— As-tu déjà pensé devenir fou ? demanda Gabriel.
Jonas se mit à ricaner, car il croyait que son ami voulait lui parler de Julie.
— Oui, c’est souvent le cas, lorsqu’on tombe amoureux.
— Non, objecta Gabriel. Je te parle de la folie, la vraie ! Quand tu deviens toc toc, lorsque tu vois des… enfin…
Gabriel cherchait à discerner de l’inquiétude chez Jonas, un mouvement de recul, un sourire moqueur. Au lieu de cela, Jonas le considérait avec une gravité tranquille. Ce dernier se racla la gorge et fronça ses épais sourcils. Il avait adopté l’air qu’il prenait avant un examen de mathématiques, pour se conditionner. Interprétant son silence comme un encouragement, Gabriel dit encore :
— Je crois avoir des visions. Depuis plusieurs jours, j’ai remarqué qu’une créature me suivait dans la rue et m’observait de loin… Cette chose n’a pas l’apparence humaine. J’aimerais lui crier de s’éloigner de moi, mais aucun mot ne peut sortir de ma bouche, quand elle m’apparaît…
Gabriel donna un coup de pied à une motte de terre, qui valsa dans les airs. Il n’osa pas jeter un regard à son ami. Il craignit d’avoir perdu son estime, et cela lui fit l’effet d’une déchirure.
— Tu ne dis plus rien, remarqua Gabriel. Tu penses que je suis cinglé.
— Non.
Cette fois, Gabriel leva les yeux sur Jonas. Surpris, Gabriel contempla les traits sereins du garçon qui le fixait encore.
— Je ne crois pas que tu sois cinglé, clarifia Jonas. Je crois que tu traverses la vallée des Ombres.
— La vallée de quoi ?
— La vallée des Ombres. J’en ai entendu parler par mon père. Ça vient d’une vieille histoire antique. C’est l’histoire d’un grand guerrier qui doit traverser une terre désolée, peuplée d’Ombres. C’est comme une épreuve. Après cela, le guerrier ressort plus fort, et couvert de gloire.
Gabriel resta pensif. Ce n’était pas la première fois que Jonas évoquait les histoires de son père. Les contes que son père lui racontait lorsqu’il était encore enfant, au moment du coucher, étaient fermement ancrés en lui comme un sceau dont il ne pouvait se défaire. Souvent, Jonas faisait des comparaisons étranges, et parlait en des termes obscurs. Cela avait la fâcheuse tendance d’énerver Gabriel, qui, la plupart du temps, n’y comprenait rien. Les contes, les fables, toutes ces histoires inventées le crispaient. Mais cet après-midi-là, cela le rassura curieusement. De pouvoir mettre des mots sur ce qu’il traversait, même si c’était inspiré d’un conte, le rendit moins étranger au monde.
— Et de quoi parle-t-elle, cette histoire ? s’enquit Gabriel, qui voulait changer de sujet.
— Je ne pourrai pas bien te la raconter, répondit Jonas en se passant une main sur le visage. Elle est un peu longue, et je ne me souviens plus exactement… Mais mon père peut t’en parler ce soir, si tu veux. Viens manger à la maison !
Jonas Kapucky vivait avec sa famille dans une charmante maison. Cette dernière possédait un pavillon, bordé de rosiers ; ses couloirs étaient longs, ses pièces vastes et son parquet lustré. Karl Kapucky, le père, conduisait une vieille voiture de collection, avec des sièges en cuir. Il avait une montre en or et des chaussures toujours cirées.
Monsieur Kapucky était avocat.
Toutefois, un détail ternissait cette fresque reluisante. Madame Kapucky était malade. La famille Kapucky vivait donc sans trop de faste. C’étaient des gens humbles, qui ne se confiaient pas en leurs richesses, et cela mit Gabriel à son aise.
Lorsque Gabriel souhaitait étudier sans être incommodé par la télévision, il demeurait dans la chambre de son ami, avec qui il faisait ses devoirs.
Le patriarche était rarement à la maison. Souvent, Gabriel et lui se croisaient en coup de vent. Alors que le garçon quittait son ami, Karl rentrait du travail. Ils échangeaient un salut amical, et les yeux respectueux de Gabriel plongeaient dans ceux fatigués, mais lumineux de Karl. Pourquoi cet homme n’est-il jamais triste ? avait pensé Gabriel.
Ce soir-là, Karl était rentré plus tôt que d’habitude. Il s’était mis aux fourneaux, et avait cuisiné un délicieux pot-au-feu.
L’odeur de la viande embaumait l’air jusque dans la chambre, à l’étage. Le ventre de Gabriel grogna, et il s’efforça de dissimuler ce bruit en relançant un nouveau sujet de conversation.
