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tome 1, Prologue « AVERTISSEMENT AU LECTEUR - JOURNAL DES FOUILLES » tome 1, Prologue

AVERTISSEMENT AU LECTEUR

S’AGISSANT DES TERMES POUVANT OFFRIR QUELQUES DIFFICULTÉS, VOIR LEXIQUE DONNÉ EN ANNEXE EN DERNIÈRE PAGE. Mais il sera volontairement limité, le propos de l’auteur n’étant pas de fournir ici l’équivalent des 16 volumes du TLF. Désolé pour nos fidèles lecteurs, il y a des mots ayant un sens précis mais n’ayant aucun synonyme connu. Exemple « désoxyribonucléique » (comme dans acide désoxyribonucléique ou ADN).

JOURNAL DES FOUILLES

(Carnet d’Éméric Valhannon, site d’Eberswalde.)

13 juillet — 5 h 33.

Les autres dorment encore.

Je suis sorti seul.

Le silence n’existe pas ici.

Même les pierres semblent parler.

En marchant, j’ai découvert une clairière circulaire.

Au centre quelques murs en ruine avec un vieux chêne, creux, planté au milieu.

14 juillet — 2 h 17.

Je n’arrive pas à dormir.

Comme si la forêt respirait tout autour de nous, lentement, depuis des siècles.

Chaque racine que nous coupons semble trembler.

Je me demande si nous ne sommes pas en train d’ouvrir quelque chose qu’on n’aurait jamais dû exhumer.

15 juillet — 7 h 12.

Nous avons dégagé les escaliers du caveau. Les racines du chêne s’y entremêlent comme des doigts.

Pas de vent, aujourd’hui, pourtant les feuilles bougent.

En descendant, j’ai entendu un bruit.

J’ai d’abord pensé au vent, mais ça ne colle pas, il y a quelque chose d’autre.

17 juillet — 21 h 40.

J’ai vérifié le coffret où reposent les fragments retrouvés : les parchemins sont tièdes, souples, presque vivants.

Les laborantins du musée diront que c’est une réaction chimique, mais je suis sûr que non. J’ai pu lire distinctement : « Ce n’est pas moi que tu cherches. Ce que tu cherches c’est ce qu’il y avait avant ».

19 juillet — 0 h 14.

J’ai compris.

La forêt n’était pas seulement un lieu.

LE MANUSCRIT DE LA FORÊT

Étude critique et commentaires par madame Valhannon, Université de Taorminat, département d’Histoire des religions européennes (édition annotée, 2025).

Le manuscrit connu sous le nom de Liber Silvarum Antiquarum ou Livre des forêts anciennes (voire Grimoire de la Forêt Hercynienne) a été découvert en 2025, à l’occasion des fouilles des ruines du monastère de Sankt-Eberswalde, au nord de Strassburg.

Enterré sous une dalle de pierre fracturée, il reposait dans un coffre de chêne entouré de fragments d’os et de pièces d’or.

Copié sur un parchemin, les lettres tracées à l’encre de myrtille et de noir de fumée.

Les premières analyses au carbone 14 (menées en 2025 puis révisées en 2026) situent la copie vers la fin du VIe siècle, mais les textes eux-mêmes, plus archaïques, renvoient visiblement à une tradition orale, antérieure d’au moins mille ans.

Sur la première page, à peine lisible, sous le vernis brun, figure la mention : « Ce livre n’appartient pas aux hommes, mais à… ILLISIBLE ».

Ce qui suit est la mise en forme de la première partie. Titres et sous-titres sont de l’épouse d’Éméric Valhannon. L’analyse critique de cette découverte étonnante sera développée après la mise en forme de ce que nous avons pu déchiffrer ou comprendre du texte et sera accompagnée de l’édition des annotations explicatives ainsi que des principaux commentaires qui ont pu être faits sur les circonstances de cette découverte.

Premier chant : Du nom de la forêt.

Deuxième chant : De l’étendue de la forêt.

Troisième chant : Des essences de la flore et de la densité de la forêt.

Quatrième chant : De la faune de la forêt.

Cinquième chant : Prophéties de Gabreta.

