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Tome 1, Chapitre 9 Tome 1, Chapitre 9
La salle à manger était une pièce carrée, vaste et haute, aux murs sombres et dépouillés. La lumière du matin coulait à lourds rayons par les quelques fenêtres. Le seigneur Amaury de Bressenas, sa femme et son fils déjeunaient en silence sur une longue table, garnie de fruits, pièces de viandes, et épaisses miches de pain dans d'imposants plats cuivrés.
    Larouille poussa les deux pans de la porte en même temps, lentement, laissant son ombre se révéler progressivement sur le carrelage du sol. Il resta un instant immobile sur le seuil, toisant les trois membres de la famille l’un après l’autre. La femme, une grande dame mince et sèche aux habits austères, l’observait bouche bée de surprise et d’indignation, tandis que Thibault, le jeune adolescent, fronçait des sourcils intrigués, reconnaissant le “preux” de la veille. Le seigneur de Bressenas, quant à lui, accorda à Larouille un vague regard interrogateur, sans cesser de manger.
    Larouille avança posément, ses bottes résonant sur le sol, et se campa face à Bressenas, séparé du seigneur par la largeur de la table. Brandissant à deux mains le rouleau de cuir matelassé qu’il tenait sous le bras, il le laissa se dérouler, révélant la jaque d’un des assaillants nocturnes. Le blason de Bressenas était clairement visible, de même que les traces de sang et les morceaux de cerveau séchés. La dame étouffa un cri. Larouille jeta l’armure sur la table, faisant voler nourriture et couverts en tous sens, éclaboussant Bressenas du vin de sa coupe. Le seigneur soutint son regard, sans faire mine d’essuyer sa barbe ou son visage.
    “Renvoie la femme et le gosse”, gronda Larouille, mâchoire serrée.
    Bressenas restait silencieux, fixant le vieux chevalier, puis son armure de cuir, et enfin la porte restée grande ouverte derrière. Le message était transparent. Larouille n’avait pas revêtu sa cotte de maille ; personne ne l’aurait admis entièrement armuré dans l’enceinte du domaine du seigneur. Protégé d’une simple jaque, avec seulement une épée courte au côté, il serait une proie facile pour les hommes du seigneur des lieux, qu’un seul cri ferait accourir instantanément.
    “Je n’ai rien à cacher à ma dame et à mon fils”, repondit-il enfin de sa voix grave et calme. “Je t’ai envoyé à la poursuite d’un homme. L’as-tu trouvé ?”
    “Je crois pas que ton fils, pétri qu’il est de piété et de chevaleresque, sera content de savoir ce que tu fais”, répliqua Larouille. “Tu veux que je lui dise tout ? Tu veux qu’il sache à quel prix tu agrandis le domaine que tu veux lui laisser ?”
    “Qu’est-ce qu’il dit, père ? Qu’est-ce que...” commença Thibault.
    Bressenas le fit taire d’un geste de la main, sans détacher ses yeux du vieux chevalier. “Parle. Je te l’ai dit, je n’ai rien à lui cacher.”
    Larouille hésita un instant. La confrontation ne se déroulait pas comme il l’avait prévu.
    “Tu as assassiné Otton”, accusa-t-il enfin. “Ou tu l’as fait assassiner, peu importe. Et trois paysans d’un autre village. Et tu as laissé à chaque fois des témoins en vie. Ou des cadavres bien frais. Maintenant que tout le village tremble, tu arrives en protecteur. En seigneur. Puisqu’Eraillac est trop loin et trop vieux.”
    Bressenas l'écoutait en silence, un léger sourire se dessinant peu à peu sur son visage. Larouille serra les poings ; le regard sarcastique de son interlocuteur exacerbait sa colère.
    “Tu as envoyé tes valets tuer le meunier cette nuit. Mais cette fois j'étais la.” Il fit craquer les phalanges de chaque main avec ses pouces. “Tu aurais dû me tuer pendant la chasse d’hier, tu vois. Je ne comprends toujours pas ce qui t’a retenu.”
    Un silence tendu s’installa. Larouille sentit les regards horrifiés que la femme et l’adolescent dardaient sur lui, mais les ignora. Aucun ne représentait de danger. Bressenas, par contre... Il n'était pas armé, vêtu d’une simple tunique. Mais un de ses arcs trônait sur le mur, fixé sur un présentoir à peine un mètre derrière lui.
