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Tome 1, Chapitre 3 Tome 1, Chapitre 3
A peine les premières gouttes tombées, l'ondée vira à l’averse. L’orage d'été avait surpris Otton et Jacqueline dehors et s’abattait sur eux avec une chaude fureur. Gênée par son ventre enceint, la jeune femme cherchait à rassembler le tas de branches à ses pieds en un fagot rudimentaire. Son mari lui posa gentiment la main sur l'épaule.
    “Laisse ça”, cria-t-il pour couvrir le vacarme. Son visage encore marqué par l’acné ruisselait d’eau de pluie. “Ça sert à rien, de toute façon, c’est trempé maintenant”.
    Il l’aida à se relever. Elle soufflait sous l’effort, sentant son bébé remuer en protestation. Otton effleura son ventre du bout des doigts.
    “Bein on mangera froid, aujourd’hui”, dit-elle, essuyant la boue de ses mains sur sa jupe.
    “T’aurais pas dû venir”, fit-il doucement. “Il faut te reposer, maintenant. Le gamin est pour bientôt.” Il lui prit la main. “Allez, on rentre.”
    Le sol gorgé d’eau devenait rapidement glissant et traître. Otton soutenait sa femme, lui faisant éviter les plus grosses flaques. Il paraissait soucieux, songeur. Jacqueline lui sourit, cherchant à accrocher son regard, quand il s'arrêta brusquement.
    Un peu plus loin devant eux, à peine visible derrière le lourd rideau de l’averse, une silhouette, ombre vacillante, d’un homme sur un cheval. La forme était immobile, semblait attendre. Jacqueline sentit la main de son mari se serrer sur son épaule.
    “C’est qui ?” siffla-t-elle à son oreille. “Tu crois que c’est Bressenas ?”
    “Je sais pas”, répondit le jeune homme, sans quitter le cavalier des yeux. “On n’est pas sur ses terres. Normalement il a pas le droit de chasser jusque là”.
    La silhouette ne bougeait toujours pas. Otton hésita quelques instants, puis reprit la main de sa femme, et commença à avancer, cherchant à contourner l’inconnu en suivant un large arc de cercle. Le cavalier, que l’on devinait casqué et amuré, orientait lentement la tête dans leur direction, semblant les suivre du regard. Jacqueline marchait aussi vite que son ventre le lui permettait, ses pieds buttant sur les rocailles et les buissons de romarin.
    Elle sentit soudain son enfant tressaillir dans son ventre. Le cavalier s’était mis en mouvement. Il avançait, au pas, droit vers eux. Otton marqua une pause, semblait hésiter à nouveau. Jacqueline frissonna, son regard allant de son mari à la silhouette grisâtre, qui devenait de plus en plus précise. Si l’inconnu était un chevalier, voire pire un noble, et qu’il cherchait à leur adresser la parole, il serait injurieux de lui tourner le dos. La gorge râpeuse, la paysanne essaya de calmer sa respiration. Ils n’avaient rien fait de mal, étaient restés sur les terres de leur seigneur, et n’avaient rien sur eux qui puisse intéresser un brigand. Mais son bébé continuait de se débattre, avec de plus en plus d’insistance. Et il y avait quelque chose de dérangeant à propos de ce cavalier. Son heaume masquait le haut de son visage, et le reste était noyé dans l'obscurité, mais le peu qu’elle arrivait à discerner lui semblait étrange, comme faux.
    L’averse continuait de tomber, assourdissante, écrasant leurs épaules. L’inconnu s’approchait toujours, à la même allure, posément. Une atroce intuition saisit soudain Jacqueline. Elle se rapprocha de Otton, se blottissant contre son bras. Les mouvements désordonnes du bébé la gênaient pour respirer ; elle posa une main sur son ventre, pour se rassurer elle-même autant que sa progéniture.
    Le cavalier accéléra légèrement, passant au trot. Et dégaina une longue épée.
    La terreur sembla figer l’univers autour de la jeune femme. Sans se rendre compte qu’elle hurlait, elle se mit à fuir, courant de toutes ses forces, mais ses pas lui semblaient durer des semaines, et la terre sous ses pieds refusait de défiler. Elle tendait les bras devant elle, comme pour creuser la paroi de pluie lui faisant face, s’embourbant dans la terre noire, criant et criant sans reprendre son souffle.