Sixième chant : La chasse infernale.

Ainsi que le dit son étymologie (foresta vient de foris, « dehors », et plus précisément de forestis, « ce qui est en dehors, ce qui est hors de l’enclos » au sens de « ce qui est en dehors de là où l’homme vit »); cette forêt primaire [primordiale, aurait dit René Guénon], la mère de toutes les forêts, la plus vieille des forêts, commençait là où les hommes cessaient de se reconnaître entre eux, là où les chemins se perdaient sous le poids des branches, là où, si l’on en croit Pline, il existait une espèce d’oiseau dont les plumes brillaient comme des flammes dans la nuit. Isidore de Séville ajoute que leurs plumes scintillent tellement dans l’obscurité que […] ces plumes, quand elles sont placées sur le sol, émettent une lumière permettant de marquer son chemin. Solin va même jusqu’à dire que les voyageurs s’en servaient pour s’orienter : « l’éclat des plumes de ces oiseaux suffit pour leur indiquer la route », là où la lumière du jour se faisait lumière du soir, ou nuit… Nos modernes experts, eux, préfèrent parler de phénomènes naturels comme la lumière d’organismes vivants ou du plumage aux couleurs changeantes et chatoyantes de certains hiboux.

La forêt était si vaste qu’on disait qu’il fallait 60 jours de marche pour la traverser. Qu’elle s’étendait depuis les monts brumeux de la Germanie jusqu’aux confins du Danube, et plus loin encore au nord, vers le Paradis que les druides appelaient Hyperborée dans sa traduction grecque: la terre au-delà des vents du nord.

Les voyageurs de la route du sel de Hallstatt de l’étain de Cornouailles et de l’ambre de la Baltique, racontaient que dans cette forêt, les esprits de nos ancêtres s’entretenaient encore avec les dieux. Mais nul ne savait s’il s’agissait de dieux perdus dans leurs nuages comme Taran/Toran/Tuireann, ou de dieux oubliés dont les noms s’étaient effacés depuis les siècles des siècles.

Certains affirmaient qu’elle n’était pas seulement un lieu, mais un passage ou un seuil. Les voyantes comme l’antique Vélléda des Bructères y allaient pour mourir ou renaitre et les bardes venaient y chercher l’inspiration, car les feuilles y bruissaient de paroles mystérieuses. « J’étais là avant vos routes, avant vos royaumes, avant même vos dieux. Et quand tous vos empires seront morts, je serai encore là, sous la cendre. »

Là ne régnaient pas encore les nymphes champêtres ni les bonnes fées, mais un culte animiste. L’oiseau craignait de se poser sur ses branches, la bête fauve de se coucher dans ses antres et jamais le vent, jamais l’éclair, n’était descendu pour s’y frayer un chemin.

Les mornes effigies des dieux y étaient des ébauches sans art, des troncs informes et grossièrement taillés. La mousse qui les couvrait, ainsi que leur vétusté semblable à la pâleur d’un cadavre, inspiraient l’épouvante.

Que le soleil soit à son plus haut ou que la nuit occupe le ciel, les druides eux-mêmes blêmissaient en s’en approchant et craignaient de surprendre ses habitants. Les peuples eux-mêmes n’osaient pas fréquenter ce temple d’avant leurs cultes et le laissaient aux bêtes les plus mystérieuses…

[PARTIE MANQUANTE.]

Les arbres y avaient des troncs larges comme des tours, leurs cimes se perdaient dans un brouillard vert-de-gris semblant respirer. Le sol y était couvert de feuilles mortes et de sang versé. Les racines, tordues, s’y mêlaient à des squelettes de bêtes gigantesques — car, disait-on, des monstres y survivaient, restes des premiers âges, de premiers cycles, où régnaient sans partage le feu, et l’eau, l’esprit et la matière. Du moins si l’on en croit Strabon et son informateur Pythéas de Marseille, qui raconte un peu n’importe quoi par moment, il est vrai.

[PARTIE MANQUANTE.]

