Dans son rêve, Gabriel et Karl étaient poursuivis par des créatures repoussantes. Gabriel courait pour leur échapper. Alors, une nuée blanche, fraîche, paisible les recouvra et les cacha. Encore imprégné par cette nébuleuse, Gabriel s’habilla.
Le soleil n’avait pas commencé sa course lorsque Gabriel but sa première gorgée de chocolat. Le silence était troublé par les ronflements de sa grand-mère, dont la chambre se trouvait au rez-de-chaussée. Soudain, Gabriel se rendit compte qu’il avait oublié le tisonnier et songea un instant à le prendre avec lui au lycée. Longtemps tiraillé par cette hésitation, il décida finalement qu’il pourrait en avoir besoin. Gabriel monta les escaliers, et, arrivé sur le seuil du couloir, il s’arrêta.
Deux Ombres noires formaient un conciliabule devant la chambre de ses parents. Quand elles aperçurent Gabriel, elles tournèrent leurs têtes grimaçantes vers lui. Tout son corps tendait vers l’escalier, car le garçon eût envie de le dévaler pour quitter la maison. Mais qu’adviendrait-il de sa famille ? Que leur feraient ces créatures ? Gabriel longea le mur pour gagner sa chambre. Les deux Ombres ne bougèrent pas. Elles le suivirent des yeux. La respiration morcelée de Gabriel troubla le sifflement des Ombres, que semblait constituer leur langage.
Elles se concertent pour savoir comment m’attaquer, pensa Gabriel. Il n’avait pas une minute à perdre : il abaissa la poignée de la porte de sa chambre, entra, courut à son lit et se saisit du tisonnier. Quand il se retourna, les créatures se tenaient immobiles, devant lui. Leurs multiples bras en forme de dard flottaient dans l’air, mais n’osèrent le toucher. Gabriel retint un cri d’épouvante, et les contourna en brandissant son tisonnier. Pourquoi ne bougent-elles pas ? Que me veulent-elles ? Leurs sifflements redoublèrent et se transformèrent en un rire, un rire de serpent. Cela ne les impressionne pas, cela ne leur fait rien, s’inquiéta Gabriel.
Il songea alors aux paroles de Karl, et à ce qu’il avait dit à propos de l’Esprit du Roi. Il m’a dit que le Roi me protégera, il m’a dit que le Roi me protégera, se répétait-il intérieurement. Le cœur de Gabriel se contracta dans sa poitrine. Pas un son ne sortit de sa bouche. Pourtant, tout son être criait au-dedans : au secours ! Il murmura donc à ce Roi, et ce murmure avait la puissance d’un cri dans son cœur :
— Qui que tu sois, Roi, protège-moi ! Par pitié !
Les deux créatures se figèrent, pétrifiées. Elles plissèrent ce qui leur servait d’yeux. Les Ombres reculèrent et fondirent vers la fenêtre, où elles disparurent, comme étant soudain rappelées ailleurs. Gabriel sortit de sa chambre en courant, et heurta son père. Le regard de son père tomba sur le tisonnier que le garçon tenait.
— Qu’est-ce qu’il te prend, Gabriel ?
— J’ai entendu un bruit, je suis allé vérifier.
— Avec le tisonnier ?
— Ce n’était rien, bredouilla Gabriel. Je me suis trompé.
La surprise fit place à la gravité. Richard Olibert secoua légèrement sa tête. Gabriel ne put soutenir ce jugement. Le cœur serré, il passa à côté de son père muet, saisit son sac et partit. Dès le seuil de la maison franchi, il ne retint plus ses larmes. Il avait essayé, pourtant ! Mais que pouvait-il y faire ? Il ne pouvait pas ignorer ce qu’il voyait, et ne pas entendre ce qu’il entendait. Il avait envie d’être un garçon normal, qui s’occupe de choses normales, comme les jeux vidéo, les bandes dessinées et la belle Julie !
Ce jour-là, Gabriel n’alla pas à l’école. Il erra dans la rue une bonne heure, avant d’appeler Karl. Devant lui s’étendait un lac paisible, dont la surface fut troublée par une canne et sa portée. Gabriel avait escaladé une petite cabane en bois, au milieu d’un square inanimé. Le garçon prit une grande inspiration.
— Allô ?
— Allô, Karl…
— Gabriel, c’est toi ? Tout va bien, mon garçon ?