    Le seigneur des lieux hocha lentement la tête. “Tu me surprends, chevalier. En bien. Mais tu te trompes. En partie, au moins.” Il daigna finalement s’essuyer le bas du visage, du revers de la main. “Ça faisait un moment que j’avais mes vues sur le village de Saint-Firmin, entre autres. Surtout maintenant qu’Eraillac n’est plus que l’ombre de lui même. J’ai profité du désordre pour y installer mes hommes. Et essayer de supprimer les siens.”
    “Non !” hoqueta le jeune adolescent. “C’est pas vrai, père ?”
    “Une réalité sur les devoirs et obligations du seigneur”, répondit calmement Bressenas. “Eraillac n’est plus capable de protéger ses serfs. Il n’a plus aucun droit de se dire leur maître.” Son regard devint grave. “Mais je n’ai pas tué les quatre paysans. Et je n’ai pas la moindre idée de qui l’a fait.”
    
    
***

    
    Le jour se levait lentement, mais l’air était toujours frais, et les quelques reliefs du paysage suffisaient encore à contenir la fureur du soleil estival. Aldebert chevauchait sur une vague route poussiéreuse, aussi paisiblement qu’il se peut. Il se tenait allongé sur sa monture, adossé à l’encolure de la bête, les deux étriers autour des coudes pour l'empêcher de basculer. Il portait d’une main un large pot de terre cuite, empli de miel, et de l’autre une miche de pain sombre. D’un air rêveur, il trempait l’un dans l’autre, et avalait d'énormes bouchées, anticipant habilement les mouvements de sa monture pour ne pas se salir.
    Le croassement des corbeaux attira son attention. La campagne était encore silencieuse, si l’on omettait les rares cigales du matin, et les piaillements excités des volatiles étaient clairement audibles même de loin. Mordant dans son pain, le petit chevalier observa un instant le manège des oiseaux noirâtres, tournant en cercle approximatif, descendant parfois vers une proie invisible à cette distance. Aldebert sourit, se retourna et s’assit sur sa selle, calant ses pieds au fond des étriers.
    Parvenu au sommet d’un escarpement, le petit homme immobilisa sa monture d’un mouvement de pieds, ses mains toujours prises par son repas improvisé. A quelques mètres, en contrebas, une rivière gargouillait doucement. Le cours d’eau avait creusé un profond canyon dans la roche calcaire environnante ; son lit était vaste et dépourvu de végétation, laissant supposer un débit violent à l’automne ou à la fonte des neiges. Au coeur de l'été, en revanche, elle semblait traversable à pied sans mouiller plus haut que le genou. Un groupe de rochers massifs trônait au centre du courant, arraché à la montagne lors d’une crue passée ; il dissimulait vraisemblablement l’origine de l’agitation des corbeaux.
    Coinçant pain et miel entre son ventre et l’encolure du cheval, Aldebert détacha son écu, fixé sur l'arrière de la selle, et le sangla avec application autour de son avant bras. Il se saisit de son casque, et s’en coiffa, prenant un moment pour ajuster l’angle. Trempant à nouveau sa miche dans la jarre de sucrerie, il intima d’un coup d'étrier à son cheval de descendre la pente.
    La bête suivit lentement le versant du défilé, faisant rouler les pierres sous ses sabots ; elle fit les derniers mètres d’un bond, atterrissant dans le lit de la rivière en une petite éclaboussure claire. Évitant les quelques creux ou l’eau était plus profonde, Aldebert guida sa monture autour des rochers, s'arrêtant à quelque distance du tableau macabre.
    Le corps d’un homme était étendu sur la plus large des pierres. Son ventre et son torse avaient été ouverts comme une armoire obscène ; plusieurs rochers disposés minutieusement maintenaient la peau et les os du sternum écartés. Des dizaines de corbeaux trempés de sang et d’immondices se disputaient les entrailles.
    Aldebert eut un petit ricanement bref, et engloutit d’une bouchée le reste de son pain. Il contempla un instant le cadavre, puis la jarre de miel dans sa main ; pliant le bras, visant soigneusement, il lança le pot de terre cuite au milieu du ventre béant. La jarre se brisa, effrayant les volatiles. Ils s'envolèrent dans une hideuse cacophonie grinçante, résonant sur les parois du défilé, obscurcissant fugitivement le ciel sous une tornade de plumes noires. Aldebert se dressa sur ses étriers, regardant autour de lui, et dégaina son épée.
