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Planète Terrana-XIV, An de grâce 8562

Maxime Bouchard, assistant de conservation au muséum d’histoire naturelle, filait comme une comète dans les couloirs en direction de la salle de commandement.

Dans ses mains tremblantes, « la » pierre. Ce n’était vraiment pas bon. Pire même !

Il pénétra en trombe dans la salle et héla le capitaine sans cérémonie aucune. Au diable la procédure. Le capitaine pinça les lèvres devant cette indiscipline, mais le laissa parler.

— Elle est de retour !

— De quoi parlez-vous ? Vous avez intérêt à ce que...

— Mais regardez, bon sang ! La pierre est inerte. La créature a rejoint l’héritier.

Tous les officiers blêmirent. Ils cherchèrent une lueur d’espoir dans les yeux de leur chef, qui ne put que murmurer d’une voix déjà dénuée de vie :

— Que Dieu nous vienne en aide...

Énorine Grandin. C’est mon nom.

Le carnet est posé sur mon bureau. Sa couverture orange veinée de noir me nargue. Me défie de le parcourir encore. Mais c’est désormais inutile.

Hier est si loin.

Hier, je travaillais encore dans la bibliothèque de la base. Comme j’aime ce travail de recherche. Depuis que l’humanité a fuit son monde natal, il ne reste que les livres pour nous rappeler d’où nous venons. Ce petit ballon bleu autour d’un soleil mort depuis si longtemps. Retracer notre histoire pour la diffuser aux quatre coins de l’univers, quelle tâche magnifique !

Ce soir, ma vie a changé.

Une patrouille a remorqué il y a six mois un vaisseau à la dérive dans la ceinture d’astéroïdes, comme des centaines d’autres auparavant. Mais cette fois, Maxime et moi y avons trouvé tout un pan oublié de notre histoire. C’était inespéré. Une fenêtre sur le passé.

L’excitation de découvrir des maillons oubliés.

Des livres, des bijoux, des bandes enregistrées, des échantillons. Le plus surprenant, c’est qu’il a été clair très vite qu’ils n’étaient pas de la même époque. Voilà bien un mystère : qui avait rassemblé tout cela et pourquoi le sceller dans l’espace ?

Oui, parce que toutes les ouvertures avaient été parfaitement soudées.

Nous avons travaillé des heures, des jours, des semaines. Étudiant sans relâche.

Puis, petit à petit, Maxime s’est fait plus distant et a séparé certains objets pour m’en priver l’accès. Il pensait que je ne l’avais pas remarqué. Qu’importe ses petits jeux, j’avais bien assez à faire avec la caisse de vieux ouvrages à reliure de cuir.

Les cinq volumes sont des recueils de folklores terriens très anciens. Un merveilleux trésor de légendes, toutes plus sombres et troublantes les unes que les autres. Primitives et brutales. Je n’en connaissais aucune. Leur lecture m’a particulièrement éprouvée, jusqu’à la nausée parfois. Comment de tels récits avaient-ils pu être écrits ? Cela frisait la folie.

Les histoires m’ont accompagnée, fébrile, dans des nuits de cauchemars, et j’ai parfois retrouvé une odeur âcre dans les couloirs aseptisés de la station, que j’étais la seule à percevoir.

Lorsque j’ai enfin montré les livres à Maxime, il a été très ébranlé. J’ai vu ses yeux cligner, son souffle s’accélérer alors qu’il feuilletait frénétiquement plusieurs pages. Puis il a baragouiné nerveusement quelque chose à propos d’un héritier et a filé, quasiment hystérique, dans son labo. Par moment, j’avoue que je ne le comprends pas.

Tout à notre enquête historique, nous n’avons pas prêté attention aux rumeurs. D’aucuns parlent encore aujourd’hui d’une malédiction, depuis que ces objets sont dans nos murs. Certains, totalement épouvantés, ont quitté la station, et même la planète.

J’ai moi aussi été témoin de phénomènes étranges. J’ai cru voir plusieurs fois une ombre, sœur de l’humanité, mais sauvage, impitoyable. Affamée de peur et de terreur, à la lisière de ma perception.

Mes lectures m’ont bien sûr influencée. Mais... les autres ?

Maxime s’est montré de plus en plus stressé. Mangeant à peine. Dormant tout juste. Même le capitaine est venu voir s’il allait bien. L’échange n’a clairement pas dû le rassurer, car il est sorti pâle et préoccupé du labo où ils avaient discuté. A peine m’a-t-il jeté un regard quand il m’a croisée. Son expression m’a gênée. J’ai ressenti un froid intense, inexplicable.

Bizarre...

Je me suis glissée dans sa chambre hier soir et j’ai volé le badge pour déverrouiller son labo. J’ai trouvé ce qu’il voulait me cacher.

Une pierre angulaire noire de jais était posée sur le bureau. Rugueuse, glacée et aussi vieille que le temps. Une pierre désormais morte, avec un petit carton indiquant une provenance terrestre.

Puis, à côté, ce carnet, ouvert sur la première page.

Une écriture fine, aux arabesques anciennes, présentait l’auteur. Qui, pourquoi ai-je été surprise, est aussi celui des recueils de contes.

Il m’a fallu attendre, enfin, l’achèvement de cette interminable journée pour lire le manuscrit à l’abri des regards et des convoitises. La sensation de froid est revenue. Plus extrême. Plus violente. Impérieuse et avide.

Tapie dans l’ombre, à l’affût, depuis le temps des cavernes.

Terreur des chasseurs, voleuse de bébés.

La Reine des contes et des mythes, des histoires autour du feu, des récits au pied du lit, existe bel et bien.

Voilà ce que dit ce carnet. Voilà ce que racontent ces recueils, signés de mon ancêtre Alcime Catteau Grandin.

Ce soir, j’ai compris qui je suis.

Je m’appelle Énorine Grandin.

Je ne suis qu’une ombre sur le fil de la nuit.

Le frisson d’une peur ancestrale oubliée.

Votre pire cauchemar.


Texte publié par Hiraeth, 14 mars 2026 à 23h53
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