Des aurochs noirs y beuglaient la nuit. Ces animaux sont un peu plus petits que les éléphants, mais ressemblent par la forme et la couleur aux taureaux de nos campagnes. Leur force et leur vitesse sont néanmoins beaucoup plus grandes, ils n’épargnent ni les hommes ni les bêtes.

Les Volques les chassent et les attrapent en creusant des fosses profondes dans les lieux où ils savent qu’ils passent.

Les jeunes gens qui en tuent en exposent les cornes dans les lieux publics afin que ces trophées attestent de leur bravoure.

Ces cornes diffèrent beaucoup de celles des bœufs que nous connaissons, tant par leur forme que par leur grandeur. Les Volques entourent de cercles d’argent leur partie supérieure et s’en servent comme de coupes pour boire…

[PARTIE MANQUANTE.]

Les druides venaient y chercher le nom des enfants à naître. Le festin du taureau se faisait ainsi : on tuait un auroch. Un homme devait manger tout son soûl de sa viande et de son bouillon et s’endormir enroulé dans sa peau, la robe tournée vers l’extérieur, en baignant pour ainsi dire dans son sang. Il entendait alors des voix monter d’en dessous. Qui disaient : « Nous savons vos noms depuis avant vos naissances. »

Au centre de la Forêt jaillit une source.

Son eau ne coule pas : elle écoute.

Ceux qui s’y penchent entendent leur propre voix — mais plus vieille, plus grave, plus vraie.

Annotation de la main du copiste d’Augsbourg. Un jour, un frère appelé Procope a bu à l’eau de cette source sans l’avoir saluée au préalable et il s’est alors mis à parler dans une langue que nul ne connaissait. Voir la vie de saint Euthyme écrite par Cyril de Scythopolis. La phrase exacte est « Sa langue était liée, il ne pouvait plus nous parler. S’il y était forcé, il s’exprimait dans la langue des anciens dieux » 1).

L’eau scintillante qui coule dans les ruisseaux et les rivières n’est pas seulement de l’eau, mais le sang de nos ancêtres. Le murmure de l’eau est la voix du père de nos pères. Chaque reflet dans l’eau claire des lacs parle événements et de souvenirs. Un fleuve aux eaux bleues cristallines en hiver ou boueuses au printemps traverse cette forêt: c’est une entité vivante et sacrée, crainte et respectée : dieu ou déesse selon les peuples ou les langues, symbole de la fertilité et de l’abondance des terres et des poissons. Dans le plateau « déesse », il y a la carte de Ptolémée (2e siècle) qui en fait l’éponyme des Tuatha Dé Danan en Irlande. Dans le plateau « dieu », il y a la colonne Trajane. Le Danube y est représenté comme un homme barbu, allongé ou à moitié couché, le corps légèrement torsadé pour occuper l’espace sculpté de la colonne. Le visage est solennel et imposant. Ovide, dans ses Métamorphoses, plus prudent, préfère utiliser la formule latine « sive deus sive dea » [oui, je sais, il aurait pu mettre ça en ordre inverse, sive dea sive deus] lorsqu’il décrit des forces ou des pouvoirs divins qui peuvent se manifester sous forme masculine ou féminine.

Dans ce fleuve on pêche un grand poisson, appelé scolopias dans le De Fluviis du Pseudo-Plutarque, il est noir après la pleine lune et blanc avant. Il a dans la tête une pierre semblable à un grain de sel, qui est un remède souverain contre les fièvres, si on l’applique sur le côté gauche après la pleine lune. Lorsqu’il est parvenu à l’âge adulte, ce poisson meurt étouffé par ses propres épines…

Dans la clarté trouble des aubes hercyniennes, on voyait aussi parfois des cerfs blancs gigantesques, à la corne unique semblable à une forêt dans la forêt. Leurs yeux étaient couleur de miel et de soleil fossile.

Les chasseurs qui le poursuivaient ne revenaient jamais, ou rentraient muets, les pupilles dilatées.

