Contrainte :
La dernière page : En rangeant de vieux livres, un personnage trouve une annotation dans la marge, écrite de sa propre main. Il ne se souvient pas de l'avoir écrite. Que dit-elle ?
Entre 300 et 1500 mots.
Au milieu de son grenier, éclairé uniquement par une poignée de lampes à l’huile, Léandre faisait un tri bien mérité. Cela des années qu’il n’avait pas rangé cette pièce, depuis qu’il avait emménagé, en fait. Il y allait rarement, juste de temps en temps pour y déposer un objet ou autre qu’il ne voulait pas garder ailleurs chez lui.
Léandre le regrettait un peu, l’air était presque suffocant, malgré la petite fenêtre ouverte pour laisser entrer l’air frais de la nuit. Et le tissu qu’il avait noué autour de son visage n’était pas aussi efficace qu’il l’aurait espéré, laissant passer l’odeur de poussière et le faisant quelque peu tousser.
Il fit glisser un carton jusqu’à lui, des volutes blanches s’élevant lorsqu’il l’ouvrit.
― Note à moi-même, pensez à faire régulièrement le ménage dans cette pièce, râla-t-il en agitant la main pour évacuer la poussière hors de son visage.
Le carton était rempli de bric-à-brac qu’on pouvait trouver dans des boutiques de magie et d’un gros livre, ce qu’il l’étonna. Léandre n’était ni sorcier ni alchimiste, ni quoique se soit lié à ce domaine, il n’avait donc aucune raison de stocker ce genre de choses, et encore moins au grenier. Curieux, il prit le livre. C’était un bestiaire sur les créatures nocturnes, au vu du titre. Pourquoi avait-il un tel livre ? Encore une fois, il ne se trouvait pas dans une situation où il avait besoin de posséder un tel ouvrage. Tout à ses pensées, il se mit à le feuilleter. Banshee, feu follet, idittu, lycanthrope…
Léandre s’arrêta sur une double-page, clignant des yeux.
Celle-ci était vierge. Aucune créature n’y était répertoriée. À la place, une annotation :
« Ignore ce chapitre, pas comme les autres fois. »
Si c’était déjà étrange de tomber sur un chapitre vide au milieu du livre, ça l’était encore plus quand cette annotation semblait être de sa main. Or, il ne se souvenait pas de l’avoir écrite. Pourquoi ne devait-il pas lire ce chapitre ? Il ne savait même pas de quelle créature il s’agissait. Léandre alla directement à la fin, pour regarder le sommaire. Sauf qu’il n’y en avait pas. Ou plus exactement, qu’il n’y en avait plus. La page avait été arrachée.
Voilà qui était encore plus étrange. On ne voulait vraiment pas que ce chapitre soit lu. Ce qui était assez extrême comme procéder, ce livre ne devant pas être l’unique exemplaire. Et s’il l’était, il devait valoir une fortune, ce qui rendait encore plus scandaleux d’avoir déchiré une page.
Était-ce l’ancien propriétaire qui avait oublié le carton et son contenu ? À moins que quelqu’un ne le lui ait donné pour une raison ou pour une autre et qu’il ne s’en souvienne pas ? Mais que ça n’expliquait pas l’annotation.
Dans tous les cas, difficile d’ignorer le chapitre vide qui aurait dû être plein. Le contenu avait-il été effacé, ou… caché ?
Plissant les yeux, Léandre approcha les pages jaunies de son visage. Elles semblaient différentes du reste de l’ouvrage, plus épaisses et moins vieilles. Il vérifia avec son ongle les bords des pages. Un coin finit pas se dédoubler, confirmant son hypothèse. Il s’apprêtait décoller l’une des feuilles, mais arrêta son geste. Qu’elle soit de sa main ou non, l’annotation était un avertissement. Un avertissement qu’il avait ignoré… bien qu’il ne s’en souvienne pas.
