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Tome 2, Chapitre 3 Tome 2, Chapitre 3
Le champ commun du village s'étirait en longueur, épousant la forme du relief. Les différentes cultures s'alignaient inconfortablement le long de la fine bande ; la masse compacte et pâle des blés cédant le terrain à plusieurs rangées de vignes malingres, puis à quelques puissants cognassiers.
    Larouille émergea de la forêt alors que les premières étoiles apparaissaient lentement sur la tapisserie violacée du ciel alpin. Il s'arrêta un instant pour embrasser la scène du regard. La majeure partie des villageois s'affairaient autour du grand brasier dressé au centre du hameau, mais quelques paysans travaillaient toujours dans les champs. Il se dirigea vers les plus proches, un couple moissonnant à grands efforts l’enchevêtrement de céréales au moyen de serpes rudimentaires. Il salua du bras, mais les villageois, courbés sur leur tâche, ne le remarquèrent que lorsqu'il ne fut plus qu'à quelques mètres d'eux.
    La femme se redressa d'un coup, subitement aussi rigide qu'une poutre, yeux figés et bouche à demi ouverte. L'homme réagit moins brusquement ; levant des sourcils broussailleux, il posa son matériel au sol, s'essuya les mains sur sa tunique, et attendit, sans sourire ni menace. Celle qui était visiblement son épouse, une femme solide au visage osseux, se rapprocha légèrement de lui, sans quitter Larouille des yeux. Un peu plus loin, dans les cultures et au milieu du village, le silence se propagea comme une brise glacée.
    Le vieux chevalier s'éclaircit la gorge. "Salut à vous", dit-il.
    Le paysan, un grand gaillard d'une quarantaine d'années au visage long et buriné, hocha la tête sans répondre. Larouille hésita un instant. Les voyageurs n'étaient visiblement pas fréquents dans la région.
    "J'ai besoin d'un toit et de pain", poursuivit-il. "Et je peux payer."
    Le couple resta silencieux. L'homme se montrait moins expressif que son épouse, mais son appréhension était tout de même évidente. Le chevalier fut surpris de susciter autant de crainte. Il arborait certes une épée au flanc, sans parler de son armure de cuir ; mais sans sa cotte de maille, son cheval, ou bien sûr son arsenal éclectique, il ne présentait pas une si grande menace pour une centaine d'âmes armées de fourches et de faux.
    “Voyez”, tenta-t-il, décrochant la bourse de sa ceinture puis en desserrant les cordons. “Je ne mens pas. Je ne suis pas un brigand. Et je suis vraiment seul. Et je peux payer mon repas.”
    Les lèvres de la paysanne bougeaient lentement. Larouille ne remarqua qu’après un instant qu’elle murmurait quelque chose.
    “Partez, s’il vous plaît...” Sa voix était à peine perceptible.
    Le chevalier sentit son pouls s'accélérer, et essaya de se persuader qu’il ressentait de la colère.
    “Je ne compte pas rester longtemps”, ajouta-t-il. “Je cherche mon cheval. Je promets de quitter la vallée dès que je le trouve.”
    Le villageois restait silencieux, sourcils froncés, son long visage aussi peu expressif qu’il n’était loquace. Sa femme, à l’opposé, commençait à trembler de tout son corps.
    “Laissez-nous en paix, pour l’amour de Dieu”, chuchota-t-elle.
    “Parlez-moi d’amour de Dieu !” explosa soudain Larouille. “La montagne est infestée de loups, je suppose que vous êtes au courant, quand même ? Je demande même pas la charité : je veux payer ! Vous tenez à me laisser crever dehors ?”
    Le paysan soutint son regard sans broncher. Il n’avait pas jeté même un coup d’oeil sur la bourse que le vieil homme tenait toujours en main. Sa bouche se plissa plusieurs fois en une légère moue pensive, avant de sembler arriver à une conclusion.
    “D’accord”, dit-il simplement.
    “Gauthier, non...” commença la paysanne.
    Le villageois croisa le regard de son épouse. Mais sa décision était visiblement prise.
    “D’accord”, répéta-t-il, toujours sans sourire.
