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Le formulaire 27-B/Grain était obligatoire. Marlon l'avait rempli en lettres capitales. Il écrivait toujours en capitales depuis l’école — une maîtresse lui avait dit un jour que son écriture penchait trop. Les choses qui penchent finissent mal, avait-elle ajouté. Il avait coché la case Consentement à l'Observation, signé dans la marge, et joint son certificat de conformité végétale. Tout était en ordre.

À la Grande Poste, la file avançait sans un mot. Les citoyens tenaient leur boîte cartonnée comme on tiendrait une urne. Au-dessus du porche, les lettres dorées proclamaient :

UNE GRAINE PAR CITOYEN. UNE POUSSE. UN DEVOIR.

Il se murmurait que les graines de l'Ordre poussaient selon la pureté du cœur. Que les tiges droites appartenaient aux âmes dociles. Que les fleurs ternes révélaient les esprits déviants. Une vieille histoire que nul n’affirmait, que nul n’ignorait. Officiellement, toutes les graines étaient rigoureusement identiques. Officiellement.

Quand son numéro s’afficha, Marlon s’avança avec un sourire précis. Il avait appris à sourire ainsi : pas trop large, pas trop bref. Un sourire qui ne demande rien.

Le sol brillait d'un éclat artificiel, sans trace ni poussière. Le silence avait quelque chose d’élagué. Derrière le comptoir, l'Inspecteur ne leva pas les yeux. Il cochait des cases dans un carnet noir, dont les pages épaisses semblaient absorber la lumière. Sa veste gris perle ne comportait aucun pli. Sa main, gantée, se déplaçait avec une précision chirurgicale.

— Nom.

— Marlon.

— Adresse.

— Trente-sept, Jardin Est.

— Signature.

Marlon s'exécuta. Le stylo glissa sur le papier avec un bruit sec, presque trop fort dans cette pièce où tout semblait vouloir se taire. Le carnet claqua. Puis, d'un geste qui ressemblait à une bénédiction mais sonnait comme une condamnation, l'Inspecteur déposa une graine dans sa paume.

C'était une très vieille graine. Ridée et fripée comme si elle avait pris la poussière un siècle dans un tiroir de l'Ordre.

Marlon la prit entre deux doigts, tremblant :

— Elle est… particulière.

— Non, dit l'Inspecteur. Elle est consignée.

Et sans attendre, il apposa son tampon sur le formulaire dans un claquement sec.

Marlon frissonna comme si on venait de clouer quelque chose en lui.

* * *

Devant chaque maison, le carré de terre était identique. Un mètre sur un mètre. Briques rouges, posées à égale distance, sans débord ni défaut. On disait que l'Ordre avait mesuré chaque parcelle au laser. Pour l'harmonie. Pour l'équité.

Marlon s’agenouilla, les genoux exactement à quarante centimètres du bord.

Il creusa. Déposa la graine. Tassa la terre de la paume.

Il arrosa trois fois.

À chaque versement, il compta jusqu’à neuf, à voix haute.

— Une. Deux. Trois.

Le soir même, les voisins bavardaient déjà, accoudés à leurs clôtures.

— La mienne germe.

— Une pointe verte, bien droite.

— Elle promet, cette année.

Leurs voix étaient douces, mais leurs regards pesaient. Marlon, lui, ne vit rien. Rien qu'une terre plate, muette, trop lisse pour être louable.

Alors il sourit.

— Elle viendra. Elle est… lente, voilà tout.

Mais cette nuit-là, alors que la maison dormait, Marlon entendit un bruit. Un clic. Sec. Comme un ressort trop fatigué. Il resta allongé, les yeux ouverts dans le noir. Il n'osa pas sortir.

* * *

À neuf heures précises, il sonna. Jamais en retard. Jamais en avance.

La porte s’ouvrit aussitôt.

Il entra, posa son carnet sur la table et sortit un stylo argenté qu’il fit claquer trois fois avant d’inscrire la date.

— Rapport.

— Elle ne sort pas encore, dit Marlon.

— Arrosage ?

— Trois fois.

— Comptage ?

— Jusqu'à neuf secondes.

L’Inspecteur nota sans lever les yeux. Chaque trait de plume semblait griffer l’air.

Il sortit, s’arrêta devant le carré de terre. Approcha sa montre du sol nu, écouta le silence comme on écoute un battement.

