Fiona vérifia sa montre : elle aurait dû être depuis longtemps à son atelier. Malgré tout, elle avait l’étrange conviction que si elle ne rentrait pas dans cette bizarre petite boutique, elle louperait une occasion qui ne se présentait qu’une fois dans une vie…
La jeune femme prit une profonde inspiration et poussa la porte. Un carillon retenti, avec un son doux et léger. Elle fut aussitôt assaillie par un mélange de senteurs, mais aussi un afflux de couleurs : les étagères intérieures avaient été peintes de milles nuances, pour donner un écrin à une myriade de jolies fioles de formes diverses.
Derrière un comptoir décoré de motifs aux allures folkloriques, se trouvait une toute petite femme, aux pommettes hautes et aux yeux bleus rieurs, drapées dans des châles superposées qui la faisait ressembler à une poupée russe. Elle salua sa cliente d’un large sourire et quitta sa place pour s’avancer vers elle :
— Ma jeune amie, soyez la bienvenue au Vide-Pensées !
— Merci, répondit Fiona, un peu embarrassée. Je voulais juste savoir… ce que vous vendez.
La petite femme éclata de rire :
— Eh bien… des pensées, cela va de soi !
La jeune femme fronça les sourcils :
— Non, cela ne va pas de soi… Comment est-il possible de vendre des pensées, surtout dans des fioles ?
— Les pensées sont recueillies, distillées, embouteillées. Vous voulez tester ?
Fiona aurait sans doute dû poser des centaines de questions… mais elle ne put qu’acquiescer :
— Ou… Oui, volontiers.
La marchande parcourut du regard les étagères les plus proches :
— Est-ce qu’une pensée distrayante vous conviendrait ?
— Ou… Oui, pourquoi pas ?
Elle saisit à côté d’elle un flacon jaune d’or, à la panse arrondie, et la tendit à Fiona. La jeune femme la saisit : sa texture était fraîche et agréable.
— Et je suis censée faire quoi, à présent ?
— Tout d’abord, vous devez savoir une chose : il ne s’agit pas de pensées précises. Mais plus… une sorte de canevas qui va influencer vos pensées personnelles.
— Je comprends.
— Très bien. À présent, vous allez déboucher le flacon, puis vous l’approcherez de votre nez et vous transpirerez d’un trait.
Fiona ne pouvait s’empêcher de trouver tout cela un peu ridicule… Mais que risquait-elle ? De finir endormie, droguée, détroussée ? Cela importait peu, au fond. Sa vie n’était pas au beau fixe ces temps derniers.
Elle observa le petit flacon, puis dévissa le couvercle. Elle rêva peut-être ce léger nuage nacré qui l’enveloppa. Soudain, son esprit s’allégea. Tout ce qu’elle voyait autour d’elle lui sembla drôle : ce petit bout de femme enveloppée dans ses châles, cette boutique insensée… Elle s’approcha de la porte et effleura du bout des doigts le petit carillon, faisant cascader des notes cristallines. Elle ne put s’empêcher d’en rire. La petite femme la rejoignit dans son hilarité et fit tinter le carillon à son tour.
— C’est drôle, c’est-ce pas ? s’exclama-t-elle.
Fiona acquiesça. Elle ouvrit la bouche pour répondre mais, déjà, ce sentiment volatile commençait à s’évaporer.
— C’était juste un échantillon, lui rappela la marchande.
— Oh. Bien sûr…
La jeune femme baissa la tête et réfléchit un instant, avant de demander :
— Les produits à vendre sont plus durables ?
— Bien sûr, ils durent plusieurs heures ! Voulez-vous que je vous montre nos différents produits ?
— Volontiers...
Aussitôt, la marchande l’attira vers les étagères :
— Ici, vous avez des pensées créatrices. Un grand succès auprès des artistes. Et là, des pensées rigoureuses. Les comptables adorent ! Des pensées séductrices… je ne vous ferai pas de dessin. Ici, ce sont des pensées amicales, qui aident beaucoup au niveau social. Et même des pensées tristes.
Devant la surprise de Fiona, elle expliqua :
— Elles ont plus de succès que vous ne l'imaginez... Pas seulement auprès des acteurs et des poètes qui cherchent le juste sentiment... La tristesse peut contenir une douceur nostalgique, si elle ne dure pas trop longtemps.
— Je comprends, mais ce n'est pas pour moi.
— … et je ne vous le conseille pas, en ces circonstances. Je vous laisse réfléchir à ce que vous voulez.
Fiona se laissa le temps de réfléchir. Les choses ne se passaient pas très bien à l’atelier de couture. Le travail ne la motivait pas, mais elle s’y accrochait, par nécessité comme par devoir. Peut-être que si elle pouvait trouver une…
—… une pensée motivante, s’écria-t-elle. Est-ce que vous auriez cela ?
La femme sourit :
— Bien sûr ! Je vous donne cela tout de suite.
Elle attira à elle un petit marchepied, qu’elle escalada pour atteindre l’étagère la plus haute. Quand elle redescendit ; elle tenait une petite fiole un peu sinueuse, d’un rose doux et mais vif, qui brillait d’une luminescence discrète :
Fiona fouilla dans son sac, à la recherche de son porte-monnaie :
— Combien vous dois-je ? Demanda-t-elle, en espérant que le prix resterait dans ses moyens.
Elle ne roulait vraiment sur l’or, ces temps-ci…
— Cela va vous sembler étrange… mais je préfère le troc. Que pourriez-vous m’offrir ?
Malgré sa surprise, la jeune femme murmura :
— je suis couturière…
— Voilà qui est parfait ! Passez me voir demain soir, je vous demanderai sans doute un petit service.
Elle déposa la fiole dans un petit sac de papier brun et le lui tendit :
— Encore merci pour votre visite !
— C’est moi qui vous remercie… souffla Fiona.
Elle s’empara du sachet et courut vers l’ancien atelier d’artiste qui était devenue sa pièce de travail. Une fois la porte refermée, elle tira la fiole de son sac et la contempla.
Sa main s’aventura près du bouchon. Elle hésita un moment, puis la laissa retomber. Si elle s’en servait maintenant, elle éprouverait, quelques heures durant, une motivation incroyable qui la ferait avancer dans son travail avec une facilité déconcertante.
Quelques heures, tout au plus… puis elle retomberait dans le découragement, sans doute encore plus profondément. Elle décida de se prouver qu’elle n’en avait pas besoin.
Alors, Fiona posa le flacon bien en vue sur une étagère, saisit ses ciseaux et se mit au travail, avec plus d’entrain qu’elle n’en avait eu depuis longtemps.
Quand elle repassa le lendemain, la boutique avait disparu, comme si elle n’avait jamais existé.

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