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Tome 2, Chapitre 4 Tome 2, Chapitre 4
C’était une charrette toute simple, un assemblage de planches mal taillées, fixé sur un unique essieu asymétrique. Un lit de paille avait été disposé sur le bois, et le corps de Gauthier, porté hors de sa hutte par trois villageois, soigneusement allongé dessus. Alors qu’une paire de paysans s’affairait à atteler l’unique cheval du village, un large groupe se recueillait autour de la dépouille. Hermance se tenait au centre, ses deux enfants blottis contre sa jupe. L’air du matin était glacial.
    A l’écart, assis sur un des longs bancs au centre du village, Larouille observait les préparatifs, le regard éteint. Son épée reposait sur ses cuisses. Le froid du métal perçait au travers des braies. Il avait trouvé une pierre à la finesse acceptable, et s’en servait pour affûter la lame, émoussée par le combat de la nuit. La plupart des villageois ignoraient ostensiblement sa présence, et il leur en était reconnaissant.
    Des pas crissèrent sur la terre battue. Larouille tourna la tête, vit Hubert, le doyen, qui lui adressait un sourire timide. Le chevalier fit un vague salut de la main, puis s’absorba à nouveau dans l’aiguisage de son arme. A sa surprise, le paysan s’assit sur le banc à côté de lui.
    “Je voulais te remercier”, fit Hubert, le regard fixé sur l’équipage mortuaire. “Je crois que tu nous as tous sauvés. Mes compères sont trop accablés pour s’en rendre compte...”
    “Les loups sont venus pour moi”, le coupa Larouille, faisant sursauter le doyen. “Je suis sûr de rien, évidemment. Mais ils attaquent le village juste cette nuit, ça peut pas être une coïncidence. Je les ai affrontés il y a deux jours, ils ont peut être suivi mon odeur.”
    Un long silence suivit. Hubert inspira à plusieurs reprises, comme prêt à dire quelque chose, avant de renoncer à chaque fois.
    “On amène Gauthier à la chapelle de Saint Jean-Horace de la Source”, dit-il finalement. “Le prêtre ne pourra sans doute pas l’enterrer tout de suite, mais on peut pas le laisser ici. Tu nous accompagnes ? On sera revenu pour le déjeuner, ce n’est pas trop loin.”
    “Je connais, oui”, répondit le chevalier. “J’y ai passé la nuit avant-hier. Mais non, je crois qu’il vaut mieux pas que je vienne.” Il posa sa pierre, saisit délicatement son épée, et inspecta le tranchant avec l’attention d’un joaillier. “Quel genre d’homme c’était, Henri d’Argan ?” demanda-t-il soudain.
    “Le... le seigneur ?” bafouilla Hubert, prit de court. “Pourquoi ?”
    “Je veux comprendre”, répliqua Larouille, toujours examinant sa lame. “Il se passe trop de choses ici que je ne comprends pas. Gauthier m’a fait confiance et m’a accueilli. Et il est mort. Je dois savoir pourquoi.”
    Il fouetta l’air de son épée, fut satisfait du son obtenu, et rengaina précautionneusement l’arme.
    “Je... Il était plutôt grand, fort”, fit le doyen d’une voix hésitante. “Une quarantaine d’années environ...”
    “Quel caractère ? J’ai compris qu’il n’était pas forcément très commode...”
    “Je... je ne sais pas trop”, avoua finalement Hubert. “Il venait rarement au village. Ses chevaliers s’occupaient de la taxe et du reste.”
    La réponse surprit Larouille. “En quarante ans il n’est jamais descendu ?”
    “Non, non, il a hérité du château et de la vallée il y a cinq ans à peine. De par son oncle. Avant ça il était dans son autre fief, à Argan. C’est à un peu plus d’une journée de marche.”
    “Je vois”, fit le chevalier. Il rumina un instant, ses doigts pianotant sur la garde de son épée. “J’aimerais voir son château”, déclara-t-il enfin. “Il est facile à trouver ? J’imagine que c'est en plein milieu du territoire des bestioles...”
    Pour toute réponse, Hubert leva le bras, et pointa du doigt le flanc de la montagne qui leur faisait face. Larouille passa quelques secondes à scruter l’épais duvet sombre de la forêt de pins avant de discerner, non loin du sommet, le squelette noir d’une tour émergeant des frondaisons.
    “Le chemin est assez escarpé, et plutôt traître”, commenta le doyen. “C’est facile de se perdre.” Il hésita un moment, semblant prendre une décision difficile. “Je t’y guiderai cet après-midi, si tu veux.”
    Le chevalier acquiesça, murmurant un remerciement. Son regard se porta à nouveau sur l’attroupement autour de la charrette.
    “Il y a bien quelqu’un dans le village qui le connaissait au moins un peu ?” hasarda-t-il. “Il avait bien besoin de domestiques, de gardes ?”
    “Il a investi le château avec tous ses gens”, répondit Hubert. “Il a recruté deux-trois gars ici, mais tout le monde est mort quand les mercenaires ont brûlé le château.” Il ouvrit la bouche pour rajouter quelque chose, s’interrompit, soudain mal à l’aise.
    “Tout le monde ?” insista Larouille. “Vraiment ?”
    “Il y avait... Jeanne. C’était la... favorite. La favorite du seigneur. Elle a réussi à fuir pendant l’assaut.”
    Le chevalier indiqua du menton le groupe de villageois. “C’est laquelle ?”
    “Elle n’est pas là. Elle est dans sa hutte. Elle ne sort jamais de sa hutte.”
    Larouille fronça les sourcils. Tout ce qu’il apprenait ne faisait qu’épaissir sa confusion.
    