    
    
***

    
    Les tables étaient organisées suivant deux longues rangées parallèles, à proximité du grand brasier au centre du village. Larouille avait été installé en face du couple qu’il avait accosté plus tôt, encadré de leurs deux filles, des jeunes rouquines d’une dizaine d’années toutes deux aussi peu loquaces que leur père. Les planches de la table et du banc étaient mal sciées, bosselées et saillantes d’échardes, mais le vieux chevalier avait connu des repas beaucoup moins confortables. Et l’odeur qui lui parvenait de la grande marmite de ragoût était particulièrement engageante, surtout pour quelqu’un ayant passé une journée à arpenter la montagne sans manger.
    Une atmosphère lourde stagnait sur l’assemblée. Les conversations étaient rares et étouffées, et les regards en biais nombreux, autant en direction de Larouille que de son hôte. Le paysan, Gauthier, attendait le service en silence, regard baissé sur son écuelle. Pour la troisième fois, Larouille tenta d’engager la conversation avec lui.
    “Tes filles sont magnifiques”, fit-il, avec autant d’entrain qu’il pouvait. “Tu dois en être fier.”
    “Oui”, répondit Gauthier. Puis il se tut, se réabsorbant dans la contemplation de son plat.
    Larouille soupira, pianota un instant sur la table pour contenir sa frustration. Il était visiblement de trop ici, mais il pouvait aisément le comprendre. Les villageois étaient reclus, ne recevaient de voyageurs sans doute que très sporadiquement, et vivaient dans la peur depuis maintenant plusieurs mois. Compte tenu des circonstances, raisonna-t-il, leur accueil restait somme toute très correct. Son assiette et sa cuillère, par exemple, étaient en métal. Il s’agissait sans doute d’un vil alliage à base d’étain, mais même ainsi, la vaisselle métallique était peu fréquente à la table de simples paysans. D’ailleurs, remarqua-t-il encore, seule une dizaine de villageois étaient servis dans le même genre de plat, les autres se contentant de plus usuels tranchoirs carrés en bois. Il était donc, d’une certaine manière, traité avec égards.
    Le chevalier se leva, s’éclaircit la gorge, saisit l’assiette, et la tapa plusieurs fois de sa cuillère. Le tintement fit progressivement éteindre les quelques conversations, et les regards convergèrent craintivement vers lui.
    “Braves gens !” commença le vieil homme. “Je vous remercie de m’accepter à votre table. Je me rends compte que je ne me suis toujours pas présenté. Je ne peux pas vous dire mon vrai nom, et j’en suis bien désolé, mais on m’a récemment affublé du surnom de Larouille. Ce n’est pas le pire sobriquet qu’on puisse recevoir, surtout dans la catégorie des mots finissant en Ouille.”
    Quelques rires nerveux parcoururent l’assistance. Un peu tôt pour parler de détente, mais il y avait au moins une légère amélioration.
    “Je cherche mon cheval”, poursuivit-il. “Vous l’avez peut-être vu ? Une vieille jument, robe grise, harnachée, avec une montagne de bagages sur le dos ? Non ?” Il balaya l’assemblée du regard. “Elle est passée dans la vallée quelque part entre hier soir et maintenant... Non ? Personne ?”
    Toujours pas de réponse. Des secouements de tête, un petit nombre de sourires polis. Larouille attendit un instant, fixant chaque visage l’un après l’autre, guettant l’expression qui trahirait un menteur ou quelqu’un n’osant pas prendre la parole. Toujours rien. Il soupira doucement, puis haussa les épaules.
    “Et bien tant pis”, fit-il, brandissant l’assiette devant lui. “En tout cas, je vous remercie pour cet accueil... seigneurial.”
    Il eut tout à coup l’impression qu’un blizzard s’était abattu sur l’assistance. Les sourires récemment apparus s’évanouirent instantanément. Les quelques regards qui ne se détournèrent pas affichaient un mélange de stupeur et d’épouvante. Même les enfants firent soudainement silence.
    Larouille, interloqué, ouvrit puis ferma plusieurs fois la bouche, cherchant dans son comportement ce qu’il avait pu faire qui choquât les paysans à ce point. Il se rassit lentement, fronçant les sourcils, entre confusion et colère. Il resta coi alors qu’une paysanne le servait de ragoût d’une main tremblante, puis se mit à manger, sans plus accorder un regard à ses convives.
    “Il faut excuser mes compagnons”, fit une voix grave à quelques places sur sa droite. “Le village a été plus joyeux et plus accueillant. Tu ne nous rencontres pas vraiment au moment le plus facile.”