— Non. J’ai été attaqué ce matin. Je ne sais plus quoi faire. Je crains que ces choses ne s’en prennent à ma famille.
— T’ont-elles blessé ?
— Non, elles ne m’ont pas blessé, car elles n’ont pas osé me toucher.
— Sont-elles parties ?
— Oui, je crois. Je les ai vues fuir. J’ai dit quelque chose qui les a fait réagir, se souvint alors Gabriel. J’ai demandé au Roi de me protéger.
— Bien, c’est très bien.
— Que dois-je faire maintenant ?
— J’ai quelque chose pour toi. Il faut que tu passes à la maison, dans une heure environ. Est-ce que cela t’irait ?
— Oui, répondit Gabriel soulagé.
— Parfait, alors, à tout à l’heure.
Gabriel quitta le parc et prit la direction de la maison des Kapucky. Alors qu’il marchait, il croisa une femme et sa petite fille. La femme lui sourit, et Gabriel lui rendit son sourire. Il aperçut au-dessus de son épaule, une créature au regard mauvais accrochée à son dos, comme une tique accrochée à la peau de son hôte. Gabriel frémit, et accéléra le pas.
Le ciel s’était dégagé. Il passa devant un cinéma, et tomba nez à nez avec Julie, accompagnée de son copain Lucas. Gabriel était bien trop préoccupé pour lui accorder de l’attention. D’un geste de la main, Julie le salua, mais Gabriel ne s’en rendit pas compte et les dépassa. Tout lui semblait distant. Il était comme spectateur d’un théâtre dont il ne se sentait plus acteur.
Quand il fut arrivé à la maison des Kapucky, il ne sut pas s’il devait sonner ou frapper. Son hésitation fut vite dissipée, car la porte s’ouvrit sur Karl. L’homme posa une main compatissante sur son épaule. Cela réconforta Gabriel.
Il savait qu’il était cru.
— Entre, mon garçon, je t’en prie, entre.
Gabriel présenta ses excuses. Il ne voulait pas déranger. Il espérait qu’il n’avait rien chamboulé. Son inquiétude fut dissipée, quand Karl le rassura et lui dit qu’il était en congé pour s’occuper de sa femme.
— Tout va bien, Daniela dort à l’étage, lui confia-t-il.
Karl le conduisit dans le salon, où un homme se tenait à la fenêtre. Il regardait au-dehors, derrière le rideau qu’il écartait de sa main gantée. Un chapeau de feutre reposait sur ses cheveux poivre et sel, et un pardessus beige couvrait ses larges épaules, ce qui lui donnait de la hauteur. Les yeux pénétrants de l’inconnu dardèrent Gabriel, circonspect. En dessous de sa moustache noire, fine, un rictus se dessina. L’homme tenait dans sa main une canne en bois verni avec un pommeau d’argent, qui lui servait d’appui, bien qu’il ne fût pas très vieux ni même boiteux.
— Je te présente Raphaël des Lauriers, dit Karl à Gabriel. Raphaël, voici le garçon dont je te parlais.
L’homme alla à la rencontre de Gabriel pour lui offrir une poignée de main ferme.
— Alors comme cela, vous pouvez voir des Ombres, s’exclama des Lauriers.
— Oui Monsieur, je vois des choses que les autres ne voient pas.
— Cela peut s’avérer utile.
Des Lauriers le convia à s’asseoir. Il déposa son chapeau et sa canne auprès de lui, sur le sofa. Karl apporta du café, et trois tasses ébréchées, puis les servit. Le garçon lança un regard interrogatif à Karl. Pourquoi lui avoir présenté cet homme ? Qui était-il ? Remarquant son inquiétude, Karl l’encouragea.
— C’est bon, mon garçon, c’est un très bon ami, tu peux parler.
Gabriel entama alors le récit de ces dernières aventures, minimisant et omettant volontairement certains détails. Le garçon ne quittait pas son interlocuteur des yeux, afin de discerner un signe éventuel d’incrédulité. Raphaël des Lauriers écoutait, sans porter une seule fois la tasse de café à ses lèvres. Il semblait exercer la même analyse chez le garçon. Parfois, ses sourcils tombaient sur ses yeux clairs, qui s’assombrissaient alors. Au moment où Gabriel allait raconter l’attaque de la créature dans la voiture, Karl intervint.