    
***

    
    La masure était remarquable, si l’on y prêtait attention. Elle se tenait en bordure du village, légèrement à l'écart des autres huttes ; un peu plus petite que les autres, et plus récente, à en juger par la teinte plus vive de la paille recouvrant le toit. Le panneau de bois protégeant l’entrée pendant la nuit avait été poussé sur le côté. Dans la lueur monochrome du matin, l’ouverture se détachait comme un puits de ténèbres grises.
    Larouille s’arrêta sur le seuil, frappant doucement du poing le chambranle saillant d’échardes.
    “Jeanne ?” appela-t-il.
    Aucune réponse ne lui parvint. Il frappa avec un peu plus d’insistance.
    “Jeanne. Je suis... Larouille. Un voyageur. J’ai des questions à te poser.”
    Toujours aucun bruit. Ni voix, ni murmure, ni léger ronflement. Le chevalier soupira, et risqua un regard à l’intérieur. Ses yeux mirent quelques instants à s’habituer à l’obscurité. Il parvint à discerner la couche à l’opposé de l’ouverture, et la masse de cheveux désordonnés émergeant d’un côté de la paillasse. Le reste de la petite pièce était vide, sans foyer central, ni coffre à vêtements.
    “Jeanne ? Désolé de te...”
    La phrase se noya dans sa gorge. La jeune femme avait les yeux ouverts. Sans doute depuis tout à l’heure. Et elle le regardait fixement.
    Larouille prit une grande inspiration, sa main se crispant sur le chambranle, mais parvint à soutenir le regard. Après un long silence inconfortable, il tenta un léger sourire.
    “Tu es éveillée ? Tu peux me répondre ?”
    “Oui.” Ça voix était à peine plus qu’un chuchotement.
    Le chevalier sourit à nouveau. “Je peux entrer ?”
    “Oui.”
    Le vieil homme pénétra dans la masure. La paille craquait sous ses pas. Arrivé près de la paillasse, il s’assit sur le sol, jambes en tailleur. La paysanne se redressa lentement, sans faire mine de quitter sa couche. La vision de Larouille continuait de s’habituer à la pénombre, et le visage de la favorite apparaissait avec de plus en plus de précision.
    Elle était jeune, d’une vingtaine d’années tout au plus. Sa peau blafarde, presque grise, était étirée sur un visage d’une effrayante maigreur. Sa bouche déformée par un enchevêtrement de cicatrices s’entrouvrait sur le côté droit, dévoilant une dentition partielle, dont quelques dents à demi brisées. Ses yeux étaient toujours fixés sur le chevalier. Ils ne cillaient pas.
    Larouille sentit un goût acide remonter le long de sa gorge. “Je vois”, fit-il d’un ton rauque. “C’était ce genre de seigneur.”
    
