« Patron !
— Dites-moi tout, mon bon Fletcher.
— Tout ? Ça va faire beaucoup, ce sera long.
— Sautez les premiers chapitres, votre enfance, votre premier chagrin d’amour, vos études et tout ça. Et venez-en au moment présent, ce qui vous occupe à l’instant même.
— Ah ! Ce tout-là.
— Lui-même.
— C’est que j’ai envie de développer, maintenant.
— Prenez du sirop contre le tout et revenez me voir quand c’est passé.
— C’est passé, je suis dans le présent.
— Et donc, que vouliez-vous ?
— Une dame demande à vous voir.
— Que ne le disiez-vous plus tôt !
— C’est-à-dire… j’ai dû me débarrasser d’un tout embarrassant.
— Ne vous justifiez pas. Et faites entrer madame. »
On remarquera ici l’entrée d’une dame dans le bureau. Détail qui a son importance.
« Monsieur John Johnny ?
— Lui-même, chère madame. Il n’y en a pas d’autres. Aussi puis-je vous assurer que vous avez sous les yeux l’authentique. Et cet authentique-là vous pose tout de suite une question pertinente et fondamentale : à qui ai-je l’honneur ?
— Mon nom est Amy. Amy Ami.
— Et vous habitez ?
— À Miami.
— Bien sûr. Et vous voulez savoir pourquoi vous avez tant vieilli depuis que vous y résidez.
— Pouvez-vous trouver le coupable ? C’est une affaire délicate et difficile.
— Pas pour moi.
— Comment est-ce possible ? Comment savez-vous que ce ne sera ni délicat ni difficile pour vous ?
— Le flair. L’intuition. La clairvoyance. Le génie. Le hasard. Peu importe, je le sais, c’est tout.
— Et votre conclusion ?
— Intestinale.
— Pardon ?
— Rien, je produis un humour qui dépasse souvent les capacités cognitives de mes interlocuteurs.
— Ça doit être frustrant.
— Pas le moins du monde.
— Faites comme si je n’avais rien dit.
— Ce sera difficile, maintenant que vous l’avez dit.
— Vendredi.
— Oui, samedi.
— À quelle heure ?
— L’après-midi, après mon golf.
— Je préparerai des petits gâteaux.
— J’en salive d’avance. Mais revenons à nos boutons.
— Nos moutons.
— Vous demande pardon ?
— Je disais : nos moutons. Parce que vous avez dit “revenons à nos boutons”. Mais c’est nos moutons.
— Pas du tout. Quoi que vous soyez très bêle, je ne parlais pas de moutons, mais bien de boutons.
— Quels boutons ?
— Ceux de votre ascenseur.
— Votre esprit de déduction me sidère.
— Je n’ai encore rien déduit.
— C’est une projection, car je sais que je vais être ébaubie.
— Oh ! le joli mot.
— N’est-ce pas ? Je le garde toujours en réserve, prête à le servir dans une conversation.
— Et vous le faites avec grâce.
— Non, je le fais toujours seule.
— C’est tout à votre honneur. Que puis-je pour vous ?
— Vous alliez déduire.
— Ah ! Oui, l’ascenseur.
— Je suis toute ouïe.
— Je croyais que vous étiez Amy. Mais j’ai peut-être mal entendu.
— Je ne vous suis pas.
— C’est normal. On a souvent du mal à me suivre sur le terrain de l’humour. C’est ce qui explique ma grande solitude.
— Pauvre homme.
— Merci, je lui transmettrai.
— Et donc, l’ascenseur ?
— Eh bien ! l’ascenseur, mais c’est évident, l’ascenseur, non ?
— Pas pour moi.
— Je le sais, je me parlais à moi-même, ça réduit le poids de la solitude.
— Pauvre homme, c’est désarmant.
— Ne vous en faites pas pour lui, il a un revolver. Et puis, un homme capable d’une telle déduction sur base d’un ascenseur ne peut pas être complètement malheureux.
— Cessez de ménager le suspense et dites-moi tout.
— L’enfance, le premier chagrin d’amour, les études et tout ça ?
— Non, faisons court. Juste l’ascenseur.
— Les boutons de l’ascenseur !
— Oui, les boutons, de jolis boutons bronze.
— Je l’aurais juré. Et donc, ces boutons bronze… »
Là, le héros se pencha vers son bureau, les coudes posés sur celui-ci, les mains jointes, dans une attitude subrepticement empreinte de dédain. Un détail qui a son importance.
«… ces boutons bronze, donc, vous appuyez dessus quand vous voulez aller à la plage, n’est-ce pas ?
— Votre perspicacité me trouble.
— Conservez encore quelque clarté d’esprit, je n’ai pas fini.
— La machine à déduire est lancée !
— Fletcher ! Notez ceci, c’est un bon slogan pour l’agence. Où en étais-je ? Ah ! Oui, les boutons bronze, la plage. Qui dit plage, dit mer, n’est-ce pas ? Or, la mer est salée, n’est-ce pas ? C’est une eau corrosive. Et quand l’eau coule sur vous, elle abîme votre peau. Car, écoutez-moi bien : à Miami, les flots rident, vous comprenez ?
— Je dois donc déménager ?
— Vous devez changer d’état.
— Je dois me sublimer ?
— N’allez pas si loin. Passer en Louisiane devrait suffire.
— C’est tellement évident !
— Pour moi, oui. Ça fera 500 dollars.
— Ça les vaut.
— Marengo.
— Je… »
Bientôt, une autre aventure de John Johnny ?

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