Il hocha la tête. Nota encore.

— Persistance de latence.

Le tampon rouge s’abattit sur le carnet.

— Continuez. L’Ordre ne doute pas.

Il plia le coin de la page et repartit, sans un regard.

Marlon resta seul. Plus que par ses voisins, il se sentait observé par la terre nue.

* * *

La semaine suivante, les jardins rivalisaient de pousses droites et vertes. On échangeait des recettes :

— Deux cuillerées d'eau tiède.

— Il faut leur parler doucement.

— La mienne chante presque, écoutez.

Les voisins s'attroupèrent devant son carré nu. Leurs yeux glissaient sur la terre, puis sur lui.

— Elle tarde.

— Peut-être un sol ingrat.

La chaleur monta à ses oreilles. Ses mains moites s'emmêlèrent.

— Non, non, elle sortira, vous verrez. Elle est… unique.

Un rire lui échappa, sec, étranglé. Mais la nuit même, il entendit de nouveau clic… clic… clic dans la terre, comme une montre cassée qui s'obstine.

* * *

Au neuvième jour, une fissure fendit la croûte de terre.

Un filament pâle en sortit, recourbé, fragile et tordu. Sa peau plissée renvoyait une lueur cireuse, et sous la mince enveloppe, un mouvement lent se gonflait, se résorbait, revenait encore.

Marlon eut un haut-le-cœur. Ses doigts se crispèrent sur ses genoux. Il voulut détourner le regard, mais il resta hypnotisé. Devant sa famille, il s’écria :

— Regardez. Elle pousse.

Personne ne répondit.

Les enfants fixaient la chose, immobiles, sans sourire.

Une odeur s'échappa : aigre, métallique. Elle lui piqua les narines, serra sa gorge. Et la nuit suivante, le clic devint tac-tac-tac. Plus pressant, plus net, comme des doigts qui tambourinent derrière un mur.

* * *

L'Inspecteur revint, carnet en main. Il observa la pousse longtemps sans rien dire. Puis :

— Anormale.

Marlon se tordit les doigts.

— Mais… elle pousse ! Vous voyez bien qu'elle pousse ?

— Mimétique.

— Mais elle pousse tout de même, enfin, ça compte !

L'Inspecteur plia le coin du carnet, toujours le même coin. Ses yeux glissèrent, un instant, vers le visage crispé de Marlon. Il eut un léger soupir, imperceptible, puis referma brusquement le carnet.

— Suivez le protocole.

La porte se referma derrière lui.

* * *

Chaque jour, la pousse devenait plus grotesque.

Elle ne montait pas vers le ciel. Elle rampait, cherchait la pierre du voisin, longeait les briques, effleurait les marches du perron.

Un matin, une tige s’était glissée sous la porte. Elle n’avait pas poussé là. Elle avait avancé.

Dans la salle de bain, il se regarda longtemps. Essaya de se tenir plus droit. Corrigea l’angle de ses épaules.

Derrière lui, dans le couloir, le tac-tac-tac continuait. Régulier. Comme une horloge. Un métronome.

La plante s'était installée dans les angles morts. Sous la table. Près du radiateur. Entre les chaussures. Personne ne semblait s'en étonner.

Les enfants passaient devant sans ralentir. Mais parfois, ils s'arrêtaient. Ils parlaient, non pas à Marlon, mais à la plante.

— Tu veux de l'eau ?

— Il fait froid ce matin.

— On revient ce soir.

Sa femme avait déplacé le fauteuil. Elle disait que c’était pour la lumière. Il savait que c’était pour ne pas lui tourner le dos.

Les voisins paradaient. Leurs plantes, hautes et bien droites, formaient une allée de verdure parfaite. Marlon baissait la tête chaque fois qu'il passait devant. Mais certains ne le regardaient plus. Leurs yeux glissaient vers la pousse.

* * *

Un soir, la plante claqua. Elle s'était dressée soudainement, d'un angle impossible, comme si on l'avait forcée à se tenir droite. Son ombre sur le mur ressemblait à un dos brisé. Elle se pencha. Exactement comme lui. Puis elle se figea, dans une posture qu'il connaissait trop bien.

Marlon resta debout, longtemps, face au carré.

Quand l'Inspecteur revint, il entra sans un mot. Déposa son carnet sur la table. Sortit son stylo argenté. Fit claquer le capuchon trois fois.