    “Je suis là !” cria-t-il. “Tu as vu les corbeaux s’envoler, comme hier ! Tu sais que je suis là ! Tu peux venir !” Il fit faire à sa monture quelques pas dans l’eau, fixant tour à tour tous les endroits d'où son adversaire pourrait surgir. “Je suis au fond du défilé, je ne peux plus sortir ! Et je suis tout seul cette fois ! Viens ! Qu’on en finisse, ici et maintenant !”
    Il se tut un instant, tendant l’oreille, attentif au moindre mouvement. Les corbeaux avaient fini de se disperser, et seul les clapotis de l’eau perçaient le silence. Puis, soudain, le bruit d’une légère éclaboussure, puis d’une autre. Le cavalier n’arriva pas d’en dehors de la gorge, d’une position en hauteur comme le prévoyait Aldebert ; il était lui aussi dans le lit de la rivière, les sabots de son imposante monture trempant dans l’eau. Jusque-là dissimulé par un coude du défilé, en amont, il avança lentement, apparaissant dans la lumière rasante, et s’immobilisa face au petit chevalier. Les deux hommes se toisèrent un instant, à distance de charge.
    “C’était pour moi, tout ça, hein ?” poursuivit Aldebert suffisamment fort pour être entendu de son adversaire. “Tu savais que j'étais sur tes traces, depuis plusieurs mois ! Tu as tué ce pauvre gars, tu m’as laissé une piste bien fraîche, et tu m’as préparé une belle embuscade !” Il se passa les doigts sur son casque, où la trace du coup d'épée de la veille était bien visible. “Malheureusement pour toi, je m'étais trouve un compère. Ça arrive pas souvent pourtant ! Mais aujourd’hui, tu vois, on est entre nous !”
    La monture du petit homme renâcla nerveusement, réagissant à la tension de l’air. De l’autre côté du défilé, le cavalier se tenait droit, parfaitement immobile. Puis, lentement, posément, il amena sa main sur la garde de son épée, et fit glisser sans un bruit la lame hors du fourreau.
    La main d’Aldebert se crispa sur les rênes. Tout finissait, ici et maintenant.
    
    
***

    
    Bressenas passait pensivement les doigts dans son épaisse barbe, pendant que sa femme et son fils, qui s’étaient rapprochés entre eux, échangeaient des apartés à voix basse. Son calme irritait Larouille. Il aimait pouvoir prédire les réactions de ses adversaires, mais le visage du seigneur ne lui offrait que peu d’indices.
    “Je suis intrigué”, fit finalement Bressenas. “Qu’est-que tu vas faire maintenant ? Me massacrer quand même ? T’excuser et partir ?”
    “Je cherche l’homme qui a assassiné Otton”, fit Larouille. “Et qui m’a tendu une embuscade, et a failli me tuer.”
    “Je te l’ai dit, ce n’est pas moi. Bien sûr, tu n’as que ma parole. Mais, franchement, je ne vois pas trop pourquoi je te mentirais.”
    Un bruit de pas ponctua ses propos. Deux ombres se découpèrent sur leur sol, rendues filiformes par la lumière oblique du matin. Larouille leur accorda un coup d’oeil, qui ne fit que confirmer ce qu’il avait entendu : les deux hommes portaient des armures de mailles complètes, et avaient l’allure de guerriers chevronnés. Pas des domestiques ou des valets, mais des chevaliers à part entière, vassaux du seigneur. Les deux hommes se placèrent à quelques pas à l'arrière de Larouille, sans prononcer un mot, mains sur la ceinture. Le vieux chevalier marqua mentalement leurs positions. Posant ses mains sur le dossier d’une chaise inoccupée, il se pencha légèrement vers son interlocuteur.
    “Paie-moi”, fit-il enfin.
    “Quoi ?” Bressenas parut soudain pris de court.
    “Tu m’as promis un salaire, pour retrouver un meurtrier.” Il indiqua du menton la jaque noircie de sang séché. “Je t’ai apporté un meurtrier, même si ce n’est pas celui que tu voulais au départ.”
    “Tu... veux être payé...?” hésita le seigneur, comme surpris par chacun des mots sortant de sa propre bouche.
