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Tome 2, Chapitre 5 Tome 2, Chapitre 5
Larouille s'était assis adossé au mur. Il regardait droit devant lui, vers l'entrée de la hutte. Cela lui permettait de surveiller l'extérieur, mais il devait bien se l'avouer, ce n'était pas la raison principale. Il supportait aisément la vue des visages mutilés, et celui de Jeanne ne faisait pas partie des plus hideux, mais il se sentait incapable de soutenir son regard. Ses yeux étaient à la fois intenses et morts, comme la statue d'une martyre.
    Le vieil homme faisait un moue concentrée, mâchouillant ses mots avant de les dire. "Tu as vécu au château", commença-t-il.
    La favorite ne répondit pas, se contentant de le fixer en silence. Elle attendait vraisemblablement une véritable question.
    "Henri d'Argan," reprit Larouille. "Tu peux me dire à quoi il ressemblait ?"
    Un long moment s'écoula. Le chevalier s'apprêtait à répéter la question quand il entendit la jeune femme inspirer faiblement.
    "Mon seigneur est fort, noble, et féroce."
    Elle parlait d'un ton parfaitement monocorde. Larouille attendit quelques instants, mais elle ne semblait pas avoir quoi que ce soit à rajouter.
    "Couleur des cheveux ?" poursuivit-il.
    "Blonds."
    "Courts ? Longs ?"
    "Courts."
    "Barbe ?"
    "Oui."
    Larouille acquiesça, satisfait. C'était encore vague, mais il pouvait désormais se visualiser un visage. C'était toujours mieux que la tête grondante d'un loup héraldique.
    "On m'a dit qu'il avait engagé des mercenaires. C'était quoi le nom déjà ? Quelque chose comme 'la bande de Mornas'..."
    "Les Lanciers de Mornas", corrigea Jeanne, toujours sans manifester la moindre émotion.
    "C'est ça, oui. Donc tu confirmes. Ils étaient nombreux ?"
    "Je ne sais pas."
    "Pourquoi ?" s'étonna Larouille. "Tu ne les as pas vu ?"
    "Ils campaient hors du château."
    "Ah bon ? Et tu ne quittais jamais le château, peut-être ?"
    "Jamais", répondit Jeanne, calmement.
    Le regard du chevalier glissa inconsciemment sur le visage dévasté de la jeune femme. Il serra la mâchoire, de colère plus que de pitié.
    "Tout le monde est persuadé que les loups sont un cadeau d'Argan depuis la tombe", enchaîna-t-il pour changer de sujet. "J'ai vu le loup sur son étendard. Il avait l'air d'aimer ces bestioles ?"
    "Aucun animal n'est noble comme le loup", répondit la favorite d'un ton mécanique. "Mon seigneur est tel le loup, prédateur et maître des hommes."
    Larouille ferma les yeux, prenant une profonde inspiration. Par où commencer ?
    "Tu parles de lui au présent", fit-il doucement. "Mais il est mort. Depuis plus d'un an. Ton bourreau ne viendra plus te torturer."
    "Mon seigneur est là."
    "Je sais ce que disent les villageois. Mais il n'y a pas de fantôme. Juste quelques sales bêtes particulièrement hargneuses. Argan est dans sa tombe, et il y restera."
    "Tu l'as vu en rêve, pourtant."
    Larouille sursauta. La favorite avait énoncé cela simplement, comme une évidence. Il la dévisagea un instant, toujours incapable de déceler la moindre émotion dans son regard. Il ouvrit la bouche mais ne trouva rien à répondre.
    "Mon seigneur est là", répéta-t-elle après un long silence. "Il est les loups. Il est le vent. Il est la forêt. Il est la nuit."
    Elle se tut à nouveau. Ses yeux étaient deux billes de granit terne.
    "Il est la mort."
    
    
***

    
    Le château de Cruau n'était plus qu'une énorme carcasse noircie. Les flammes avaient dévoré la palissade ceignant la cour centrale, la faisant céder en plusieurs endroits. Des monceaux de briques et de débris calcinés se déversaient par ces ouvertures, comme les entrailles coulant des flancs d’une charogne immense. Un léviathan de pierre échoué au coeur de la forêt.
    Larouille se tenait face à ce qui avait dû être le portail principal, bras croisés, analysant soigneusement chaque détail de la ruine. L’état de délabrement empêchait de juger avec certitude, mais le château semblait avoir été solide, bien construit, pourvu de défenses efficaces. Les protections étaient majoritairement en bois, mais suffisamment épaisses pour ne pas se consumer facilement ; leur destruction était certainement survenue dans l’incendie après la bataille. Pourtant, malgré sa résistance, le fort avait été pris par quelques dizaines de mercenaires, en une seule nuit. Les mercenaires...