Marlon s'approcha. Ses mains tremblaient. Il posa les paumes sur la table, comme pour s'ancrer.

— Elle… elle est là, dit-il.

L'Inspecteur sortit. S'arrêta devant le carré.

La plante se pencha légèrement. Un tic nerveux à l'extrémité d'une feuille. Le même que Marlon, à l'œil gauche.

L'Inspecteur observa. Longtemps. Puis il nota :

— Mimétisme stabilisé.

Marlon perdit pied. Il bondit vers l'Inspecteur, agrippa sa manche.

— Vous la voyez ! Vous voyez bien ce qu’elle fait.

— Monsieur, je…

— Regardez-la ! Sa couleur est infecte, ses tiges sont des blessures ! Et ma voisine... Oh, ma voisine, la sienne est belle, droite, ordinaire ! Disposez d'elle, qu'on en finisse !

L'Inspecteur recula, stupéfait. Il ouvrit son carnet, la main prête à noter, mais aucune ligne ne venait. Enfin, d'une voix basse :

— Ce n'est pas un concours de beauté. La pousse est là, et puis c'est tout.

Il referma son carnet sans plier le coin.

* * *

Un matin, l’Inspecteur entra. Enjamba la tige sans la regarder.

Ses yeux balayèrent la pièce — les angles envahis, le couloir tapissé d’une peau tendue sur des os fins, la pousse pulsant contre le plafond comme une plaie maintenue ouverte — et son visage ne trahit rien.

— Formulaire 27-C/Pousse Atypique.

— Je ne l’ai pas. Je ne savais pas qu’il existait.

— Il existe depuis toujours. Bureau 7. Bâtiment central.

Marlon s'y rendit le jour même.

Bureau 7, bâtiment central. Une femme lui vendit des timbres sans lever les yeux. Bureau 12, annexe, rue de l'Harmonie — une pancarte annonçait Fermé le mercredi sans préciser lequel. Il revint le jeudi. Un homme au crâne lisse lui tendit un formulaire, puis le retira des mains aussitôt.

— Il manque le 27-A/Autorisation de Demande.

— D'accord. Où puis-je le trouver ?

— Sur présentation du 27-C.

— Mais le 27-C nécessite le 27-A.

— En effet.

— C'est une boucle.

— Je note votre remarque.

L'homme ouvrit un tiroir, sortit un carnet identique à celui de l'Inspecteur, écrivit quelque chose, referma le carnet, rangea le carnet, referma le tiroir.

— Suivant.

Marlon rentra.

La plante avait progressé pendant son absence.

Ce qu'il avait pris pour des tiges était autre chose à présent. Des excroissances épaisses, rosées, qui suintaient légèrement aux articulations — là où elles se pliaient, là où elles longeaient les plinthes — avec la texture molle et tendue d'une chair trop fraîche. La fleur contre le plafond s'était élargie. Elle battait. Lentement, régulièrement, comme quelque chose qui n'aurait pas dû avoir de rythme mais en avait un. Une odeur de métal tiède et de terre mouillée emplissait les pièces.

Marlon s'arrêta dans l'entrée. Porta une main à sa bouche.

Les enfants étaient assis en dessous, jambes croisées, visages levés vers la fleur. Ils lui parlaient. Pas à voix basse — normalement, naturellement, comme on parle à quelqu'un qui écoute. Sa fille caressait une excroissance du bout des doigts, sans dégoût, avec la curiosité tranquille d'un dimanche matin.

Sa femme était dans l'encadrement de la porte du salon. Elle regardait la fleur avec une expression que Marlon ne lui connaissait pas. Quelque chose de doux. De déposé. Elle ne se retourna pas quand il entra.

L'Inspecteur était sur le perron. Carnet ouvert, stylo levé.

— Le formulaire ?

— Impossible à obtenir. Le 27-A nécessite le 27-C. Le 27-C nécessite le 27-A. Au Bureau 12, il a noté quelque chose. Puis : suivant.

Le vent passa entre eux.

— Mais cela, vous le saviez, Inspecteur.

Il leva les yeux de son carnet. Vraiment, pour la première fois.

— Pourquoi m'envoyer faire tout ça ?

— Parce que vous m'avez laissé faire, dit-il.

Marlon ouvrit la bouche.

La referma.

