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Tome 2, Epilogue Tome 2, Epilogue
"Memento etiam fratrum nostrorum, qui in spe resurrectionis dormierunt, omniumque in tua miseratione defunctorum, et eos in lumen vultus tui admitte..."
    Une pleine pelleté de terre s'écrasa sur la poitrine de Gauthier. Le défunt, livide mais pas encore teinté de vert, avait été revêtu d'un simple linceul de bure, et disposé soigneusement sur le dos, jambes repliées pour tenir dans le fond de la petite fosse. Une nouvelle motte tomba, recouvrant cette fois son bras, et le petit bouquet de lavande que ses filles avaient placé dans la main droite. La voix ténébreuse du prêtre rythmait le mouvement des pelles. Père Christophe accueillait un nouveau pensionnaire.
    Les villageois restèrent longtemps après la fin de l'enterrement. Certains entouraient la veuve et ses orphelines, et partageaient des mots réconfortants, parce qu'honnêtes et maladroits. Quelques-uns se tenaient agenouillés près de la nouvelle croix de bois, ou priaient à l'intérieur de l'église ; d’autres encore cherchaient futilement la paix de l'âme auprès des sinistres bénédictions de l'ecclésiastique. Larouille s'était dévoué pour garder Hadès. Il tenait fermement l'animal en laisse, bien à l'écart du groupe pour éviter d'évoquer des douloureux souvenirs. Seul Hubert eut le courage de venir le saluer.
    "Vous n'avez pas communié le pain, mon seigneur", fit remarquer le doyen. "J'aurais pu m'occuper du chien à ce moment..."
    "Pas grave", répondit Larouille. "Je communierai demain. Il y a un autre enterrement à faire."
    "Un enterrement ?" s'étonna le paysan. "Vous voulez dire... le manchot ? Vous comptez vraiment mettre en terre ce fumier..."
    "C'était un domestique, Hubert. Un pauvre diable. Argan devait le maltraiter au moins autant que ses bêtes. Il était peut-être déjà à moitié fou avant l'incendie du château."
    "Mais Gauthier... Tous les autres..."
    "Il a commis des crimes, oui. Et il n’est pas le seul ici. Et lui a payé pour ça. Maintenant il aura un enterrement. Et une Messe. Et tout le monde ici y assistera."
    
    
***

    
    Les villageois se dispersaient lentement. Par petits groupes, dans un silence seulement troublé par quelques propos à voix basse, ils reprenaient le chemin de leur vallée. Le cimetière à présent vide, Larouille errait entre les tombes, laissant Hadès lui dicter sa route. Il finit par recroiser Hubert. Le vieux montagnard, visage impassible, faisait face à la sépulture la plus vaste de la petite nécropole. Un large monticule de terre, avec à l'extrémité, une croix de marbre. Ornée de la bannière au loup noir du seigneur Henri d’Argan et de Cruau.
    Le chevalier se plaça aux côtés de son ancien sénéchal. Le chien-loup grogna une objection, mais il le fit taire d’un coup sec sur sa laisse.
    “Vous aviez raison, finalement”, commenta Larouille. “Vous tous, depuis le début. C’était bien lui, là, la cause de tous vos maux. J’aurais dû vous écouter.”
    Hubert ne détournait pas les yeux de la croix. “C’est fini, cette fois ?” demanda-t-il, autant au chevalier qu’à l’occupant de la tombe. “On va pouvoir vivre en paix, vraiment ?”
    “En paix ? Autant que notre époque le permet, peut-être.” Il fixa la bannière, eut une moue mauvaise. “Quel salopard, vraiment. Rien pour le sauver. J’en ai vu des pires, mais pas beaucoup. Si je l’avais croisé un an plus tôt...”
    L’animal se tordait et se débattait dans sa muselière. Son agitation intriguait Larouille. Avait-il senti d’une manière ou d’une autre la présence de son ancien maître ? Ou bien plus simplement...
    “Enfin, il est mort, maintenant”, soupira le doyen. “C’est le Très-Haut qui le punira, peut-être. Que ça nous plaise ou non, nous on peut plus rien lui faire.”
    Larouille eut un ricanement sec. “Presque plus rien”, corrigea-t-il.
    Saisissant Hadès par la peau du col, il le plaça au sommet du monticule. Le chien s’y accroupit.
    “Presque plus rien.”
    
    
***

    
    Le crépuscule colorait lentement le ciel d’orange ; le teint sombre des pins surlignait, par contraste, le relief des vallées et crêtes des Alpilles. D’épais nuages de moucherons s’étaient déployés dès la fin de l’après-midi ; Larouille prenait bien garde à marcher la bouche fermée de peur d’élargir son régime en des directions inhabituelles.
    A nouveau, il s’arrêta, siffla de toutes ses forces. Il écouta, sans s’attendre réellement à autre chose que son écho ou le bourdonnement des insectes. Bientôt trois jours. Sans compter tout le temps passé bloqué dans ce village. Les chances de retrouver sa monture étaient désormais...
    Il interrompit sa respiration. Avait-il imaginé ? Non, cette fois, pas de doute. Un bruit de sabot. Et un renâclement. La silhouette d’une vieille jument à la robe grise émergea nonchalamment du sous-bois, mâchonnant quelques racines. Le chevalier dut invoquer tout son orgueil pour s’empêcher de frissonner de soulagement.
    “Bein quand même. Tu m’auras fait courir, tu sais.”
    Il caressa un instant l’encolure, d’un geste qu’il voulut froid et désinvolte. Quauquemaire le toisa d’un air indifférent et se remit à fouiller la garrigue du museau. Elle avait l’air en bonne santé. Et portait toujours sur son dos les différents bagages...
    Larouille fouilla. Avec avidité, sa main plongea sous la couverture empaquetant sa considérable collection d’armes. Il extirpa une simple sacoche, en cuir craquelé. Il l’ouvrit. Ses doigts tremblaient. Il sortit une étoffe, épaisse, blanche. Il la déplia. L’étala sur le sol. Un reflet doré attira l’attention de la jument.
    “Bon, c’est là”, fit le vieil homme après un long silence. “Ça te semble ridicule à toi aussi, non ?” Il passa ses doigts sur la longueur du museau de la bête. “Et c’est ridicule, peut-être. Mais voilà, pour moi, ça fera au moins une promesse que j’aurais tenue.”
    Il battit l’air de la main pour disperser les moucherons. Sa monture s’était remise à brouter. Il replia soigneusement l’étoffe, la replaça dans la sacoche, sous le reste des bagages. Il monta en selle. Jeta un regard au paysage à ses pieds. Murmura un ordre à son cheval. Leurs ombres s’étiraient dans le soleil couchant.
    Le chevalier solitaire se remettait en route.

Texte publié par okubo, 7 mars 2016 à 14h12
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