    Il regarda autour de lui. Une vaste clairière s'ouvrait devant la grande entrée, qui aurait pu sans peine accueillir un campement. Après quelques secondes à examiner le sol, il finit par remarquer une large tâche sombre. Il s'y dirigea ; le doyen lui emboîta le pas sans mot dire, toujours appuyé sur son épais bâton de marche. Larouille s'agenouilla devant la marque noire, prit une pincée de terre entre ses doigts, éprouva sa consistance d'un air approbateur.
    "Des cendres ?" demanda Hubert, plus pour briser le silence que par réelle curiosité.
    "Oui", répondit le chevalier en se relevant. "Le foyer du campement j’imagine. Les mercenaires. Les Lanciers de Mornas." Il s'essuya les mains sur ses braies. "Tu les connais ?"
    "Ils passaient de temps en temps au village, oui", fit le paysan, soudain sombre.
    "Ils vous volaient ?"
    "Pas... pas toujours", bafouilla Hubert, surpris par la franchise de la question. "Les premiers mois se sont passés plutôt bien. Ils venaient dépenser leur paie, et n'étaient pas violents." Il hésita. "Tant qu'ils n'avaient pas trop bu."
    "Puis ça s'est dégradé ?"
    "Argan les avait recrutés il y a deux ans, à peu près. Il voulait s'emparer de la vallée de Faugeas, et de quelques autres endroits pour faire le lien entre ses deux domaines. Mais les seigneurs d'à côté se défendaient bien. A force de défaites, et de retards de paie, le moral a baissé." Il haussa les épaules. "Ils ont commencé par passer leur frustration sur nous. Et puis une nuit, on a vu une lumière dans la montagne, et on a compris que le château brûlait."
    "Les loups se sont bouffés entre eux", ricana le chevalier, s’avançant vers le grand portail.
    La cour centrale du château était étroite, en pente, et fortement encombrée de débris des bâtiments en ruine. Bien qu’une année se soit écoulée depuis l’incendie, seules quelques broussailles odorantes s’étaient aventurées à pousser là. Les rares pluies n’avaient pas suffit à laver l’épaisse couche de suie qui recouvrait poutres et pierres. La tour principale surplombait les décombres, elle-même réduite au squelette sombre de sa charpente à partir du troisième étage.
    Larouille allait d’un tas de gravats à l’autre, poussant les débris du pied, s’attardant sur les quelques objets encore identifiables, examinant les restes de mobilier. Hubert le suivait silencieusement, gardant respectueusement ses distances, s’appuyant d’un air nerveux sur son bâton de marche. Malgré la relative fraîcheur à cette altitude, la tunique du paysan se gorgeait lentement de sueur. Le chevalier accrocha son regard, grimaça un sourire, et indiqua du menton une tâche sombre dans le recoin d’un des murs.
    “Je crois que tu as raison d’être inquiet”, fit-il remarquer simplement.
    Hubert s’approcha, déglutissant nerveusement. Un petit excrément, noir et sec, se détachait de la poussière du sol.
    “Les loups ont marqué le territoire”, commenta Larouille. “Ils ont prit possession des lieux. Les nouveaux seigneurs de Cruau.” Il hésita, se remémorant les propos de Jeanne. “Ou les anciens. Qu’importe. En tout cas, rassure-toi, je n’ai pas l’intention de m’éterniser ici.”
    Le paysan hocha la tête, visiblement trop anxieux pour penser à une réponse.
    La première fouille superficielle des ruines ne donna rien d'inattendu ou d’intéressant. Les mercenaires avaient pillé tout objet ayant la moindre valeur, ce qui comprenait les armes des deux camps, de sorte que le déroulement de la bataille était presque impossible à reconstituer. Larouille s’était assis sur un vaste morceau de maçonnerie, se frottant les tempes, réfléchissant.
    “Il y a aucun reste humain”, releva-t-il. “C’est vous qui avez tout rangé ?”
    “Le lendemain, oui”, acquiesça Hubert. “On a attendu d’être sûr que les mercenaires étaient partis avant d’oser s’approcher. Y avait des corps partout, à moitié brûlés, rabougris. On a prévenu le prêtre et il nous a dit de les amener jusqu’au cimetière.”
    “Aucun survivant, alors ?”
    “Aucun.”
    “Ah bon ?” s’étonna le chevalier. “Et Jeanne ? La favorite ?”
