Qu'est-ce que la chaleur sinon ce qui assassine en vous tout élan? Au sud-ouest du Sahara, je marche, las, dans l'ombre de mes vêtements amples. Le silence fait parfois voler les fleurs de la paix. Le silence murmure parfois le mystère des profondeurs terrestres. Aucun de ces silences ne se fait entendre. C'est un silence froid, lugubre. Il est tel ce gris sec qui ne bouge pas tel une pierre lourde et immobile qui rigole dans sa voix grave les joies de la mort. La poussière vous étouffe toute envie d'en parler, et vous tracez votre route, discret, tel le rat qui passe dans un fil de vitesse et d'invisibilité soudaine. La fatigue est sur vos épaules et s'allonge même par l'imagination pour vous narguer de la manière la plus forte si possible. Qu'est-ce que la fatigue sinon le manque d'imagination de l'âme, qui, las de toujours dessiner les mêmes contours aux bords du regard, s'en détourne et est soudainement prise de vertiges de sommeil ? Dans de tels moments, votre rythme rapide est calé sur celui du rire méchant du vide ambiant que le silence voulait tant lancer dans sa motivation créatrice. Comment décrire alors cette sensation qui crie en couleurs, à l'entente d'une quelconque mélodie. Au pieds de l'un des rares arbres présents au sahara, quelqu'un joue du kora. Son corps est recouvert de tissu blanc, de la tête au pieds, pour se protéger du soleil, pour ne laisser apparaître que sa paire de yeux. Je m'approche. La personne s'arrête de jouer et lève son regard sur moi.
"Pourquoi demeures-tu ici, lorsque le soleil écrase âmes et corps ?
-Je chante l'hymne de ma vie.
-Quel curieux personnage tu fais...
-Seras-tu assez curieux pour écouter ma douleur?
-Assez curieux, oui, assez résistant, certainement que non."
La personne me lance un regard flamboyant. Elle me juge sur ses cernes, dans ses yeux étirés de loup.
"Si tu n'es pas assez résistant pour rester, pourquoi restes-donc à me jauger ?
-Tu as raison, je viens de regagner des forces à l'entente de ta mélodie. Laisse-moi m'asseoir. Je t'écoute, reprends.
-Bien."
La musique avait fait fuir le silence et avec lui, l'ennui. Le chanteur reprend alors son kora et commence son récit :
"La solitude est le sang du désert
Son cœur noir pompe la tristesse des regards
Et danse au fil des corps agenouillés
Son sourire chante la beauté des silences
Le beauté des tombes d'antan
Il faut du courage pour tenir l'arme
Il faut du courage pour sentir sa larme
Rouler sur sa joue ronde d'enfant
Cet enfant intérieur qui n'est jamais parti
Et qui ne partira jamais vraiment
Moi j'ai fuit ce courage sanguinaire
J'ai mis les voiles pour le courage des airs
À bas les vertus de la terre
Les résignations ne sont pas dans mes critères
Je ne veux pas vivre de couleurs souterraines!
Que fait un homme aux yeux d'ambre comme moi
Lorsqu'il voit au loin de nouveaux rivages
Il s'embarque en expéditions
Il fuit sa mort
Il fuit le silence
J'ai posé mon pied tremblant en terre inconnue
Ce que j'ai vu mon Dieu! Ce que j'ai vu!
Des soldats qui se battent pour le Christ!
Du sang qui coule sur des tableaux de marbre religieux!
Des sculptures de bronze aux yeux lointains!
De la musique d'opéra qui pleure dans les cimetières de croix!
Des verres de vins foncés comme ce qui rempli vos veines!
Des caves froides et sombres qui vous frappent dans vos chutes!
Des danses macabres dans les campagnes!
Des masques souriants dans les cours!
Ah!
Ce que j'ai vu! Mon Dieu! Quelle mascarade! Quel spectacle! Quelle beauté! Quelle comédie!
L'authenticité est un joyau rare en ces terres inconnues,
Cependant,
Vous tombez d'amour
Amoureux! Avez-vous déjà été amoureux? Monsieur! Avez-vous déjà été amoureux?
Connaissez-vous ce sentiment, lorsque des yeux s'évanouissent sur les votres,
Et vous bousculent violemment?
Lorsqu'un regard est si doux qu'il vous poignarde la poitrine?
Lorsque même marcher est douloureux
Lorsque même regarder est douloureux
Lorsque même respirer vous retourne en martyr
Vous savez? Le martyr sur sa croix.
Ce que j'ai vu! Ah! C'est une femme
Des cheveux noirs comme la nuit
Une clameur d'étoiles dans le regard
Un teint comme l'or des couchés de soleil
Des yeux sombres qui dansent la musique du mystère
Le mystère des soirs éclairés de lanternes antiques
C'était une statue de bronze vivante!
Comme je me suis réduit pour elle!
Je suis devenu cet animal qui sourit
Dans la souffrance de ses cris
Je suis devenu cette fourmis égarée
Qu'on écrase et qu'on piétine
Ce ver qui dans ses pleurs
Sublime sa dégradation dans son sourire
Et dans l'obsession de ses fleurs
Quelle misère que la folie!
Dans ses yeux naissait le délire
Ce désir de vaincre l'amour! Cupidon
Le plus puissant des dieux.
Le saviez-vous?
Oh! Qu'est-ce que j'ai pu me battre contre Amour!