Il contempla l’annotation, se mordillant la lèvre un moment, avant de refermer le livre.
― Plus tard.
Il jeta doucement le livre vers la trappe du grenier et reprit son tri de l’endroit, jusqu’au lever du soleil.
Il se passa plusieurs nuits, où l’ouvrage qu’il avait descendu avec lui le narguait. Plus d’une fois Léandre avait pensé à remettre ce livre au grenier, mais à chaque fois il hésitait et le laissait dans son salon. Jusqu’à ce que la curiosité devienne trop forte.
Le voilà donc assis avec le livre sur les genoux, à décoller prudemment les feuilles qui recouvraient le chapitre. Quand tous les bords de la feuille de droite furent bien séparés, Léandre enleva le papier et vit apparaît le texte qui se trouvait en dessous. Tout semblait lisible, alors il s’attaque que la page de gauche, qui révéla une image.
Léandre ne comprit pas ce qu’il voyait.
Que faisait son portrait dans un vieux bestiaire de créatures nocturnes ? Portrait qui était différent de ce qu’il voyait dans la glace toutes les nuits.
La sclérotique des yeux était noire et une pupille verticale blanche trônait au milieu, sans iris autour. Le bout des oreilles étaient pointues, mais plus petit et moins effilé que chez les elfes. Une mosaïque de petits symboles rouge sang recouvrait la peau pâle du visage.
Les mains tremblantes, Léandre ne pouvait détacher son regard de ce portrait semblable au sien. Avec un nœud dans la gorge, il finit par y arriver pour trouver le titre du chapitre, le nom de cette créature qui arborait une telle ressemblance avec son visage, juste au-dessus.
Le Noctambuleur.
Léandre lâcha le livre, sa tête prit dans l’étau de ses mains sous la vague de douleur qui déferla. Des souvenirs lui revinrent. Recherche du savoir. Repoussement des limites. Rituel interdit. Rejet de ses pairs. Chassé. Traqué. Caché.
Un geignement sortit de ses lèvres sous l’assaut de plusieurs années de souvenirs reprenant leur place, leur poids le laissant haletant et recroquevillé sur le sol.
Une fois la douleur apaisée, Léandre se redressa, essuyant la sueur de son visage.
― Bordel, j’ai recommencé.
Comme à chaque fois qu’il tombait sur le livre. Pourquoi devait-il toujours lire ce foutu chapitre ?! À quoi ça servait de mettre un avertissement s’il ne le suivait pas ?! Il s’était écoulé plus de dix ans depuis la dernière fois au lieu des cinquante qu’il avait espéré. Sa modification du sort avait échoué. Encore.
Il prit le livre, le referma et alla au grenier récupérer le carton qu’il n’avait heureusement pas jeté lors de son ménage. Quand il le faisait, ça rendait les choses plus difficiles et plus dangereuses pour lui, car lorsque le sort était levé, tout le monde se souvenait de l’existence du Noctambuleur, en particulier les autorités.
Honnêtement, le meilleur moyen pour ça était de cacher le livre ailleurs, mais Léandre n’avait aucune assurance que quelqu’un d’autre mettrait la main dessus par accident. Il avait bien pensé à l’enterrer, mais il lui serait difficile d’atteindre les trente mètres de profondeur, et même s’il y arrivait, il était possible que dans vingt ans et plus quelqu’un installe une cuve, ou autre pile à cet endroit.
Léandre jeta un coup d’œil par la fenêtre, estimant qu’il lui restait environ six heures avant le lever du soleil. En se dépêchant, il devrait pouvoir refaire le sort avant que les Chasseurs ne viennent ici, attirés par sa magie. Et c’est en espérant qu’il n’y en ait pas déjà en ville.
Il soupira en déposant le carton dans le salon.
― Franchement, après plus de cinq cents ans, il serait temps que j’apprenne à écrire des avertissements que j’arrive à suivre sans poser de questions...

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