    Le chevalier se pencha pour apercevoir son interlocuteur. Un homme d’une soixantaine d’années, à la courte barbe blanche et au corps solide de montagnard. Au vu de l’attitude respectueuse de ses voisins, il était sans doute une sorte de chef officieux de la petite communauté.
    “Oui, je sais”, répondit Larouille. “Les loups. Je les ai vu. Ce sont eux qui ont fait fuir ma monture. Jamais vu des bêtes aussi hargneuses.”
    “Je m’appelle Hubert”, reprit le paysan. “Je suis le doyen. Et je te souhaite la bienvenue, avec un peu de retard. Au nom de tout le village.”
    “Et je t’en remercie.”
    “Nous sommes tous... désolés pour ton cheval. Nous espérons que les loups l’ont épargné. Que tu pourras le retrouver demain.”
    Le vieux chevalier répondit par une moue pensive. “J’aimerais savoir. Il y a un côté de la vallée où ils sont plus actifs que l’autre ? Vers quel endroit j’ai le plus de chance de leur tomber dessus ?”
    Hubert hésita un instant, le toisant avec intensité. “Les loups sont partout, chevalier. Ils sont où ils veulent. La vallée est à eux.”
    “Je vois”, fit Larouille. “Vous aussi vous croyez que ces sales bêtes sont un cadeau d’Henri d’Argan...”
    Hubert secoua vigoureusement la tête. “Il n’y a rien à croire. Notre seigneur nous a fait comprendre de bien des façons qu’il était toujours là. Les loups ne sont qu’un signe parmi d’autres.”
    “Pas un signe très gentil, en tout cas.”
    “Peut-être”, convint le paysan. “Et peut-être pas. Nous n’avons pas à juger. C’est le seigneur. La vallée lui appartient.” Il eut un sourire triste. “Et nous aussi.”
    
    
***

    
    La nuit s’était épandue sur les Alpilles, s’accumulant au fond des vallons en mares de ténèbres stagnantes. Seules quelques étoiles blafardes se distinguaient sur le mince ruban de ciel surplombant le village. Le grand bûcher s’était presque entièrement consumé, et les dernières flammes mourraient lentement au milieu d’un vaste disque de braises rougeoyantes. A part l'occasionnelle brise agitant sèchement quelques branches de pins, le silence était total.
    A la lisière de la forêt, l’ombre épie, immobile, invisible.
    Larouille avait mis du temps à s’endormir. Ce n’était pas à cause de l’inconfort ; il était un habitué des nuits à la belle étoile, avec la poussière pour tout matelas. La hutte de torchis était certes étroite, mais chaude et rassurante. Une large paillasse couvrait une partie du sol, le vieux chevalier et l’ensemble de la famille y dormant côte à côte, couverts d’une unique couverture de bure grossière. De l’autre côté du petit feu qui crépitait doucement au centre de la masure, trois moutons et un agneau étaient couchés à même la terre battue, lovés les uns contre les autres.
    Lentement, s’immobilisant après chaque pas, l’ombre émerge du bois. Elle penche la tête, hume la terre, s’oriente. Elle a trouvé la trace. Elle avance.
    Un large panneau de bois, formé de planches approximatives et de branches épaisses nouées et clouées ensemble, avait été calé devant l’unique ouverture de la hutte, interdisant toute entrée ou sortie pendant la nuit. Sans gonds ni serrure, c’était le mieux qu’avaient pu improviser les paysans durant les quelques derniers mois. Larouille avait tenté de glisser quelques conseils à la fin du repas sur la stratégie de défense du hameau, préconisant des huttes plus groupées et une palissade. Hubert, le doyen, avait juste haussé les épaules et rétorqué, “les loups ne viennent pas jusqu’au village”.
    L’ombre avance entre les chaumières, évitant la lueur ondoyante du foyer central, longeant les murets, fondue dans l’obscurité. Elle hâte le pas.
    Le chevalier se tournait et retournait dans son sommeil. A moitié hors de la couche, face contre la terre, le drap ne couvrant plus qu'une de ses jambes, son corps se couvrait progressivement de sueur. Son visage était crispé dans une expression fiévreuse, et sa respiration saccadée, irrégulière. Sa main droite, couverte du cal d’un millier de batailles, se serrait et se desserrait convulsivement. Ses oreilles résonnaient du fracas des armes et des hurlements des damnés.