    “Je n’ai que faire de vos querelles de territoire. Tu veux Saint-Firmin, et la région ? Prends-les. Prends ce que tu veux. Tu l’as dit toi-même, tu seras sans doute un maître plus efficace que le seigneur actuel. Je m’en fous totalement.” Il se redressa de toute sa hauteur. “Tu me dis que tu n’as rien à voir avec le gars qui a manqué de me tuer hier. Je te crois. C’est vrai, tu n’as pas de raisons de mentir. Paie-moi et je sortirai d’ici.”
    Un silence malaisé s’installa. Bressenas pianota un instant des doigts sur la table, sourcils froncés, pendant que dans le dos de Larouille, le cliquetis des mailles signalait un changement de posture des deux chevaliers, qui devaient s’impatienter de l'indécision de leur seigneur.
    “Non”, conclut finalement Bressenas. Il posa la main à plat sur la jaque de son défunt homme d’armes. “Tu es violent, imprévisible, dangereux. Et tu sais désormais beaucoup de choses. J’ai déjà un meurtrier en liberté sur mes terres. Pas besoin d’en avoir deux.”
    “Si tu me paies je disparais”, répliqua Larouille. “Je n’ai aucune raison de revenir ici. Je ne reviens jamais sur mes pas de toutes façon.”
    “Non”, répéta le seigneur. “C’est plus simple de te tuer.” Il intima à nouveau son fils au silence d’un geste péremptoire. “J’aurais effectivement dû le faire à la chasse d’hier. Les états d'âme de ma progéniture t’auront donné un jour de plus.”
    “Tu te trompes”, gronda Larouille, ses phalanges se crispant sur le dossier de la chaise contre laquelle il s’appuyait. “Ce n’est pas plus simple de me tuer. Crois moi.”
    “Ça suffit”, l’interrompit Bressenas. Il fit un signe de tête à ses hommes. “Vous m’avez entendu.”
    Larouille entendit le frottement léger de l’acier sur le cuir des fourreaux. Un sur la droite, un sur la gauche, à trois pas environ vers l'arrière, et l’arc bien en évidence sur un présentoir au mur, que le seigneur peut saisir en en geste...
    “Ton fils !” cria soudain Larouille, ce qui eu pour effet de figer un instant les deux hommes. “Il aurait pu être un grand gentilhomme. Tu vas le rendre aussi médiocre que toi !”
    Le trait porta. A la satisfaction de Larouille, Bressenas se leva d’un bond, visage déformé de surprise et de colère.
    “Tais-toi !” rugit-il. “Qu’est-ce qui te donne le droit, toi, de...”
    C’était l’instant. La seconde d'inattention. Larouille plia les jambes, ses doigts toujours serrés sur le dossier de la chaise, et pivota brusquement, lançant le meuble massif sur un des deux hommes, visant le visage. Dans le même mouvement, il plongea sur le deuxième chevalier, dégainant son épée, le frappant au torse.
    Bressenas se retourna, saisit l’arc placé derrière lui, posa la main sur le carquois...
    La pointe ne pénétra pas la cotte de mailles, comme prévu, mais le choc localisé fit reculer l’homme d’armes, puis vaciller... mais il ne tomba pas, et garda son épée en main.
    ...le seigneur fit glisser une flèche hors du carquois, faisant choir au sol le reste des projectiles, le regard déjà fixé vers sa cible...
    Larouille se mit en garde haute, la pointe de son épée dirigée vers le visage de son adversaire, non protégé par son armure. Instinctivement, celui-ci leva également son arme, cherchant à couvrir sa tête.
    ...posant un pied en arrière, il encocha la flèche, dont la pointe métallique capta un instant la lumière du soleil...
    Le vieux chevalier frappa, vif comme une vipère, à la jambe d’appui de son adversaire. L'épée perça le cuir de la botte. Le corps de l’homme d’armes se crispa tout entier de douleur, un court instant, ce qui fut suffisant. Larouille lui lacéra la base du cou, creusant une entaille de plusieurs centimètres, et se retourna dans le même geste vers son dernier opposant.
    ...Bressenas tira sur la corde, bandant l’arc dans un fin craquement de bois...
    Larouille fit deux pas en courant, sauta sur la table, dressant son arme par dessus son épaule, et frappa, de toutes ses forces. La lame percuta le seigneur sur le sommet du crâne ; la chaise se brisa sous le choc, et Bressenas s'écrasa sur le sol, dans un hurlement désarticulé, du sang éclaboussant les moellons du mur sur plusieurs mètres.

Texte publié par okubo, 19 juillet 2015 à 10h19
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