    “Ah, oui, Jeanne. Jeanne.” La pomme d’Adam du paysan fit plusieurs allers-retours. “Elle était pas dans le château. On l’a retrouvée perdue, errant dans la forêt.”
    La tension faisait crisser sa voix. Larouille préféra ne pas s’étendre sur le sujet.
    “Et Argan ?” s’enquit-il, saisit d’une intuition soudaine.
    “Quoi ?”
    “Henri d’Argan. Le seigneur. Vous avez trouvé son corps ?”
    “Oui... oui”, balbutia le doyen.
    “C’était bien lui ? Vous l’avez bien reconnu ?”
    “Oui !” affirma Hubert, hochant vigoureusement la tête. “Il était en bon état. Enfin... Pas brûlé, en tout cas. Ils avaient coupé son cadavre en quatre. Et placé chaque morceau ou bout d’une lance.”
    “D’accord. Ils lui en voulaient vraiment, donc”, conclut Larouille.
    Il s’étira bruyamment, puis parcourut à nouveau les décombres des yeux, son visage affichant une moue pensive.
    “Qu’est-ce que tu cherches, au fait ?” hasarda le villageois.
    “Je sais pas. Pas la moindre idée. Quelque chose qui aurait survécu...”
    Son regard s'arrêta sur la bâtisse la plus en aval, un parallélépipède de moellons noircis émergeant des débris de ses étages supérieurs. Il se releva d'un bond preste, soudain souriant.
    "Qu’est-ce que..." commença Hubert, lui emboîtant le pas.
    "Les flammes montent", expliqua Larouille. "Ce qui est en haut brûle, ou s'effondre. Donc le meilleur endroit pour trouver quelque chose, c'est tout en bas."
    Le mur orienté vers le reste de la cour était percé, au niveau du sol, d’une petite ouverture rectangulaire, scellée de barreaux rouillés. Le chevalier s'agenouilla, saisit fermement les barres de fer, et tira pour en éprouver la solidité ; rien de bougea. Un rideau de ténèbres empêchait de discerner quoi que ce soit au delà du soupirail.
    "Il y a une cave, là-dessous", affirma Larouille. "Doit y avoir une entrée quelque part."
    Ils firent le tour du bâtiment. Le mur à l'opposé était accoudé aux restes de la grande palissade. La façade entre les deux disparaissait sous un amoncellement de gravats calcinés. Le chevalier escalada précautionneusement le tas, parvint jusqu'au mur, poussa quelques décombres du pied.
    "Tu me files un coup de main ?" fit-il sans se retourner.
    Ils déblayèrent briques et morceaux de charpente. Après seulement quelques minutes, et avoir dégagé les restes d'une grande armoire, ils libérèrent un passage assez large pour laisser passer un homme, s'enfonçant dans l'obscurité.
    "Je passe le premier ?" proposa Larouille.
    Hubert se passa la langue sur les lèvres. "Je reste dehors. Pour... surveiller. Si les loups arrivent."
    Le chevalier le toisa un instant, dressant un sourcil interrogateur. Le paysan ne parvint pas à supporter son regard, et baissa les yeux sur ses chausses.
    "D'accord", finit par répondre Larouille. "Crie fort si tu vois quelque chose."
    Il se glissa souplement par l'ouverture, pieds les premiers, prenant garde à la stabilité de chaque point d'appui. Le mur était partiellement éboulé, et se confondait avec le reste des décombres qui envahissaient les premiers mètres de la cave ; le chevalier dut poursuivre quelques pas dans le noir avant de sentir un sol plat sous ses pieds.
    Il resta un instant immobile, laissant ses yeux s'habituer à l'obscurité avant de se risquer plus avant. Le soupirail remarqué précédemment laissait passer une lueur paresseuse, faisant scintiller la poussière qu'il avait soulevée par son arrivée. La totalité du sous-sol de la bâtisse formait une pièce unique, large mais basse de plafond, vide de tout mobilier.
    "Je suis en bas !" cria-t-il à l'attention du doyen. "Ça a pas brûlé, mais y a pas grand chose à voir !"
    Il s'avança, ses bottes résonnant sur le sol, en terre tassée aussi solidement que de la roche. Les moellons ne portaient pas de marques de flammes, et le plafond tenait encore solidement au-dessus de lui. Pourtant, l'endroit était étrangement désert, dénudé, sans même de trace de pillage...
    Un fin éclat métallique sur le sol attira l'attention du chevalier. Une chaîne. Solide, lourde, et longue, très longue. Une des extrémités était fermement fixée au mur ; l'autre se terminait par un anneau épais rehaussé d'une serrure, servant visiblement à menotter un poignet ou une cheville.
