La robe bleue virevolta à travers la pièce. La demoiselle aux bras d'un homme distingué riait d'un air ravi. Son chignon bas, malgré les tours de piste, n'avait pas bougé d'un cheveu. Le corset incrusté de pierres bleues et blanches scintillait à la lumière pâle des lampes de salon, qui diffusaient une douce lumière.
Tous les regards étaient sur elle.
Ils tournaient, proches, enchaînant les pas de danse, monsieur faisait virevolter madame, souriaient d'un air complice, la jeune femme pressait son corset contre le torse de l'homme, son regard plongé dans le sien. Tout laissait à penser qu'il était marié à elle.
Seulement... Sa femme, Marie-Marianne, attendait sagement, derrière l'étoffe du rideau, que le son des violons s'achevait doucement.
L'homme a saisit une coupe de champagne de sa main gantée de blanc, sous l'œil furieux de son épouse. Celle-ci portait une robe imposante de soie violette, aux motifs de lys imprimés sur la jupe et le corset lacé dans le dos. Ses talons de même couleur sombre claquaient sèchement sur le plancher. Marie-Marianne pinçait ses lèvres colorées de rouge, ses yeux bruns se plissaient dès qu'elle apercevait la jeune femme.
Elle s'agrippa au bras de son époux, qui grimaça en rougissant.
Pourquoi était-elle donc si collante ?!
- Mon cher mari, susurra-t-elle, passez-vous une excellente soirée ?
Il toussota, gêné.
- Oui, ma mie. Je m'en vais d'ailleurs danser en charmante compagnie.
Il s'éloignait en la regardant à peine. Marie-Marianne laissa ses bras retomber dans le vide, blessée et en colère. Elle serrait les poings pour éviter de faire un scandale. Elle regarda son mari proposer une nouvelle danse à la femme en robe bleue. Elle lui fit les yeux doux, en offrant bien volontiers sa gracieuse main.
Qu'avait-elle donc de plus ? pensa Marie-Marianne, envieuse, en les regardant évoluer dans l'espace qui leur était offert.
La musique n'arrangeait rien au tableau. Langoureuse, lente, les violons entamaient un morceau d'amour et incitaient les couples de danseurs à prendre des initiatives.
Elle retenue un cri de rage lorsqu'elle vit son mari se rapprocher doucement de sa partenaire.
- Marie-Marianne, tout se passe bien, très chère ?
Elle s'arrêta de fixer son époux, pour accorder le peu d'attention qui lui restait à son amie, Ange-Antoinette de Coudry.
- Oui... Merci, cette soirée est merveilleuse ! D'une splendeur incroyable.
Elle avait presque craché ces mots en voyant cette mijaurée tourner aux bras de son homme.
Et celle-ci riait en plus !
Mais elle ne voulait surtout pas attirer les lumières sur son époux et sa... partenaire.
Elle se détourna pour bavarder le plus calmement possible avec son amie.
Potins, nouvelles, ragots... Marie-Marianne n'avait pas le cœur d'en partager ou de réagir à ceux d'Ange-Antoinette. Elle rêvait que cette danse puisse enfin de terminer pour sortir de ce bal minable.
La dernière note s'éleva alors que les lumières tamisées redevenaient plus vives. Marie-Marianne se faufila dans la foule, prête à saisir son mari, qu'elle avait quitté des yeux un bref instant pour faussement rire à une blague qui n'était pas drôle. Elle s'arrêta au bord du cercle qui délimitait la zone de danse.
- Mais où est-il ? pesta-t-elle.
Elle fouilla du regard l'endroit entier, et ne trouva ni son époux, ni cette détestable femme, qu'elle ne connaissait même pas.
Elle emprunta le large corridor rouge bordeaux pour se rafraîchir aux toilettes, après une dizaine de minutes de recherche.
Alors qu'elle poussait le panneau de bois, elle entendit à sa droite des bruits de bouche horriblement bruyants. Elle savait que quelque part dans le corridor, deux amoureux s'embrassaient langoureusement. Elle sourit, heureuse pour eux et pénétra dans la salle des lavabos.
Elle se lavait les mains, lorsque le doute l'assaillit, lui assénant un coup au cœur. Et si...
Elle hâta le pas, le claquement de ses talons répercuté par le carrelage blanc de la salle qu'elle s'empressait de quitter. Elle actionna la poignée de la porte et déboucha dans le corridor. Derrière un rideau rouge, qui tombait jusqu'au sol, elle aperçut deux silhouettes qui se serraient très fort.
Elle ne savait que faire. Soulever le rideau ? Pour découvrir quoi ? Son mari ? Un inconnu ? Ou alors une personne très influente à la cour ?
La curiosité l'emporta sur l'appréhension. Elle souleva l'étoffe rouge et son visage était devenu subitement blême sous la couche de maquillage. Elle avait espéré découvrir autre que lui.
Son mari, le visage couvert de traces de rouge à lèvre, tenait la femme par la taille, et son corps était très proche du sien.
Elle, elle regardait Marie-Marianne avec ses grands yeux bleus magnifiques, le chignon en désordre, son laçage de corset à moitié défait.
Sa robe bleue avait moins belle allure et elle paraissait plus petite sans ses talons bleus nuits qui traînaient juste à côté. Ses fines mains parcouraient le poitrail de l'époux de Marie-Marianne, qui avait retiré ses gants.
Marie-Marianne referma le rideau, et sortit de sa robe un mouchoir en coton bordé de dentelle blanche. Elle courut à l'air libre, en s'efforçant de ne pas pleurer trop fort et de sécher vite ses larmes. Son maquillage allait en pâtir.
Elle s'assit sur le banc de pierre, et laissa soudainement tomber les codes, l'étiquette, la tenue, les règles de bienséance.
Elle était avant tout une femme.
Une femme qui venait de se faire tromper par une autre, plus belle et plus jeune qu'elle.
Marie-Marianne laissa les perles cristallines rouler le long de ses joues. Elle sentit le mascara dégouliner de ses cils.
Mais elle s'en fichait.
Ce soir, elle avait tout perdu. Sa jeunesse, sa beauté, sa dignité, son amour.
Elle pouvait bien laisser couler quelques larmes.

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