Les druides disaient que ce n’était pas un animal, mais une personnification du temps, une personnification des éternels recommencements 2). On raconte qu’un jour un jeune guerrier du peuple des Volques en abattit un d’une flèche bien ajustée, mais quand il s’approcha du corps le vent lui murmura : « Ce que tu penses avoir tué vit toujours. »

Depuis ce jour, nul ne tue plus dans cette forêt sans avoir prié préalablement, mais aussi après, car le cerf, le cheval, l’aigle, le corbeau, le loup le renard et la belette, sont nos frères.

Sur les hauteurs enneigées de certains massifs forestiers d’Hercynie, des explorateurs grecs égarés en ces lointaines contrées ou à la recherche d’argonautes dont ils n’avaient plus de nouvelles, comme Posidonios d’Apamée ; rapportaient avoir pu observer, de loin il est vrai, d’étranges animaux, à deux pattes mais plus grands que des hommes, sortis de la torpeur de leur hibernation d’avant ou d’après le solstice par les sauvages habitant ces lieux, et ramenés par eux comme d’inestimables trophées de chasse dans les misérables huttes de charbonniers qui leur servaient de demeures.

« Sous le manteau crépusculaire du cinquième jour de mon passage à travers les montagnes du Nord — ces Alpes que les indigènes disent avoir été façonnées par des dieux endormis — j’aperçus un spectacle tel que n’en relatent ni nos poètes, ni nos modernes philosophes. Une procession d’hommes vêtus de peaux épaisses, leurs silhouettes grossies par ce fardeau animal. Leurs masques, taillés dans du bois noirci, arboraient des crocs disproportionnés. Certains portaient des cornes torsadées, comme celles que l’on prête au dieu-bélier d’Égypte. Ils agitaient des clochettes énormes fixées à leurs reins. À chaque pas, un fracas métallique titanesque résonnait contre les parois de la vallée. Les enfants du lieu se tenaient à distance, mi-fascinés, mi-terrorisés, avec à la main des hochets en terre cuite remplis de petits cailloux qu’ils agitaient pour faire du bruit eux-aussi. Que ces petits barbares ont l’outrecuidance d’appeler de la musique. L’air était chargé d’une odeur de fumée de pin presque insupportable car des torches rouges dessinaient tout autour des cercles de lumière tremblante. On aurait cru assister à une guerre rituelle entre l’hiver et le renouveau. Les montagnards de cette forêt affirment que ces êtres chassent les esprits sombres. Ils les désignaient par des noms gutturaux que mes oreilles grecques peinaient à saisir mais leur sens m’apparaissait néanmoins très clair : c’étaient les gardiens de la saison froide. Leur passage, m’assura-t-on, protège la communauté pour toute l’année qui vient. Et c’est ainsi, au cœur de l’hiver et de cette forêt, que moi, Posidonios, libre citoyen d’Apamée, j’ai pu assister à l’étrange mariage de la terreur et de la fertilité, une union que seuls les peuples du nord semblent pouvoir comprendre apparemment.» [FIN DE LA CITATION.]

D’autres affirment que certains soirs la forêt, sans se consumer, rougeoyait des feux de mille incendies, que des dragons s’enroulaient autour du tronc des chênes et que l’on voyait passer dans le ciel au-dessus de la cime des arbres un fantastique chasse à courre: meutes de chiens sans maître, cavaliers sans chair, cornes de brume venues du fond des temps.

À leur tête chevauche le Grand Chasseur blanc, manteau de givre, flèche de glace, monture de brume 3).

Il poursuit les âmes des vivants, non pour les tuer, mais parce que, ainsi que l’a dit le poète, « Primus in orbe deos fecit timor » 4) sans la peur le monde s’endort et pourrit.

Quand la chasse passe, on doit se coucher face contre terre, la bouche pleine de terre, pour avoir une chance d’échapper à leurs yeux injectés de sang.

Car l’hiver n’est pas la mort. Il est la mémoire de la mort 3). C’est pourquoi les druides établissent les divisions de chaque saison, non en jours, mais en nuits ; et calculent les anniversaires ainsi que les commencements de mois ou d’année en suivant un ordre tel que le jour y suit la nuit. La vie vient de la mort, la mort nourrit la Terre, et la Terre façonne la vie, tel est le triple cercle qu’aucun homme ne peut rompre.

La prophétie des druides.