    
***

    
    Le monticule de la tombe dominait l'ensemble du petit cimetière. La bannière nouée autour de l’imposante croix de marbre ondulait lentement dans la brise ; l’étoffe brun clair était désormais délavée et inégale, pourrissant lentement sur les extrémités, mais le loup héraldique tissé au centre ne montrait pas le moindre signe de déliquescence. Il était toujours d'un noir uni, profond, opaque, et il semblait suivre des yeux le groupe de paysans se rapprochant de l'église.
    La charrette s'immobilisa à distance respectueuse du bâtiment. Hubert, à la tête du groupe d'une douzaine de villageois, frappa la lourde porte aussi fort qu'il le put.
    "Père Christophe !" cria-t-il. "Vous êtes là ?"
    Aucune réponse, comme prévu. Le prêtre suivait son emploi du temps avec assiduité ; comme tous les mercredi, il parcourait certainement la vallée de Faugeas, au nord, pour visiter les deux villages qui s'y trouvaient. Hubert attendit quelques secondes, par politesse, puis poussa lentement le battant de la porte. Le bois pivota en grinçant ; la porte n'avait pas de serrure, et ne pouvait être bloquée que de l'intérieur. L'église n'abritait de toute façon aucun objet de valeur dans sa petite nef.
    Quatre villageois montèrent dans la charrette, saisirent le corps de feu Gauthier, et le transportèrent délicatement jusqu'à une vaste pierre rectangulaire à côté d'un des murs. Il firent pivoter un banc pour le placer face au défunt, laissant Hermance et ses filles s'y installer. Une partie du groupe, la famille élargie, se tenait debout derrière la veuve ; les autres villageois se réunirent autour d'Hubert quelques pas plus loin.
    Les visages étaient fermés, sombres. L'air tremblait de propos non prononcés. Les regards, hésitants, convergeaient vers le doyen. Comme toujours, les paysans attendaient de lui une décision, une marche à suivre. Le vieil homme passa une main tremblante dans sa courte barbe. Lentement, il décrocha le sac qu'il portait à l'épaule, et le posa précautionneusement sur le sol.
    "Père Christophe sera de retour après déjeuner", fit-il à voix basse. "Il faut qu'on fasse ça vite. Ça me fait peur moi aussi, croyez moi. Mais on n’a pas de temps à perdre.“
    Les paysans restèrent cois, les yeux baissés sur le bagage, attendant que l'un d'entre eux ait le courage de prendre la parole. Finalement Jean, un jeune homme au visage rougeaud dévoré d'acné, inspira profondément.
    "L'étranger", fit-il, la tension faisant dérailler sa voix. "On t'a vu lui parler tout à l'heure."
    "Il avait l'air... aussi choqué que nous", répondit Hubert.
    "On l'a vu entrer chez Jeanne, au moment de partir", intervint Gauvain, un trentenaire à l'épaisse tignasse poussiéreuse. Ses yeux tremblaient de peur. "Qu'est-ce qu'elle va lui dire ?"
    "Rien", trancha le doyen, avec autant d’aplomb qu'il le pouvait. "Elle ne dit jamais rien. A personne."
    Un cri résonna soudain, suraigu, hystérique. "Le chevalier !"
    Les paysans se retournèrent. Hermance, la jeune veuve, s'approchait du groupe à pas vacillants, ses larmes traçant de longs sillons noirs sur son visage. Elle se blottit dans les bras du vieil homme, qui tenta de la réconforter.
    "Le chevalier", hoqueta-t-elle, à peine intelligible. "C'est lui qui l'envoie. Il va tous nous tuer."
    "Je ne sais pas", répondit le doyen, caressant ses cheveux. "Honnêtement, je ne sais pas. Il dit qu’il est un voyageur, égaré. C’est peut-être vrai.”
    “Un voyageur... C’’est un chevalier !” rétorqua Gauvain. “Tu sais très bien de quel bord il est. Si il apprend...”
    “Je sais, oui. Tu as raison. Nous sommes tous en danger.”
    "Il faut faire quelque chose", reprit le jeune Jean, poings serrés. "A nous tous, on peut..."
    "Non", l'interrompit Hubert d’un ton péremptoire. Son regard se posa sur la dépouille de Gauthier. "Je ne veux pas risquer plus de vies. Je le conduis cet après-midi au château, ce sera l'occasion parfaite."
    Il ferma les yeux, repensa aux quatre cadavres de loups - quatre ! - que l'étranger leur avait laissés la nuit dernière sans subir de blessure sérieuse en retour. Il réprima un frisson, et sourit au groupe avec toute l'assurance qu'il parvint à réunir.
    "Laissez-moi me charger de lui."

Texte publié par okubo, 25 décembre 2015 à 15h29
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