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Le procès du Mandragot - version complétée
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Il y avait du monde dans la petite église. Toutes les familles du village étaient venues assister au procès tenu par le tribunal inquisitorial. Il fallait dire qu’il n’y avait pas grand-chose à faire en ce dimanche d’hiver. Tous les hommes, femmes et enfants du patelin étaient donc venus se distraire avec la justice ecclésiastique. C’est qu’on ne voyait pas tous les jours un procès en sorcellerie. Souvent, ces temps-ci. Mais pas tous les jours.

Le prêtre-juge Hautpiquet, un homme grand à la peau grise et à la face austère, ordonna le silence dans l’église. Il fallut plusieurs rappels de la part des moines qui l’accompagnaient pour calmer la foule vibrante. Les villageois se trouvaient là comme à la première fête du village venue. Quand un semblant de silence régna enfin, le prêtre-juge commença :

- Voyons les chefs d’accusations, fit-il en détaillant des lignes sur un parchemin. Sorcellerie évidemment, vol, meurtre et pacte avec le diable. L’accusé a-t-il quelque chose à dire pour sa défense ?

Tous les yeux se tournèrent vers la chaise qui faisait face au pupitre du juge.

- Miaou.

Dans la petite cage, le chat noir avec une tâche blanche sur le torse avait peut-être compris que l’on s’intéressait à lui. Il miaula en regardant le grand homme avec un semblant de curiosité.

- Mais maman, fit une petite voix dans la foule, ça parle pas un chat. Comment il peut dire quelque chose pour sa défense ?

- Tais-toi Amélie, répondit la mère. Contente toi d’écouter.

Les regards des spectateurs se tournèrent vers Amélie. C’était une fillette trop curieuse au goût de l’époque. A tout juste 9 ans, on lui pardonnait encore de poser trop de questions. Sa maman s’inquiétait que, si elle continuait comme ça, ce soit elle qui se retrouve face à un prêtre-juge un jour. Elle regretta un peu de l’avoir emmenée voir le procès, mais la fillette trop curieuse avait insisté car tout le monde y serait.

Heureusement, Hautpiquet n’avait pas entendu la remarque dans le reste du brouhaha de l’église. De plus il était pressé d’en finir.

- Que l’on fasse venir la première témoin, madame Gardange. Dîtes-nous ce que vous avez vu.

Une femme maigrelette s’avança et se tint devant le tribunal en s’éloignant de la chaise du matou. Elle avait un air sévère mais on ne pouvait manquer de voir un peu d’inquiétude dans son regard. Le prêtre-juge n’y fit pas attention. Tout le monde avait ce regard face à l’inquisition.

- Mon père … euh, votre honneur, commença la témoin, ceci n’est pas un chat mais un Mandragot. On l’appelle aussi un chat d’argent. Cet animal du diable appartenait au meunier, monsieur Dortour.

- Maman, demanda Amélie, c’est quoi un mandragot ?

- Écoute la dame, tu sauras, répondit précipitamment sa mère.

Hautpiquet était aussi curieux. Il était visible qu’il ignorait de quoi parlait madame Gardange.

- C’est quoi un mandragot ?

- Ce sont des créatures du diable obtenues par un sorcier en échange de son âme, votre honneur ... mon père … euh ... votre honneur-père. Pour le faire venir il faut effectuer une offrande sur un croisement à 5 voies. Il a l’air d’un chat mais il ne chasse pas les souris et on dit qu’il se contente de manger à sa faim ce qu'on lui propose. Mais en réalité on sait que ce qu’il veut par dessus tout, c’est le lait des femmes allaitantes.

- Mais pas du tout, s’exclama alors la bonne du curé de la paroisse. Ces bêtes de l’enfer doivent être nourries avec la première bouchée de chaque plat à chaque repas, c’est connu.

Madame Gardange s’offusqua et traita la bonne d’ignorante. Celle-ci lui répondit mais sa voix se perdit dans un nouveau tumulte qui monta de la foule. Ceci empêcha également que la plupart de l’auditoire entende la nouvelle question d’Amélie.

- Comment ça se fait qu’elles savent autant de choses sur les créatures infernales les dames ? On apprend pourtant pas ça à l’église.

- Ça ne te regarde pas, répondit sa maman en lui faisant de gros yeux. Ça ne regarde personne.

- Silence, ordonna le prêtre-juge en tapant fortement de son maillet. Continuez madame Gardange.