    L'ombre s'immobilise devant une des masures. Elle s'approche du grand panneau de bois qui en bloque l'entrée, flaire l'interstice formé avec l'ouverture. Puis retrousse lentement les babines, dévoilant ses crocs.
    Au milieu d'une ville en feu, Larouille courait derrière son cheval. La ruelle ondulait et tressaillait comme un serpent à l'agonie, et du sang jaillissait des pavés sous chacun de ses pas. Les flammes assombrissaient au lieu d'éclairer la forêt de minarets le surplombant. La seule lumière provenait de l'équipage. Sur le dos de sa vieille jument, le paquet était visible au milieu du reste de l'attirail, et brûlait d'une éblouissante lueur dorée. Le jeune chevalier courait de toutes ses forces, tendant une main désespérée vers sa monture, alors que les ténèbres broyaient et avalaient la chaussée derrière lui. Mais alors qu'il allait parvenir à toucher la lumière, il se rendit compte que son cheval avait disparu. Les bruits de pas dans son dos le firent se retourner. La ville était devenue un bois épais et oppressant. Un homme lui faisait face. Il était grand, puissant, richement vêtu, ses mains étaient des pattes griffues et son visage la tête d'un loup héraldique. Il feulait...
    L'ombre gratte, pousse, force, trépigne, gronde de rage impatiente, et la barrière bascule...
    Larouille sauta sur ses pieds avant d'être totalement conscient. Sa main palpant mécaniquement le flanc où se trouvait habituellement la garde de son épée, son regard se mit à balayer frénétiquement l'intérieur de la masure, ses autres sens s'éveillant un à un. Le loup. Il était au milieu de la pièce, à deux mètres de lui, immobile, sans doute surpris par sa réaction. Pas d'épée. Pas d'armure. Tout était en boule dans un coin, hors d'atteinte. La bête grogna, plia les pattes avant...
    D'un geste, le chevalier saisit la large couverture familiale, et la jeta sur le loup au moment où celui-ci bondissait. Quelques cris de surprise émanèrent de la couche pendant que l'animal le percuta violemment au niveau du torse, le faisant basculer. Tous deux roulèrent sur le sol, empêtrés par l'épais drap de bure. Larouille chercha à s'extraire, frappant du poing la bête au travers de la couverture, entrevoyant de temps à autre la gueule et les crocs suintants de son assaillant. L'animal aboyait de frustration et de rage.
    Enfin, Larouille parvint à se relever ; il plongea vers son équipement, empoigna son épée sans même prendre le temps de la sortir du fourreau. Entendant la bête se ruer vers lui, il se retourna en frappant du même mouvement, cueillant le loup en pleine tête. Même atténué par la gaine de cuir, le coup était violent, et le loup fut projeté contre le mur de la hutte, poussant un glapissement étranglé. Le chevalier fut sur lui en un instant, dégainant son arme alors qu'il bondissait, et atterrit pointe en avant, les deux mains sur la garde. L'épée perça la poitrine et pénétra sur la moitié de la lame. Le loup mourut avant d'avoir pu hurler.
    Le vieux chevalier s’autorisa une longue respiration. Il se releva souplement, extrayant son épée de la carcasse sanguinolente, et, d’un regard, s’enquit de la situation de ses hôtes. La famille entière s’était réveillée, et se tenait regroupée dans le coin de la hutte opposé à l’ouverture, les animaux blottis à leurs pieds. Gauthier, le père, s’était positionné au premier rang, bras étendus pour protéger femme et filles ; tous quatre fixaient Larouille, le regard tremblant de terreur.
    Le vieil homme fit égoutter sa lame d’un mouvement sec. “En voilà un de moins, en tout cas.” Il tenta un sourire rassurant. “C’est pas des fantômes, vous voyez ? Ils saignent, ils meurent. Suffit de taper assez fort.”
    Gauthier restait coi, son corps comme pétrifié. Sa bouche s’ouvrit légèrement, mais aucun son n’en sortit. C’est alors que Larouille réalisa. Ce n’est pas de lui dont ils avaient peur. Leurs yeux étaient fixés sur un point dans son dos.