[PARTIE DU MANUSCRIT TRANSCRITE À PART.]

Sous une colline couverte de fougères, dans un silence plus profond que la mort, dort un roi qu’on appelle l’Homme Vert. Sa couronne est de racines et chaque hiver les blaireaux grattent son tombeau en frémissant.

Les vieux druides disent : « Quand la Forêt sera partout abattue, alors l’Homme vert se lèvera. Les arbres marcheront et les sources parleront. Sous la cendre des villes refleurira l’herbe des commencements. Et ceux qui sauront écouter le vent alors entendront de nouveau résonner ce nom ancien : Percynia 5)… car ce n’était pas une forêt, mais l’arbre du monde [PARTIE MANQUANTE]…

Un jour des prêtres d’un culte venu d’au-delà des Alpes, et parlant le grec des Syriens, ou le latin de l’église de Rome, viendront ici et abattront nos arbres.

Cette forêt César ordonnera de l’abattre, qui se dresse au milieu des monts dépouillés.

Il osera se saisir d’une hache, la brandir, et l’enfoncer dans un chêne qui touchait aux cieux. Les hêtres, gardiens du temps, les sapins, symboles des mariages heureux, inclineront alors leurs têtes chevelues, et leurs cimes désunies livreront passage à la voie romaine.

Mais quel intérêt y a-t-il à vivre si on ne peut plus entendre le rossignol chanter? Si on ne peut plus entendre le bruit du vent dans les branches ni le murmure des sources ?

Les animaux les arbres et l’homme, tous partagent le même souffle de vie, si tous les arbres et les animaux disparaissent, l’homme mourra lui aussi. Car ce n’est pas l’homme qui a tissé la trame de la vie : il en est seulement un fil. Tout ce qu’il fait à la trame, il se le fait à lui-même. L’homme appartient à la terre et tout ce qui arrive à la terre, arrive tôt ou tard aux enfants de la terre. Nos dieux sont aussi vos dieux. Il se peut que vous songiez à les vaincre, mais vous ne le pouvez pas, car tout se tient dans l’univers et alors leur vengeance sera terrible. Dame Nature est une déesse jalouse qui punit la fautes des pères en la personne de leurs enfants jusqu’à la quatrième génération jusqu’à la millième génération. Cela au moins, nous le savons…

Fin de la prophétie des druides.

Ces fragments, retrouvés roulés dans une cavité du mur nord du caveau, sont les seuls feuillets du grimoire écrits d’une autre main que celle du copiste principal. L’écriture semble s’altérer au fil des lignes. Des analyses spectrales montrent des traces de chlorophylle sur les dernières lettres.

Note finale en latin.

Sed ego qui scripsi hanc historiam aut uerius fabulam, quibusdam fidem in hac historia aut fabula non accommodo. Quaedam enim ibi sunt praestrigia demonum, quaedam autem figmenta poetica, quaedam similia uero, quaedam non, quaedam ad delectationem stultorum.

Traduction d’Éméric Valhannon.

Mais moi, qui ai recopié cette histoire ou, plus exactement, cette fable, je n’y crois en aucune façon. Ce sont soit des artifices de démons soit des inventions poétiques, certaines choses ressemblent à la vérité, d’autres non.

FRAGMENTS ISOLÉS RETROUVÉS SOUS FORME D’ANNOTATIONS DIVERSES DANS LES MARGES DE CERTAINS MANUSCRITS (édition critique Valhannon 2025, fragments I à III.)

ECCLESIAE METROPOLITANEAE COLONIENSIS CODICES MANUSCRIPTI.

« Nous avons recopié ces feuillets en nous cachant, car on a l’impression que, chaque fois que nous écrivons quelque part le nom de cette forêt, une chose frappe à la porte de notre atelier de copiste » ( Frère Albinus).

« Sans doute des bourrasques qui font trembler la porte, ça ne peut être que ça » ( Frère Isidorus).

COMMENTA BERNENSIA AD LUCANUM. La dernière phrase du manuscrit, à peine lisible, est écrite non plus en latin, mais en runes lépontiques : « Ceux qui brûleront les livres brûleront aussi les hommes ».

