Il y a sept jours, Gabriel vit une ombre le suivre dans la rue. Ce matin-là, alors qu’il jetait un œil par la fenêtre de sa chambre, il aperçut une silhouette qui attendait au pied de sa maison. On aurait dit une araignée avec une tête de fauve.
Ignore-la ! pensa le garçon.
Mais cette créature était difficile à ignorer.
Tandis qu’il disposait les cahiers dans son sac à dos, une liasse de feuilles tomba au sol. Tant pis, il rangerait tout cela plus tard. Le garçon s’efforça d’oublier la vision qu’il venait d’avoir. Oui, ça ne devait être qu’une vision. Une carence de vitamines, dirait son père très rationnel.
Il descendit les escaliers pour se préparer un petit-déjeuner. La grand-mère s’était endormie devant la télévision, et ronflait. Doucement, Gabriel saisit la télécommande, appuya sur le bouton et le grésillement nasillard cessa. Gabriel embrassa le front plissé de la vieille femme. Heureusement qu’il serait là pour elle, quand son père partirait avec Cynthia. Il évita les cartons jonchant le sol, et sonda l’extérieur en écartant légèrement les stores du salon.
Rien ni personne.
Il sortit.
Les nuages promettaient une pluie rafraîchissante. Des affiches voletaient au gré du vent. Gabriel saisit ses écouteurs et les plaça dans ses oreilles. La musique enveloppa son âme. Le garçon oublia presque cette créature. Sur le chemin de l’école, il ne songeait plus ni à son départ ni à sa grand-mère malade. Il ne songeait plus à Julie, tenant toujours la main à ce crétin de Lucas. Il ne songeait plus à Madame Jacquard qui le collerait pour ne pas avoir rendu son devoir. Tout compte fait, il songea un peu à Julie et se demanda s’il ne devait pas l’attendre à la sortie des cours, pour le lui dire.
— Lui dire quoi ? demanda Jonas, son meilleur ami.
— Que je l’aime, répondit Gabriel sur le ton de l’évidence.
— Non.
Vexé, Gabriel se leva du banc sur lequel ils étaient assis, et s’éloigna d’un pas ferme.
— Attends, s’écria Jonas en le rejoignant. Tu ne vas pas lui dire ça, tu sais très bien qu’elle sort avec Lucas !
— Pas encore.
— Arrête, tu les as vus roucouler ensemble. Elle va te rejeter.
— Qu’est-ce que tu en sais ? s’insurgea Gabriel en accélérant le pas.
La sonnerie retentit, et parmi la foule d’élèves, Gabriel reconnut, près d’un vieux portique, la silhouette vaporeuse, grande, sombre, silencieuse de l’araignée. Encore elle ! Toujours les mêmes yeux. Étaient-ce des yeux ? Cette chose pouvait-elle avoir des yeux ? Julie passa devant Gabriel avec un rire cristallin. La silhouette avait disparu. Gabriel s’efforça d’effacer ce qu’il avait vu, et alla se ranger près de ses camarades, occupés à se bousculer.
Alors que Madame Jacquard lisait le texte, page cinquante-six du manuel, Gabriel réfléchit aux mots qui allaient percer la carapace du cœur de Julie. Ravissante. Non, unique. Éblouissante ? Il eut une moue. Ridicule. Jonas avait raison, elle allait se moquer de lui.
— Cinquante-six, Gabriel Olibert, non pas quarante-six ! Où avez-vous donc la tête ?
Les accents aigus de Madame Jacquard, articulant son nom, l’extirpèrent de sa rêverie. L’enseignante exigea son carnet. Deux heures de colle !
— Le travail n’est pas fait, et c’est se moquer du monde, répétait-elle.
Gabriel déposa le carnet sur son bureau, et s’apprêtait à retourner à sa place.