    "Un cachot !" lança-t-il à nouveau en direction de l'ouverture. "Toute la cave est un cachot !"
    Saisissant la menotte, il recula, s'éloignant pour éprouver la longueur de la chaîne. Les mailles cliquetèrent en raclant le sol. Il parvint jusqu'au mur opposé sans en tendre la totalité. Il balaya à nouveau la salle du regard sans distinguer quoi que se fût d'autre. Un homme attaché là aurait eu la liberté de bouger dans toute la pièce. Tout un cachot pour un prisonnier...
    "Je comprends pas tout", ajouta-t-il d'une voix forte. "Mais j'ai l'impression qu'Argan avait un invité de marque !"
    Il lâcha la chaîne, qui chuta au sol dans un grand fracas métallique, soulevant un lourd nuage de poussière. Il scruta une dernière fois chaque recoin de la pièce, haussa les épaules, et revint vers le chemin par lequel il s'était glissé. De l'autre côté de l'ouverture, le contraste rendait le ciel blanc et éblouissant. Il s'essuya un instant les mains sur sa jaque, et entama la remontée de l'éboulis.
    "Ça date peut-être d'avant l'arrivée d'Argan", pensa-t-il tout haut. Il allait émerger du passage. "Mais alors je comprends pas qu'en cinq ans, il ait pas changé le..."
    Le mouvement d'ombre sur sa gauche l'avertit, mais trop tard. Il se tenait encore à quatre pattes quand Hubert abattit son bâton de marche sur sa nuque, de toutes ses forces. Le choc et la douleur parcoururent son corps comme une foudre. Tous ses muscles se raidirent, et un voile rouge obscurcit sa vision.
    Ne pas tomber.
    Ne pas sombrer.
    Rester conscient.
    Il suffisait d'un instant pour achever un homme à terre. Cette seconde, maintenant, allait décider de sa vie ou de sa mort. Les mémoires de décennies de batailles passées prirent contrôle de son corps, son esprit soudain noyé dans une fournaise infernale. Il leva un genou, se redressa, toujours aveugle, dégaina son épée en un geste brusque, mécanique, et hurla, rugit comme une bête.
    Le voile écarlate s'épaissit. Il sentait la terre l'attirer à lui comme s’il était subitement devenu aussi lourd qu’une montagne. Il lui semblait entendre des bruits de pas effrénés ; avait-il mit le paysan en fuite ? Le salopard ! Il hurla de nouveau, frappa l'air de son épée, avançant droit devant lui ; il trébucha sur les gravats, bascula, dévala les décombres, roula, main crispée sur son arme, accompagnant une avalanche de briques et de poutres brisées.
    Il perdit connaissance bien avant la fin de sa chute.
    
    
***

    
    Le soleil disparaissait lentement derrière les sommets les plus à l’ouest quand Hubert parvint au village. Il avait couru sur la moitié du trajet, jusqu’à ce qu’un cruel point de côté ne vienne briser son allure, et c’est boitant et crachant qu’il émergea de la forêt bordant le champ commun.
    Les villageois l’avaient vu arriver de loin. En silence, sans qu’aucun cri de ralliement ne soit poussé, ils se rassemblèrent en bordure du village, formant un large arc de cercle de figures graves et anxieuses. Le doyen s’immobilisa à quelques mètres du groupe, reprenant son souffle, la main serrée sur son flanc endolori.
    Il connaissait chaque visage. C’étaient ses enfants, petits-enfants, cousins et neveux, proches par alliance ou par amitié ; il en avait vu grandir la majeure partie depuis leur naissance. Pourtant, ces expressions fébriles, avides et honteuses lui semblaient aujourd’hui appartenir à des inconnus.
    Voilà, mon Dieu, ce que nous sommes devenus...
    Sa respiration se faisait plus régulière, et il se redressa lentement, croisant chaque regard l’un après l’autre. Se fut finalement Hermance, la jeune veuve, qui osa prendre la parole.
    “Alors ? Qu’est-ce qui s’est passé ?” fit-elle d’une voix rendue sifflante par le ressentiment.
    “Alors ce n’était pas un fantôme” répondit Hubert. “Il saignait.” Il se rendit compte que ses mains tremblaient.
    “Il est mort ?”
    Hubert hésita, mais n’eut pas le courage de mentir.
    “Je ne sais pas. Je crois. J’espère.”
    Il regarda derrière lui, vers le sombre tapis de pins et de chênes qui recouvrait le flanc de la montagne. Et le soleil, tournant peu à peu à l’écarlate.
    “En tout cas il ne survivra pas à la nuit.”

Texte publié par okubo, 11 janvier 2016 à 13h24
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