ADNOTATIONES SUPER LUCANUM.

Les druides disaient : « Elles cherchent encore un corps ».

Car quand la brume touche le front d’un vivant, un souvenir d’avant la chair entre en lui. C’est pourquoi d’ailleurs certains enfants savent des choses que personne ne leur a dites.

Dernier fragment (derniers mots du scribe)… si un jour quelqu’un lit ceci, qu’il se souvienne : la Forêt n’est pas dehors, elle est en nous [PARTIE MANQUANTE.Trace de brûlure sur la marge inférieure.]

ANALYSE CRITIQUE ET COMMENTAIRES.

I État matériel du manuscrit.

Le grimoire compte 6 feuillets, dont 2 manquants.

L’écriture, à l’encre végétale bleue, dégage encore une légère odeur de myrtille et de miel.

Des spores microscopiques d’espèces forestières aujourd’hui disparues ont été identifiées sur sa reliure — un peu comme si le livre avait continué à pousser après sa mort.

« On a l’impression qu’il respire toujours » a noté le technicien du laboratoire d’analyse ».

II. Structure et nature du texte.

Le manuscrit est composé de 6 « chants » suivis d’un certain nombre de fragments difficilement rattachables au corps du texte (ou faisant peut-être partie d’un autre manuscrit).

III. Langue.

La langue d’origine est difficile à déterminer avec certitude et les spécialistes hésitent encore : s’agit-il d’un recueil druidique tardif, d’un texte mystique chrétien déguisé, ou d’un parchemin réutilisé par un hérétique qui aurait tenté de concilier l’ancienne religion et la foi nouvelle ?

L’alphabet utilisé est une variante de l’alphabet lépontique, à savoir des runes à mi-chemin entre l’alphabet étrusque et le futhark, ce que les spécialistes en écritures manuscrites anciennes appellent des runes lépontiques ou celtiques, du celtique « runa » = secrets ou mystères.

« Mais c’est peut-être néanmoins le plus ancien manifeste écologiste d’Europe » a écrit l’historienne Hannelore Beckmann (Université de Göttingen, 2026).

Notes.

1 ) Il s’agit du paragraphe LV (page 77 de l’édition d’Édouard Schwartz, Kyrillos von Skythopolis, Leipzig, 1939).

2) Selon l’hypothèse de Dumézil (non confirmée), il incarnerait le principe de la quête initiatique.

3) Les spécialistes rapprochent ces légendes des traditions alpines hivernales toujours vivantes faisant intervenir les pères fouettards appelés Krampus en Autriche (qui accompagnent saint Nicolas le 5 décembre) et les Tschäggättä (ou Tschäggätte) du Valais suisse, plus précisément de la vallée du Lötschental, début février. Ce sont deux traditions alpines hivernales liées à des figures masquées souvent effrayantes.

4) Cette expression provient du poète latin Stace (Publius Papinius Statius), dans son œuvre Thébaïde (III, 661). L’idée qu’elle exprime est néanmoins bien plus ancienne et on la retrouve un peu partout dans la philosophie antique — notamment chez les penseurs matérialistes et sceptiques tels que Lucrèce (De rerum natura, V, 1161 sq.), qui affirme que la crainte des phénomènes naturels (foudre, tremblements de terre, éclipses) a conduit les hommes à imaginer des dieux derrière ; ou Épicure, pour qui les dieux ne sont qu’une projection des peurs humaines face à l’inconnu et à la mort.

La peur — du tonnerre, de la mort, de la nature ou de l’inconnu — est la source première de toute croyance religieuse.

« Primus in orbe deos fecit timor » signifie donc en définitive que la religion naît de la peur, idée qui a traversé les siècles, des stoïciens à Freud,

5) Percynia. Le mot Hercynia vient plus probablement du celtique *perkuniā ou *erkunia. Cette racine s’apparente à la racine indo-européenne *perkwū — signifiant « chêne » ou « forêt ». Cf aussi Perkunas, le dieu balte du tonnerre, proche du Perun slave et du Thor germanique.


Texte publié par Pierre de La Crau, 19 janvier 2026 à 11h38
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