    Il fit volte face. Trois loups se tenaient près de l’entrée. Le foyer mourant au centre de la hutte se reflétait dans leurs yeux, qui étincelaient d’un éclat rougeâtre.
    “Saint Georges...” laissa échapper le chevalier.
    Ils attaquèrent avant qu’il n’ait eu le temps de lever son épée. Le plus proche se jeta sur lui, gueule ouverte et tête inclinée, cherchant à saisir sa jambe. Le vieil homme n’avait pas le temps d’esquiver, alors il fit le contraire ; il lança son genou en avant, heurtant l’animal à mi-course. Les crocs raclèrent contre les braies, lacérant tissu et chair, mais la bête, prise de court, ne serra pas les mâchoires assez vite, et chuta aux pieds de Larouille sans parvenir à mordre. Le chevalier lui flanqua un vif coup de pied dans le flanc, pour l’empêcher de reprendre l’initiative, tout en levant son épée au dessus de sa tête. Il frappa de toutes ses forces ; la fourrure de la bête empêcha la lame de pénétrer profondément, mais un odieux craquement d’os annonça que la bête était désormais hors combat.
    Un loup à terre. Quand aux deux autres...
    Un bruit mat résonna dans son dos. Il se retourna au moment où Gauthier chutait, l’une des bêtes l’ayant saisi à la cheville. L’autre se jeta immédiatement sur son visage, faisant voler en tous sens salive et morceaux de chair.
    Larouille fut sur eux en un bond, hurlant de fureur, mais les loups, dévorant leur proie avec une avidité horrible à voir, ne prêtèrent pas attention à lui. Il frappa le premier d’un large coup balayant, l’épée se fichant au niveau de l’épaule, l’arrachant à son festin et l’envoya rouler sur les braises du foyer central. Le dernier assaillant leva la tête, sa gueule dégoulinant de sang, et toisa le chevalier en retroussant les babines. A cause de son museau légèrement déformé, son expression ressemblait à un odieux sourire. Il resta immobile alors que le chevalier le frappa d’estoc, transperçant son cou de part en part, et s’affaissa lentement sans quitter Larouille des yeux.
    Gauthier gisait sur le sol, mais il y avait plus urgent. Larouille pointa un doigt impérieux en direction de l’épouse.
    “Je vais dehors”, fit-il brusquement. “Occupe-toi de lui.”
    Il sortit sans attendre de réponse, jaillissant hors de la hutte épée au clair. Il cala son dos au mur près de l’entrée, pour couvrir ses arrières, et inspecta les alentours. Le village était calme et silencieux. Aucun loup n’était immédiatement visible. Gardant son arme en main, il souleva de son bras libre le panneau de bois qui avait servi de porte, et le repositionna de manière à bloquer l’ouverture. Nouveau coup d’oeil circulaire ; le village était toujours désert. Au coeur des innombrables poches d’ombres, les ténèbres semblaient lui rendre son regard.
    Larouille courut vers la hutte la plus proche, s’adossant au mur sans cesser de scruter autour de lui. Il perçut quelques chuchotements provenant de l’intérieur ; les bruits du combat n’étaient pas passés inaperçus. Il frappa du poing sur la paroi de torchis.
    “Les loups sont là !” cria-t-il, assez fort pour être entendu de tout le hameau. “Restez chez vous ! Surveillez vos portes, prévenez-moi si vous en voyez un ! Ne sortez à aucun prix !”
    Un murmure apeuré lui répondit. Le chevalier hocha la tête, et se hâta vers une autre hutte. Trop d’ombres. Trop de caches potentielles...
    “Debout ! Les loups sont là ! Levez vous et gardez vos portes ! Ils sont capables de les forcer !”
    Il s’interrompit. Des bruits de pas se rapprochaient, provenant de l’autre bout du village. Larouille plissa les yeux. La lueur faiblissante du foyer enveloppait une demi-douzaine de silhouettes, avançant précautionneusement dans sa direction. Le chevalier affirma sa prise sur la garde de son épée. Les formes se rapprochaient, devenaient plus discernables. Des villageois, vraisemblablement, armés de faucilles, couteaux et autres armes improvisées. Hubert, le solide doyen, menait la marche, et salua Larouille de la main quand il l’aperçut. Le vieux chevalier répondit d’un hochement de tête.