Dans mon sourire je désirais le battre
Car mon corps humilié bouillait de rage
Il bouillait de se délivrer de ses chaînes
Ses sentiments qui le rendaient esclave
Cependant mon âme, fleurissant dans la pureté de l'honnêteté
Dans les profondeurs de l'océan via ses racines
Dansait nue sous le soleil cupidon
Ils savaient tout l'un de l'autre! Et ils s'aimaient! Oh comme ils s'aimaient!
Devinez la suite! Mon corps vaincu s'est effondré
Il a accepté sa laisse
Et mon âme épanouie l'a embrassée
Elle voyait dans cette dégradation quelque chose de plus haut encore
De plus noble
De plus beau
Elle voyait Cupidon
Mais la femme aimée luttait, elle luttait!
Elle ne pouvait épouser un homme qui aimait Cupidon, et non elle!
Il devait l'aimer elle!
Si elle ne pouvait devenir Cupidon, elle devait lutter!
Comme la peur la submergeait!
Comme Cupidon était en son âme
Cette mort aux yeux noirs
Et à la faux ensanglantée
Comme je devenais en son cœur
Ce cimetière humain qui dans son haleine
Rappelait le pourrissement des cadavres...
Finalement, Cupidon n'aura aucune goutte de sang sur les mains
La peur s'épandra de la femme aimée
Et la poussera dans un gouffre de solitude
Meutrier..."
L'homme ne laisse couler aucune larme sur ses joues, mais fait durer sur moi un regard sombre.
"Je suis désolé pour toi, mon ami, je répond. Parfois, la vie peut être cet instrument de torture. Il faut simplement se dire que dans le néant, la souffrance n'existe même pas, et que le simple fait d'exister fait d'elle un diamant.
-Vous parlez vite, vous parlez sans réfléchir! il rétorque. Il continue sa mélodie;
Dans la vie seul le beau vaut la peine d'être regardé
La souffrance se montre indésirable et laide
À côté, la mort se montre poétique et belle
C'est le sommeil sombre, promis et éternel
J'aime lorsque le rideau est tiré
Que la foule applaudit abondamment
Et que vous pouvez enfin vous laisser...
Vous laisser tomber en lambeaux
Embrasser le repos dans le cercueil de marbre
Vous n'aurez laissé sur terre qu'une mélodie enchanteresse
Belle et victorieuse
Qui vous transcende dans son art
Comme l'effet du baiser de la dame sur vos lèvres
Froid ou chaud, la beauté de l'Amour demeure insouillé
Seule la vie pourrait jeter dans la boue Cupidon"
Je me demande s'il n'aurait pas perdu la tête. Cependant je me saisis brutalement de sa kora sous ses yeux ahuris et lui répond, reprenant le rythme de sa mélodie.
"Mon ami, vous avez une vision réductrice de la vie
Et de son amante la souffrance
Que savez-vous donc de la beauté?
Que savez-vous donc de la laideur?
Pensez-vous que la beauté soit froide, pure et lisse ?
La beauté peut-être chaude, sanglante et désordonnée.
En vérité, elle est sûrtout le produit de la souffrance
Oui, mon ami! Cette souffrance sale!
Le tableau d'Amour serait morne et gris
Sans contraste
Sans vos pleurs, sans l'écoulement de votre sang sur la terre
Les fleurs de l'art ne pourraient naître
Elles ne pourraient faire éclore leur beauté
Comment ne pas trouver les pupilles de la femme aimée
Dans les tiraillements de la souffrance même!
Comment ne pas sentir la chaleur du sang bouillir!
Dans les larmes salées et abondantes qui vous secouent la poitrine!
Dites moi donc! Comment ne pensez-vous donc pas
Qu'il ne puisse y avoir de vie sans souffrance
Ou de beauté sans laideur?
Ne pensez-vous donc pas
Que la mine d'or de la vie
Soit épreuves, obstacles et chutes intolérables?
Ne pensez-vous donc pas?"
Les yeux de l'homme s'assombrissent.
"Oui, il répond, c'était tout mon propos. Vous le dites vous-même, vivre sans beauté, c'est une chimère. Maintenant, rendez-moi mon instrument je vous prie. J'ai une dernière parole à vous adresser.
Je ne puis vivre sans beauté
C'est tout mon châtiment
Sur cette terre, je suis condamné, condamné
Car même la souffrance ne m'est d'aucun recours
Elle n'est plus accompagnée de sa toile
Elle n'est plus accompagnée de sa jumelle la beauté
Je paie de mes larmes, de ma sueur et de mon sang
Lorsque la vie ne me rend pas mon dû
Je suis réduit en esclavage maintenant sur cette terre
Car j'ai découvert la beauté absolue
Et que face à elle le monde m'apparaît gris et lourd"
L'homme repose alors sa kora, qu'il n'a d'ailleurs pas utilisé. Il se saisit de son tissu qu'il abaisse de manière à montrer son visage et ses cheveux. Je découvre alors un visage de jeune homme, dont les traits doux tranchent avec son regard sinistre et noir. Ses cheveux bouclés retombent de manière à encadrer son visage.
"Je te remercie de m'avoir écouté, je pense que tu mérites de savoir qui je suis. Maintenant, j'aimerais être seul si tu le veux bien."
Je me lève alors et découvre mon visage à mon tour, en guise d'adieux. Enfin je reprend ma route, recouvrant au passage mon visage.
Il n'y a rien en vu à l'horizon, je sens que j'ai encore beaucoup de chemin à faire. Je me sens revigoré par ma rencontre avec cet homme perdu, et je fredonne une mélodie des plus tristes.

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