— Inutile, jeune homme, dit la vieille enseignante. Allez donc faire un tour chez le CPE. Vous reviendrez dans mon cours quand vous serez décidé à travailler. Où sont les délégués ? Jonas, très bien. Accompagne-le, lui somma-t-elle. Je vais remplir un billet.
Gabriel ramassa ses affaires. À quoi bon répondre ? Il ne devait plus rester très longtemps dans cet établissement, dans cette région, dans ce pays, même ! Il attendit à la porte que l’enseignante eût fini d’écrire. Le garçon balaya le couloir vide d’un œil distrait. Soudain, il aperçut l’ombre, près des casiers, qui fondit dans le mur. Gabriel se raidit. Il la chercha des yeux. Comme pour s’assurer qu’il n’avait pas rêvé, il fit quelques pas en direction du mur. Un courant glacial le traversa. La lumière du couloir grésilla et s’éteignit un court instant, avant de briller à nouveau.
Combien de temps, encore, devrait-il se laisser poursuivre par ces choses ? Quelles étaient-elles, ces créatures informes, dont les pattes de fumées couraient parfois sur les murs, parfois sur le plafond, et qu’il percevait du coin de l’œil ? Ces choses pesantes, accablantes, et que lui seul pouvait distinguer, occupaient ses pensées. Devenait-il fou ? Ces choses avaient des airs de fauves silencieux qui rôdent en épiant leur proie. Gabriel ne se sentait plus en sécurité.
Toutefois, à qui pouvait-il en parler ? Le garçon avait déjà essayé de se confier à son psychologue, mais il s’était rétracté, quand il vit le visage du docteur se fermer. Le psychologue lui avait affirmé qu’il devrait prendre rendez-vous avec un bon psychiatre. Le médecin des fous ? Gabriel prit peur, et n’en reparla plus à personne. Il ne souhaitait pas non plus inquiéter sa grand-mère, déjà trop fatiguée. Et il ne préférait pas songer à son père, car il ne le croirait jamais.
Une main se posa sur son épaule et le fit sursauter. C’était Jonas. Ce dernier remarqua la mine blafarde de son ami.
— Tout va bien ? s’enquit-il.
Pendant plusieurs jours, Jonas constata l’étrange attitude de Gabriel. De bavard, il était devenu taciturne. Qu’était-il arrivé à son ami ? Il avait l’impression qu’il s’effaçait peu à peu, et que ses couleurs palissaient comme une aquarelle.
Jonas lui fit part de ses inquiétudes à la pause déjeuner.
— Ne t’inquiète pas, lui répondit Gabriel, c’est juste un peu compliqué avec le déménagement.
Jonas pinça ses lèvres.
— Je ne crois pas que tu me dises toute la vérité, lui murmura-t-il. Tu sais que tu peux tout me dire…
Cela, Gabriel voulait bien le croire. Jonas était d’une rare patience. C’était quelqu’un qui aimait écouter, plus qu’il n’aimait parler. Il pouvait rester des heures devant un paysage pour identifier la couleur des feuillages, des buissons, des troncs. Il aimait cartographier les paysages qu’il traversait sur un grand carnet. Il passait des heures à lire des bandes dessinées, qu’il empruntait par dizaines à la bibliothèque. Il écoutait les longs discours des professeurs sans ciller, sans même batailler avec les stylos quatre couleurs.
C’était une nature calme, perspicace et rassurante.
— C’est compliqué, confia Gabriel en jetant un regard autour de lui. J’aimerais t’en parler un peu plus tard. Seul à seul.

| LeConteur.fr | Qui sommes-nous ? | Nous contacter | Statistiques |
|
Découvrir Romans & nouvelles Fanfictions & oneshot Poèmes |
Foire aux questions Présentation & Mentions légales Conditions Générales d'Utilisation Partenaires |
Nous contacter Espace professionnels Un bug à signaler ? |
3439 histoires publiées 1501 membres inscrits Notre membre le plus récent est Dovy |