— Impossible qu’il passe, dit-il en désignant la couverture d’une revue de presse sur laquelle apparaissait un candidat à la présidentielle.
Jonas releva la tête de son croquis. Gabriel tenait le journal, le nez retroussé de dégoût.
— Mon père le connaît bien, rapporta Jonas. Il s’est présenté dans le cabinet de l’un de ses collègues. Avec toutes ces affaires de blanchiment, il n’en a plus pour très longtemps.
— Tant mieux ! s’exclama Gabriel en feuilletant la revue. Tu imagines un peu, un président pareil.
— Calme-toi, tu sais bien qu’il ne passera pas. Tu ne risques rien.
À ces mots, Jonas blêmit. Il abaissa son visage troublé sur son dessin. L’allusion aux racines de Gabriel semblait l’avoir embarrassé. L’hypothèse d’un avenir incertain, d’un avenir d’exclusion et d’exode l’avait plongé dans un plus grand malaise que Gabriel. La revue reposée sur le lit fut pendant un instant la cible des regards vitreux des garçons.
Tous deux étaient pensifs, quand un bruit vint les arracher à leur méditation lugubre. Trois grands coups de bâton résonnèrent sous leurs pieds. Jonas se jeta hors du lit. Il répondit par un bond assourdissant. C’était le signal. Jonas se tourna vers son ami, souriant, et lui annonça que le repas était prêt.
Le couvert était mis. Daniela, la mère de Jonas, se tenait du bout des doigts aux bords de la table. Elle appuyait son corps fragile sur le meuble, et se déplaçait à petits pas. Après une longue minute, elle se laissa tomber sur un siège avec un soupir. Daniela avait les yeux caves, d’un bleu perçant. Ses joues creusées se relevèrent en deux pommettes saillantes quand son mari la gourmanda :
— Chérie, combien de fois devrais-je te dire de ne pas t’embarrasser à mettre la table !
Elle lui répondit par un regard mutin, qui retomba ensuite sur les garçons, priés de s’asseoir. Karl était l’opposé de Daniela. C’était un homme corpulent, presque chauve, et qui virevoltait tantôt d’un côté, tantôt d’un autre. Il semblait propulsé par une énergie que sa femme n’avait plus. Ses yeux bruns se posaient sur tous les objets susceptibles d’améliorer le confort de son épouse, et, un instant après, Daniela se trouvait choyée, un plaid sur ses genoux, un coussin supportant son dos, et des chaussons réchauffant ses pieds. Daniela émettait parfois une résistance à tous ces petits soins, ne voulant pas être trop à charge pour son mari. Elle voulait investir les maigres forces qui lui restaient, de crainte qu’elles ne disparaissent complètement. Cette femme semblait tenir debout par la seule force de sa volonté, et par une espèce de prodige que Gabriel ne pouvait nommer. Gabriel observait cette scène chaleureuse, bien que triste, car derrière les pupilles lumineuses du couple, se devinait une souffrance partagée. Jonas se mit à servir chacun des membres de la tablée.
Les Kapucky fermèrent un instant les yeux. Un silence solennel régna pendant quelques secondes, avant que tous avalassent leur première bouchée.
Gabriel les contemplait, sans bouger.
— Je n’aime pas les carottes bouillies, grommela la petite Sophie.
— Mange ton assiette, ma fée, articula Karl.
Il lançait parfois un regard complice au jeune ami de son fils. Quand il eût fini sa bouchée, il s’essuya le menton et l’interrogea :
— Comment tes cours se passent-ils, Gabriel ?
— Bien, Monsieur, mentit le garçon.
— Jonas m’a dit que tu projetais de faire du droit. Excellent choix.
— C’est exact.
Les réponses lacunaires de Gabriel dessinèrent un rictus sur les lèvres de Karl Kapucky.
— Il faut aimer parler plus que cela, si tu projettes une carrière d’avocat.
À moins que tu ne souhaites devenir clerc de notaire !
— Karl, soupira Daniela. Laisse-le donc un peu tranquille.
— Je suis désolée, Monsieur, répondit Gabriel. Mais je ne crois pas que cela se fera. Je ne peux pas être boursier. Je crains de ne pas réussir à travailler et étudier en même temps.
— C’est dommage. Que ne ferions-nous pas, si nous étions tous animés par la peur ?
— Papa, s’exclama Jonas.
— Non, ce n’est rien, lui murmura Gabriel. Mon père et ma grand-mère ont besoin de moi, répliqua-t-il en se tournant vers Karl Kapucky. Je dois travailler pour les aider.
— Je comprends, dit-il d’un ton calme. Je te prie de me pardonner. Ma maladresse heurte parfois les gens, mais je ne pense pas à mal. Je trouve que tu es un garçon très courageux.
— Merci Monsieur.
— Appelle-moi Karl, mon garçon.

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