— C’était une Ombre bien plus grosse que les autres ! À mon avis, c’était un Étouffeur. Non pas l’un des plus puissants, mais il n’était pas des plus inoffensifs…
Raphaël des Lauriers acquiesça, et but une gorgée de son café tiède. Bien, je vois un peu mieux. Il tapota sa cuisse, l’air pensif. Enfin, il se tourna vers Gabriel et lui demanda :
— Où vis-tu ?
— Dans la résidence des Jardins.
— Quel âge as-tu ?
— Bientôt seize ans, Monsieur.
— Aimerais-tu apprendre à maîtriser le don que tu possèdes, et t’entourer de personnes qui te ressemblent ?
— D’autres sont comme moi ? s’enquit Gabriel, incrédule.
— Oui. Là où je travaille, les jeunes gens sont dotés de talents extraordinaires. Nous les accompagnons pour qu’ils puissent mieux les exercer dans le monde, et qu’ils aident leurs frères.
Une lueur venait de s’allumer dans l’œil de Gabriel. Des Lauriers découvrit ses dents blanches, parfaitement alignées, en un sourire radieux. Il posa sa tasse sur la table basse, réfléchit un instant, et l’interrogea :
— Crois-tu en quelque chose ?
— Je ne sais pas, répondit Gabriel après une hésitation.
— Nous croyons tous en quelque chose. Le cœur de l’homme est ainsi fait : il doit se blottir contre un je-ne-sais-quoi qui le dépasse, ou semble le dépasser. En quoi crois-tu ? Tu n’as pas l’air assez orgueilleux pour te penser supérieur aux autres et te confier en toi-même. Et tu n’es pas assez imprudent pour te confier en l’homme. Crois-tu en la science ?
— La science ne m’a pas protégé de ces créatures, Monsieur.
— Cela est vrai, s’amusa Raphaël des Lauriers. Et quoi donc l’a fait ?
— Je ne sais pas vraiment, Monsieur. Il me semble que j’ai appelé quelqu’un… Un Roi, dont m’a parlé Karl. On m’a dit qu’il me protégerait. Je l’ai appelé, et les créatures sont parties.
— Fort bien.
Raphaël des Lauriers jeta un regard significatif à son vieil ami. Il se releva et se dirigea vers la bibliothèque entraînant Gabriel à sa suite.
— Vois-tu, Gabriel, quand tu as appelé ce « quelqu’un », tu as fait appel à l’être le plus glorieux et le plus puissant qui existe.
Je veux bien le croire, pensait Gabriel en songeant aux créatures qui avaient fui ce nom, comme un ancien brûlé fuit le feu.
— Le Roi domine sur toutes créatures, bien que son règne ne soit pas encore pleinement assis sur tous les êtres. Certains ont plutôt choisi de se rebeller, malheureusement, et c’est le cas de ces Ombres.
— Connais-tu l’histoire du Roi ? s’enquit Karl
Gabriel répondit par la négative. Alors, Karl saisit un livre posé sur son bureau, dont les feuilles étaient jaunies par le temps. Bien que son aspect fût vieilli, usé, il attirait Gabriel par une force qu’il ne sut expliquer.
« Le Roi, reprit Karl, vivait dans le royaume des bons esprits, là où sa présence imprègne toutes choses. Tous vivaient dans une parfaite harmonie. Le Roi avait des amis, qui demeuraient à ses côtés, quand ces derniers — hélas ! — décidèrent de se rebeller. Que n’ont-ils pas fait ? Le monde fut séparé en deux, et les amis du Roi furent exilés. Le Prince Dragan, ennemi du Roi, vint exercer un pouvoir tyrannique sur ces hommes, chassés du Royaume. Dragan est un être sans pitié, un cruel meurtrier, un être de néant ! Bref, les hommes étaient réduits en esclavage par lui, et languissaient de faim et de maladie. Tous les peuples étaient à bout de souffle. Ému de compassion pour ses anciens amis, agité d’une grande colère contre Dragan, le Roi décida d’une chose. Une chose qui changea le cours de l’histoire ! À la vérité, ha ha, il avait longtemps médité à l’avance un moyen de détruire Dragan et de mettre fin à la tyrannie du mal. Le Roi quitta son trône pour s’exiler, lui aussi, dans notre monde, afin de nous rendre la liberté ! Oh oui, il est si bon ! Alors, le Roi mena une guerre contre les serviteurs de Dragan, et délivra les captifs, soumis à son pouvoir maléfique. »
Karl mima un combat avec une épée invisible contre des ennemis invisibles.
