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tome 1, Chapitre 1 « L'éternel amoureux » tome 1, Chapitre 1

Qu'est-ce que la chaleur sinon ce qui assassine en vous tout élan? Au sud-ouest du Sahara, je marche, las, dans l'ombre de mes vêtements amples. Le silence fait parfois voler les fleurs de la paix. Le silence murmure parfois le mystère des profondeurs terrestres. Aucun de ces silences ne se fait entendre. C'est un silence froid, lugubre. Il est tel ce gris sec qui ne bouge pas tel une pierre lourde et immobile qui rigole dans sa voix grave les joies de la mort. La poussière vous étouffe toute envie d'en parler, et vous tracez votre route, discret, tel le rat qui passe dans un fil de vitesse et d'invisibilité soudaine. La fatigue est sur vos épaules et s'allonge même par l'imagination pour vous narguer de la manière la plus forte si possible. Qu'est-ce que la fatigue sinon le manque d'imagination de l'âme, qui, las de toujours dessiner les mêmes contours aux bords du regard, s'en détourne et est soudainement prise de vertiges de sommeil ? Dans de tels moments, votre rythme rapide est calé sur celui du rire méchant du vide ambiant que le silence voulait tant lancer dans sa motivation créatrice. Comment décrire alors cette sensation qui crie en couleurs, à l'entente d'une quelconque mélodie. Au pieds de l'un des rares arbres présents au sahara, quelqu'un joue du kora. Son corps est recouvert de tissu blanc, de la tête au pieds, pour se protéger du soleil, pour ne laisser apparaître que sa paire de yeux. Je m'approche. La personne s'arrête de jouer et lève son regard sur moi.

"Pourquoi demeures-tu ici, lorsque le soleil écrase âmes et corps ?

-Je chante l'hymne de ma vie.

-Quel curieux personnage tu fais...

-Seras-tu assez curieux pour écouter ma douleur?

-Assez curieux, oui, assez résistant, certainement que non."

La personne me lance un regard flamboyant. Elle me juge sur ses cernes, dans ses yeux étirés de loup.

"Si tu n'es pas assez résistant pour rester, pourquoi restes-donc à me jauger ?

-Tu as raison, je viens de regagner des forces à l'entente de ta mélodie. Laisse-moi m'asseoir. Je t'écoute, reprends.

-Bien."

La musique avait fait fuir le silence et avec lui, l'ennui. Le chanteur reprend alors son kora et commence son récit :

"La solitude est le sang du désert

Son cœur noir pompe la tristesse des regards

Et danse au fil des corps agenouillés

Son sourire chante la beauté des silences

Le beauté des tombes d'antan

Il faut du courage pour tenir l'arme

Il faut du courage pour sentir sa larme

Rouler sur sa joue ronde d'enfant

Cet enfant intérieur qui n'est jamais parti

Et qui ne partira jamais vraiment

Moi j'ai fuit ce courage sanguinaire

J'ai mis les voiles pour le courage des airs

À bas les vertus de la terre

Les résignations ne sont pas dans mes critères

Je ne veux pas vivre de couleurs souterraines!

Que fait un homme aux yeux d'ambre comme moi

Lorsqu'il voit au loin de nouveaux rivages

Il s'embarque en expéditions

Il fuit sa mort

Il fuit le silence

J'ai posé mon pied tremblant en terre inconnue

Ce que j'ai vu mon Dieu! Ce que j'ai vu!

Des soldats qui se battent pour le Christ!

Du sang qui coule sur des tableaux de marbre religieux!

Des sculptures de bronze aux yeux lointains!

De la musique d'opéra qui pleure dans les cimetières de croix!

Des verres de vins foncés comme ce qui rempli vos veines!

Des caves froides et sombres qui vous frappent dans vos chutes!

Des danses macabres dans les campagnes!

Des masques souriants dans les cours!

Ah!

Ce que j'ai vu! Mon Dieu! Quelle mascarade! Quel spectacle! Quelle beauté! Quelle comédie!

L'authenticité est un joyau rare en ces terres inconnues,

Cependant,

Vous tombez d'amour

Amoureux! Avez-vous déjà été amoureux? Monsieur! Avez-vous déjà été amoureux?

Connaissez-vous ce sentiment, lorsque des yeux s'évanouissent sur les votres,

Et vous bousculent violemment?

Lorsqu'un regard est si doux qu'il vous poignarde la poitrine?

Lorsque même marcher est douloureux

Lorsque même regarder est douloureux

Lorsque même respirer vous retourne en martyr

Vous savez? Le martyr sur sa croix.

Ce que j'ai vu! Ah! C'est une femme

Des cheveux noirs comme la nuit

Une clameur d'étoiles dans le regard

Un teint comme l'or des couchés de soleil

Des yeux sombres qui dansent la musique du mystère

Le mystère des soirs éclairés de lanternes antiques

C'était une statue de bronze vivante!

Comme je me suis réduit pour elle!

Je suis devenu cet animal qui sourit

Dans la souffrance de ses cris

Je suis devenu cette fourmis égarée

Qu'on écrase et qu'on piétine

Ce ver qui dans ses pleurs

Sublime sa dégradation dans son sourire

Et dans l'obsession de ses fleurs

Quelle misère que la folie!

Dans ses yeux naissait le délire

Ce désir de vaincre l'amour! Cupidon

Le plus puissant des dieux.

Le saviez-vous?

Oh! Qu'est-ce que j'ai pu me battre contre Amour!