La témoin toisait la femme qui l’avait interrompue alors que le calme revenait difficilement. Cependant tout le monde voulait entendre la suite et elle finit par se tourner à nouveau vers l’inquisiteur pour reprendre.

- Un mandragot se promène on ne sait où pendant la nuit et revient à l'aube avec un stock de louis d'or pour son maître. Si celui-ci ne lui donne pas de récompense, le chat d’argent outragé peut se venger cruellement.

- Mais comment ça peut porter des louis d’or, un chat ? S’étonna Amélie.

- Enfin, répondit sa mère, tu as déjà vu des bourses, non ? Il doit porter la bourse dans sa gueule.

- Ah oui.

Heureusement que Hautpiquet était trop loin pour entendre la fillette. Sa mère tentait néanmoins de la cacher un peu derrière elle alors qu’il continuait l’interrogatoire du témoin.

- Donc vous pensez que la mort de monsieur Dortour est dû à ce chat … cette créature qu’il aurait négligée.

- Assurément votre honneur-père.

- Fadaises, s’exclama le vieux potier dans l’assistance. Tout le monde sait qu’un mandragot sert neuf maîtres et qu’il emmène celui qui a le malheur d’être le dernier en enfer.

- Mais si le meunier était un sorcier, fit Amélie, est-ce qu’on ne s’en fiche pas un peu de comment il a été en enfer puisqu’il a de toute façon vendu son âme pour un mandragot ?

- Ne complique pas tout, Amélie, lui répondit sa mère en la repoussant un peu plus dans ses jupons.

Le sujet déchaîna à nouveau les passions de la foule. Hautpiquet effectua un nouveau rappel à l’ordre courroucé et les moines durent encore intervenir pour rétablir le calme.

- Bon, reprit le prêtre-juge quand le volume sonore fut redevenu adéquat, faisons appel à notre expert.

Sur un geste d’Haupiquet, le diacre Brulhot se leva du premier rang et s’avança.

- Mon père, déclara-t-il. Peu importe que cette bête soit un Mandragot ou non. Un chat est par essence une créature du mal. Ce sont des êtres de sournoiserie féminine. Observez un chat. Son comportement sexuel démonstratif. Son grand besoin de sommeil, c’est à dire sa paresse. Ses vagabondages. Ce sont des créatures de sorcellerie et sûrement même une sorcière.

D’un geste théâtral, Brulhot désigna le matou auquel plus personne n’avait prêté attention depuis un bon moment. Il dormait paisiblement dans sa cage. La foule le regarda avec effroi.

- Les sorcières peuvent se transformer huit fois en chat, mais si elles le font une neuvième fois, alors elles ne peuvent plus jamais retrouver leur apparence humaine. C’est probablement une sorcière qui se tient là mais, même dans le cas contraire, un chat reste quoi qu’il en soit une créature du diable.

- La messe est dite, enfin façon de parler, s’exclama Hautpiquet. Le coupable est condamné au bûcher.

Les moines saisirent la cage du chat et l’emmenèrent à l’extérieur où un bûcher avait était dressé sur la place, juste au cas où. Ils la posèrent sur le tas de bois et allumèrent le brasier sans que personne ne songe que le meunier aurait pu mourir écrasé par sa meule en ayant bêtement glissé. Une fois le bûcher totalement consumé, chacun repartit chez soi, satisfait que la justice eut été rendue et d’avoir passé un bon après-midi.

Mais la nuit venue, une petite ombre se faufila jusqu’à la place désertée et attendit devant les cendres encore chaudes. Le chat noir s’extirpa de sous le bois consumé et miaula.

- Chut, minou, fit Amélie en sortant de l’obscurité.

Elle prit le chat et l’épousseta, notamment son torse pour faire réapparaître la jolie marque blanche.

- Je suis contente que mon sort de protection ait marché. Ils n’ont rien remarqué. Maintenant file et ne va pas te promener vers le moulin ou les idiots du coin vont encore s’imaginer des trucs pas possibles.

Le chat miaula et fila dans la nuit. Amélie alla reprendre son balai, le chevaucha et décolla rapidement. Elle vola à toute vitesse. Elle devait retourner à la maison avant que sa maman ne s’aperçoive qu’elle n’était plus dans son lit. Il ne faudrait pas qu’elle découvre son secret. Ça l’inquiéterait.


Texte publié par Darklord, 7 février 2026 à 14h45
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