    “Tout va bien ?” s’enquit le paysan. “On a entendu les cris...”
    “Des fourches”, l’interrompit Larouille. “Allez chercher des fourches. Ou des longs bâtons. Quelque chose pour les tenir à distance.”
    Le ton n’était pas celui d’un conseil. Les six villageois se raidirent instinctivement, et acquiescèrent dans un silence abasourdi. Ils avaient accueilli la veille un voyageur malingre et chauve, et se retrouvaient soudain face à un guerrier, un vétéran, un général.
    “Restez en groupe”, poursuivit-il d’une voix qui aurait fait baisser les yeux à un empereur. “Et longez les murs. L’arrière doit être toujours couvert. Si vous êtes isolés, et encerclés, vous êtes morts. Allez, criez si vous voyez quelque chose.”
    Le groupe s’exécuta sur le champ, se dirigeant vers la petite cahute qui abritait les outils agricoles. Le chevalier poursuivit son inspection des masures, vérifiant que les portes étaient bien bloquées, croisant parfois les regards affolés des villageois à l’intérieur. Quelques paysans quittaient leurs huttes et allaient s’équiper à leur tour. Un d’entre eux improvisa des torches avec le combustible du foyer central et les distribua aux groupes arpentant le hameau.
    “Ils sont là !”
    Le cri venait de quelques bâtisses plus loin, du côté du champ linéaire bordant le village. Larouille se hâta, dents serrées, toujours attentif à chaque flaque d’ombre à proximité. Une dizaine de paysans se regroupaient au milieu d’une vigne malingre, brandissant haut leurs torches, scrutant la lisière de la forêt. Le chevalier ne mit que quelques secondes à discerner les bêtes. Elles étaient à quelques mètres à peine, derrière les premières rangées d’arbres. Contours noirs sur un fond de ténèbres. Une dizaine, une vingtaine peut-être. Peut-être plus.
    Un chuintement d’air s’éleva doucement, allant crescendo. Un des villageois faisait tourner une fronde. Il visa la meute, le visage crispé de colère, et tira. Le projectile s’évanouit dans un groupe d’arbustes, faisant craquer quelques branches. Larouille soupira lourdement, et planta son épée dans le sol.
    “Donne-moi ça”, ordonna-t-il.
    Le jeune paysan lui remit la longue lanière de cuir. Le chevalier inspecta un instant l’arme, la lissant entre le pouce et l’index, en éprouvant l’élasticité. Puis il se baissa vers le sol, et, après une légère hésitation, choisit une pierre, un silex bordé d’arêtes cruelles de la taille de son poing. Il la plaça soigneusement au centre de la fronde, cala son pied gauche face à lui, et se mit à faire tourner la lanière, l’air sifflant de plus en plus aigu. Sa respiration se fit lente, et ses yeux ne cillaient pas.
    Un homme lui faisait face. Il était grand, puissant, richement vêtu, ses mains étaient des pattes griffues et son visage la tête d'un loup héraldique. Il feulait...
    Il lâcha la pierre. Le projectile fila à toute vitesse, parfaitement droit. Une paire d’yeux refléta un instant la lumière des torches, puis un glapissement rauque résonna sous les frondaisons. Avec quelques aboiements de colère, la meute s’éparpilla dans l’obscurité.
    Larouille attendit que le silence se fit, puis se tourna vers le reste de la petite troupe.
    “Ils risquent de revenir. Que la moitié d’entre vous aille se coucher. On ira vous réveiller plus tard pour votre tour de garde. Les autres, faites-moi des groupes de trois, avec au moins une torche par groupe.”
    A nouveau les villageois acquiescèrent, mais plus lentement cette fois. Le vieux chevalier toisa sa petite armée de fortune, un homme après l’autre. Sans trop y avoir réfléchi, il s’était attendu à une vague reconnaissance pour avoir défendu le village. Mais maintenant la panique passée, le regard des paysans ne lui renvoyait ni gratitude, ni respect. Au mieux une profonde confusion. Et pour au moins un ou deux, une expression d’hostilité sourde, accusatrice.
    Les loups ne viennent pas jusqu’au village.
    A quelques pas de là, depuis la hutte où il avait passé la moitié de la nuit, s’élevait le bruit grinçant et saccadé d’une famille en sanglots.

Texte publié par okubo, 13 décembre 2015 à 14h31
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