« Seulement, reprit-il essoufflé, on captura le Roi, on l’enferma dans le palais de Dragan, où il fut torturé et tué. Personne n’osait y croire ! Mais… Dragan ne savait pas, mon garçon, qu’en tuant le Roi, une force serait libérée et le détruirait à son tour. Par sa mort, il racheta le sort des condamnés, des exilés, pour qu’ils soient sauvés et deviennent ses amis. Par sa mort, Dragan fut abaissé et perdit ses pouvoirs sur ces derniers. Depuis, Dragan erre, et cherche à détruire quiconque est appelé à servir le Roi dans notre monde. Oui, Dragan voudrait détruire tous ceux qui, étant affranchis du mal et de ses conséquences, attendent patiemment de retrouver le Roi, car il va revenir, mon garçon ! »
Quelque chose fut remué dans le cœur de Gabriel. C’était comme si, après avoir longtemps erré dans le désert, il venait de trouver une oasis. Enfin, il trouvait des réponses ! Enfin, il trouvait une explication à son malheur !
— Est-ce Dragan qui m’a envoyé ces créatures ? s’enquit le garçon.
— Oui, affirma Raphaël des Lauriers. Il doit y avoir quelque chose de spécial qui t’est réservé, et que Dragan ne souhaite pas que tu atteignes.
Un sentiment de colère naquit dans le cœur de Gabriel, et germa dans son regard. Le garçon crispa ses poings, et se tourna vers Karl.
— Comment les en empêcher ?
— Tu dois remettre ton sort à plus fort que toi. Sinon, Dragan ne fera qu’une bouchée de ta vie et de tes proches !
— Comment faire ?
— Je crois que tu le sais, affirma Raphaël des Lauriers.
Le livre fut déposé entre les mains de Gabriel. Des Lauriers lui dit que pour l’instant, il devait réfléchir, alors, il ferait un choix. Il pourrait intégrer l’Institution Desgloires, mais il quitterait sa famille pour un temps. Gabriel eut un pincement au cœur. Comment ses proches interpréteraient-ils son départ ? Ils risquaient de le prendre pour un fou !
— Nous le savons, c’est pour cela que nous t’enjoignons à bien réfléchir ; avant de prendre une décision. Le cœur doit être déposé entièrement sur la balance, et non partagé, sinon, tout s’écroulerait.
Gabriel acquiesça. Il salua le directeur qui remit ses gants.
— Je sens que l’Esprit du Roi m’appelle, affirma-t-il.
Le directeur inclina son chapeau et une nuée l’encercla. Raphaël des Lauriers disparut en un éclair de lumière. Gabriel se trouva seul avec Karl, et considéra le lieu où l’homme mystérieux s’était tenu une seconde plus tôt.
— Ma parole, bredouilla le garçon.
Karl s’esclaffa et émit une frappe sur le dos de Gabriel.
— C’est un truc entre le Roi et Raphaël : il arrive souvent qu’il soit téléporté d’un lieu à l’autre, selon ce que l’Esprit exige. Un jour, m’a-t-il raconté, il prenait tranquillement le thé avec sa mère, et il a été transporté dans un hôpital où il a dû délivrer des Ensommeillés. Tu peux imaginer son désarroi, les premiers instants !
Gabriel s’assit à nouveau, et examina le vieux livre qu’il tenait entre ses mains. Il pria Karl de lui laisser une journée de réflexion supplémentaire.
— Pourrais-je dormir ici, ajouta Gabriel ? Je crains qu’en retournant chez moi, Dragan tente une nouvelle attaque, et que cela ne mette ma famille en péril. Karl approuva, et alla préparer une couchette pour son protégé.
Et Jonas, quel est son talent ? songea Gabriel en examinant la chambre de son ami. Les bandes dessinées et les esquisses croulaient sur un bureau. Des crayons et des pinceaux s’enchevêtraient dans un tiroir ouvert. Les murs étaient couverts de posters et de portraits de héros mythologiques. Karl entra avec de nouveaux draps, qu’il disposa sur le matelas. Ce dernier observa la chambre autour de lui, et soupira.
— J’espère que tu n’es pas dérangé par le bazar. Jonas devait ranger tout cela, avant de partir visiter sa tante, mais…
— Non, pas du tout, s’empressa de répondre Gabriel. Je suis déjà bien reconnaissant que vous m’ayez accueilli.