L'Inspecteur avait déjà baissé les yeux. Il sortit de son carnet une feuille pliée en quatre, la déplia avec une précision de chirurgien, la posa sur la table de l'entrée.

Tampon rouge, double frappe, légèrement de travers — la seule chose de travers que Marlon eût jamais vue sur un document officiel.

PRIX DE LA POUSSE AUTHENTIQUE

Décerné aux citoyens dont la graine révèle une âme non domestiquée.

Et qui n'ont pas coupé.

Marlon lut.

Relut.

Quelque chose se desserra dans sa poitrine. Une pression ancienne.

Il pensa aux files.

Aux matins à compter jusqu’à neuf.

Aux regards des voisins.

Aux nuits immobiles, à écouter le tac-tac-tac.

Aux bureaux. Aux comptoirs.

Aux carnets noirs qui absorbaient la lumière.

Aux tampons. Aux cases.

Aux coins de pages pliés. Aux stylos qu’on fait claquer.

Sa voix sortit, blanche :

— Vous voulez dire que… tout ça c’était pour vérifier que je ne coupais pas ?

— Oui.

— Et les voisins ?

— Tiges artificielles. Plantées de nuit.

— Tous ?

— Tous.

Marlon regarda l'attestation. Puis l'Inspecteur. Puis la fleur qui battait au plafond.

Ses mains tremblaient légèrement. Il les regarda comme si elles appartenaient à quelqu'un d'autre. Puis il les posa à plat sur ses cuisses. Les pressa. Les stabilisa.

Il releva la tête.

— Alors… qu’est-ce que vous évaluiez ?

L’Inspecteur leva les yeux.

— Le test n’était pas la pousse.

— C’était ?

— Le geste.

— Et si j'avais coupé ?

L'Inspecteur ajusta son gant.

— Il existe un Bureau 9.

— Je ne l'ai jamais vu.

— Fort heureusement pour vous.

Sa main gantée tenait le chambranle. Juste le bout des doigts. Marlon regarda cette main sans comprendre pourquoi elle le dérangeait.

— On y fait quoi ?

L'Inspecteur retira sa main du chambranle. La baissa le long de sa veste.

— Félicitations, Marlon, dit-il simplement.

* * *

La porte se referma. Claquement sec.

Dans le couloir, la fleur battait. Les enfants étaient toujours là, visages levés, qui parlaient à la pousse. Sa femme avait posé sa joue contre une excroissance rose et tiède, les yeux mi-clos. Quelqu'un d'autre que Marlon l'aurait peut-être trouvée belle, dans cette lumière-là.

Il prit l'attestation. La retourna.

Au dos, en caractères si petits qu'il dut plisser les yeux :

Le lauréat est prié de se présenter à la Grande Poste, Bureau 7, muni du formulaire 28-A/Acceptation de Prix, disponible sur présentation du présent document et d'une pièce d'identité végétale en cours de validité. Tout dossier incomplet sera retourné à l'expéditeur. L'Ordre ne saurait être tenu responsable des délais inhérents au traitement des cas exceptionnels. Les cas exceptionnels ne constituent pas une exception. En cas de perte du présent document, aucun duplicata ne sera émis. Un formulaire 28-B/Déclaration de Perte devra être déposé au Bureau 3, bâtiment Nord, muni du formulaire 28-A.

Marlon lut jusqu'au bout.

Il reposa l'attestation au centre de la table.

Il boutonna son manteau avec une lenteur étudiée, les doigts stables, le geste propre.

Il ouvrit la porte, descendit les deux marches du perron.

Le bâtiment central était en face. Aile droite : Bureau 7.

La porte était ouverte. À l’intérieur, le comptoir, les chaises alignées, une plante droite dans un pot blanc.

Derrière lui, la rue descendait. Longue. Vide. Elle filait hors de la place, hors du regard.

Il resta sur le trottoir, l’enveloppe dans la main. Le vent venait de la pente. Il tourna légèrement la tête vers la rue, comme pour en mesurer la profondeur.

Un instant passa.

Puis un autre.

Devant l’entrée, la file se formait. On ne lui prêta aucune attention.

Il ne se retourna pas une seconde fois.

Il traversa et se plaça au bout de la file, à distance exacte du précédent.

À neuf heures, la porte s’ouvrit.


Texte publié par unknownsorrow, 2 mars 2026 à 22h42
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