    Arrivée au sommet d’un escarpement, elle trébucha, perdit l'équilibre, et dévala la pente, mi roulant mi dérapant, sentant les arbustes lacérer sa robe et sa peau, cherchant à protéger son ventre. Elle finit par chuter dans une flaque, chercha à se relever, convulsée de sanglots, et tomba à nouveau. La main de son mari saisit la sienne ; il la remit sur pied en tirant un coup sec, et l'entraîna à sa suite.
    Elle ne savait pas combien de temps s'était écoulé avant qu’ils n’aient le courage de regarder derrière eux. Parvenus dans un épais bosquet de jeunes pins, ils se dissimulèrent entre les branches, crachant d'essoufflement. Sous le déluge, la vue ne portait pas très loin, mais il n’y avait aucun signe de leur agresseur.
    “Ça va ?” tenta Otton, inspectant son visage.
    Elle hocha la tête, toujours haletante. “C’est qui ce type ? Qu’est-ce qu’il nous veut ?”
    “Je sais pas. J’ai pas envie de le savoir.” Il regardait autour de lui. “Je crois que je sais où on est. On est pas loin du village, du côté de l'église. On peut s’y mettre à l’abri”. Il lui adressa un léger sourire. “Tu es prête ? Vaut mieux pas traîner.”
    Ils avancèrent, rapidement mais prudemment, quittant aussi peu que possible le couvert des arbres et des fourrés. L’orage ne montrait aucun signe d’apaisement. Il assourdissait leurs pas, masquant leur fuite sous d'épaisses couches de ténèbres et de buée, mais les empêchait de savoir si l'étrange cavalier était toujours ou non sur leurs traces.
    Otton s'arrêta et lui fit signe de s’accroupir. A quelque pas d’eux, au delà des derniers arbustes, Jacqueline discerna l'église, petit bâtiment trapu au milieu d’un océan de boue et d’eau clapotante. Leur poursuivant n’était visible nulle part. Après un échange de regards, il prit son bras, les deux inspirèrent profondément, et s'élancèrent droit devant eux.
    Ils avaient fait à peu près la moitié du parcours quand Jacqueline discerna le bruit du galop. Le martèlement infernal couvrait même le vacarme de la pluie. Elle sentit la main de Otton la lâcher, eut l’impression de l’entendre, lui ordonnant de poursuivre ; elle courrait toujours, pleurant de désespoir et de terreur. Arrivée à la porte, elle l’heurta les mains tendues devant elle. L’unique battant s’ouvrit en un claquement ; elle n’était quasiment jamais verrouillée. Jacqueline trébucha à l'intérieur de la bâtisse, sombre et dépouillée, saisit la planche permettant de bloquer la porte fermée, regarda à l'extérieur.
    Au milieu du champ, vaste rectangle de ténèbres noyé dans l’averse, son mari faisait face au cavalier. Il lui tournait lentement autour, mettant la tête du cheval entre lui et son assaillant, essayant par deux fois de saisir les rênes de l’animal. L’homme le laissait faire, semblant s’amuser de ses efforts, un rictus hideux, surnaturel, déformant son visage. Puis il leva le bras, et abattit son arme brutalement, tranchant le paysan de l'épaule jusqu’au milieu de la poitrine.
    Jacqueline sentit un hurlement étrangler sa propre gorge. Elle claqua la porte, fixa la planche aussi fermement qu’elle le put, et se jeta au pied de la large croix surplombant l’autel, embrassa les jambes du Christ, pleurant sans discontinuer.
    Il y eut un instant de silence, seulement troublé par le tambourinage de la pluie sur le toit, puis la porte explosa. Des morceaux de bois furent projetés dans toute la pièce, alors qu’un nouveau coup de sabots achevait de détruire le battant. Jacqueline se recroquevilla contre la croix, bégayant une prière, les yeux fermés.
    Le silence se fit à nouveau. Elle restait immobile, prostrée, n’osant ni bouger ni gémir. Le temps passa. Sa respiration revenait peu à peu. Elle entendait le sang battre à ses oreilles.
    Elle osa enfin un coup d’oeil. La porte était béante, l’orage continuait de tonner dehors, mais son assaillant avait disparu, semblant s'être évanoui comme un rêve odieux. Elle se releva, frissonnante, trempée de larmes et de boue, et remarqua la forme gisant au sol, au milieu des fragments de bois. Elle s’approcha, reconnut les vêtements de son mari, s’agenouilla près du corps. Soufflant sous l’effort, elle retourna la dépouille, sans savoir pourquoi elle le faisait, craignant le spectacle qu’elle allait dévoiler.
    Mais aucun cauchemar n’aurait pu la préparer à ce qu’elle vit.

Texte publié par okubo, 7 juin 2015 à 13h45
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