— Jonas est un véritable artiste ! Un véritable rêveur… souvent désorganisé. Ah ! Cela me coûte de lui rappeler sans cesse de ranger. J’ai vu que cela l’attristait, alors j’ai arrêté. Ce n’est pas si grave, après tout.
— Est-ce cela, son talent ?
— De pouvoir s’y retrouver, dans ce labyrinthe de livres et d’esquisses ? plaisanta Karl. Oui, je suppose. Je suis fier de ce qu’il est, même si nous sommes très différents. Il est en mesure d’inventer des mondes, et de leur donner une forme. Cette imagination débordante me dépasse, et j’avoue que je ne le comprends pas toujours.
— Est-il déjà allé à l’Institution Desgloires ?
— Non, il a préféré rester auprès de sa mère. Puis, il n’était pas encore très sûr…
Après une pause, Karl se tourna vers Gabriel, et lui demanda :
— Et toi, l’es-tu ?
— Oui, je le crois.
Gabriel le savait, désormais. S’il voulait protéger les siens, il devait partir. Après s’être formé, il serait en mesure d’affronter toutes les créatures qui se dresseraient devant lui. Donner sa vie au Roi était le meilleur moyen de protéger les siens. Quel avenir lui restait-il, s’il refusait ? Où irait-il ? C’était l’unique chemin. Il savait qu’il ne pourrait suivre son père sur cette terre étrangère, où il ne pourrait prendre racine. C’était là, à l’Institution, que résidait son avenir. C’était là qu’on l’attendait.
Il se souvint de sa grand-mère. Qui s’en occuperait ? Qui l’aiderait à monter les escaliers, à changer la bouteille de gaz, et à tirer le cadi malgré les marches du perron ? Il fit part de ses inquiétudes à Karl, qui considéra toute cette affaire sérieusement. Cela paraissait si petit, après tout, si l’on songeait aux aventures qui l’attendaient ! Karl voulut bien le décharger de ce fardeau. Sa famille et lui veilleraient sur cette vieille femme pendant son absence. Soudain rassuré, il voulut la retrouver pour lui dire au revoir. Karl acquiesça et le conduisit chez lui.
Quand Gabriel atteignit le salon, il la vit. Elle était engoncée dans son fauteuil, couverte d’un châle et d’une couverture posée sur ses genoux. Les yeux embués, Gabriel trébucha sur un carton. Cela réveilla la vieille dame, qui leva son visage vers son petit-fils. Elle plongea ses yeux vitreux dans les siens. La vieille femme sembla s’animer, lorsqu’elle le reconnut. C’était comme si un souffle de vie avait soudainement animé son être.
— C’est moi, murmura Gabriel en lui prenant sa main osseuse.
La grand-mère lui serra la main entre ses doigts gonflés, longs, et froids.
— Je dois partir pour un temps, mamie. Tu sais que je t’aime, dit-il après une hésitation, mais il vaut mieux que je m’en aille. C’est pour notre bien. Je vais intégrer une nouvelle école. On prendra bien soin de moi. J’ai demandé à de très bons amis de veiller sur toi. Tu ne manqueras de rien.
La vieille dame le regarda, sans sembler le comprendre. Ses mâchoires tremblantes se desserrèrent, comme si elle voulut parler.
— Tu pars ? articula-t-elle enfin.
— À l’Institution Desgloires, confirma le garçon.
Il disposa un peu mieux le châle sur son épaule, car il glissait.
— Je reviendrai, la rassura Gabriel.
— Non, tu ne dois pas revenir, dit la grand-mère avec effort, pas avant que le Roi ne te l’ait commandé.
Et sa grand-mère lui serra la main un peu plus fort. Elle lui souhaitait tout le bien possible, à travers une parole confuse et inarticulée, que le garçon comprit tout de même, car ces choses-là se lisent parfois dans les yeux. L’amour n’a pas toujours besoin de mots. Gabriel essuya une larme sur ses joues, et la quitta, la gorge serrée. En refermant la porte, Gabriel jeta un œil à la fenêtre. Il aperçut sa grand-mère, et l’étrange silhouette d’un homme imposant, en armure. Il semblait monter la garde près de la vieille femme. Leurs regards se croisèrent. Gabriel fut comme transpercé par sa clarté. Le garçon cligna des yeux, mais la silhouette avait disparu. Karl posa une main sur son épaule, et l’extirpa de son trouble.
— Je suis fier de toi, mon garçon.

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