Dans mon sourire je désirais le battre

Car mon corps humilié bouillait de rage

Il bouillait de se délivrer de ses chaînes

Ses sentiments qui le rendaient esclave

Cependant mon âme, fleurissant dans la pureté de l'honnêteté

Dans les profondeurs de l'océan via ses racines

Dansait nue sous le soleil cupidon

Ils savaient tout l'un de l'autre! Et ils s'aimaient! Oh comme ils s'aimaient!

Devinez la suite! Mon corps vaincu s'est effondré

Il a accepté sa laisse

Et mon âme épanouie l'a embrassée

Elle voyait dans cette dégradation quelque chose de plus haut encore

De plus noble

De plus beau

Elle voyait Cupidon

Mais la femme aimée luttait, elle luttait!

Elle ne pouvait épouser un homme qui aimait Cupidon, et non elle!

Il devait l'aimer elle!

Si elle ne pouvait devenir Cupidon, elle devait lutter!

Comme la peur la submergeait!

Comme Cupidon était en son âme

Cette mort aux yeux noirs

Et à la faux ensanglantée

Comme je devenais en son cœur

Ce cimetière humain qui dans son haleine

Rappelait le pourrissement des cadavres...

Finalement, Cupidon n'aura aucune goutte de sang sur les mains

La peur s'épandra de la femme aimée

Et la poussera dans un gouffre de solitude

Meutrier..."

L'homme ne laisse couler aucune larme sur ses joues, mais fait durer sur moi un regard sombre.

"Je suis désolé pour toi, mon ami, je répond. Parfois, la vie peut être cet instrument de torture. Il faut simplement se dire que dans le néant, la souffrance n'existe même pas, et que le simple fait d'exister fait d'elle un diamant.

-Vous parlez vite, vous parlez sans réfléchir! il rétorque. Il continue sa mélodie;

Dans la vie seul le beau vaut la peine d'être regardé

La souffrance se montre indésirable et laide

À côté, la mort se montre poétique et belle

C'est le sommeil sombre, promis et éternel

J'aime lorsque le rideau est tiré

Que la foule applaudit abondamment

Et que vous pouvez enfin vous laisser...

Vous laisser tomber en lambeaux

Embrasser le repos dans le cercueil de marbre

Vous n'aurez laissé sur terre qu'une mélodie enchanteresse

Belle et victorieuse

Qui vous transcende dans son art

Comme l'effet du baiser de la dame sur vos lèvres

Froid ou chaud, la beauté de l'Amour demeure insouillé

Seule la vie pourrait jeter dans la boue Cupidon"

Je me demande s'il n'aurait pas perdu la tête. Cependant je me saisis brutalement de sa kora sous ses yeux ahuris et lui répond, reprenant le rythme de sa mélodie.

"Mon ami, vous avez une vision réductrice de la vie

Et de son amante la souffrance

Que savez-vous donc de la beauté?

Que savez-vous donc de la laideur?

Pensez-vous que la beauté soit froide, pure et lisse ?

La beauté peut-être chaude, sanglante et désordonnée.

En vérité, elle est sûrtout le produit de la souffrance

Oui, mon ami! Cette souffrance sale!

Le tableau d'Amour serait morne et gris

Sans contraste

Sans vos pleurs, sans l'écoulement de votre sang sur la terre

Les fleurs de l'art ne pourraient naître

Elles ne pourraient faire éclore leur beauté

Comment ne pas trouver les pupilles de la femme aimée

Dans les tiraillements de la souffrance même!

Comment ne pas sentir la chaleur du sang bouillir!

Dans les larmes salées et abondantes qui vous secouent la poitrine!

Dites moi donc! Comment ne pensez-vous donc pas

Qu'il ne puisse y avoir de vie sans souffrance

Ou de beauté sans laideur?

Ne pensez-vous donc pas

Que la mine d'or de la vie

Soit épreuves, obstacles et chutes intolérables?

Ne pensez-vous donc pas?"

Les yeux de l'homme s'assombrissent.

"Oui, il répond, c'était tout mon propos. Vous le dites vous-même, vivre sans beauté, c'est une chimère. Maintenant, rendez-moi mon instrument je vous prie. J'ai une dernière parole à vous adresser.

Je ne puis vivre sans beauté

C'est tout mon châtiment

Sur cette terre, je suis condamné, condamné

Car même la souffrance ne m'est d'aucun recours

Elle n'est plus accompagnée de sa toile

Elle n'est plus accompagnée de sa jumelle la beauté

Je paie de mes larmes, de ma sueur et de mon sang

Lorsque la vie ne me rend pas mon dû

Je suis réduit en esclavage maintenant sur cette terre

Car j'ai découvert la beauté absolue

Et que face à elle le monde m'apparaît gris et lourd"

L'homme repose alors sa kora, qu'il n'a d'ailleurs pas utilisé. Il se saisit de son tissu qu'il abaisse de manière à montrer son visage et ses cheveux. Je découvre alors un visage de jeune homme, dont les traits doux tranchent avec son regard sinistre et noir. Ses cheveux bouclés retombent de manière à encadrer son visage.

"Je te remercie de m'avoir écouté, je pense que tu mérites de savoir qui je suis. Maintenant, j'aimerais être seul si tu le veux bien."

Je me lève alors et découvre mon visage à mon tour, en guise d'adieux. Enfin je reprend ma route, recouvrant au passage mon visage.

Il n'y a rien en vu à l'horizon, je sens que j'ai encore beaucoup de chemin à faire. Je me sens revigoré par ma rencontre avec cet homme perdu, et je fredonne une mélodie des plus tristes.


Texte publié par Effie, 28 février 2026 à 11h11
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